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Peut-être l’aspect le plus surprenant de l’attaque transfrontalière dévastatrice menée par le Hamas réside dans sa complexité. Rarement dans l’histoire une organisation terroriste a su combattre simultanément par les airs, la mer et la terre. Al-Qaïda et les Tigres Tamouls du Sri Lanka disposaient de capacités comparables, mais aucun d’eux n’a pu orchestrer des assauts coordonnés à la fois aériens, maritimes et terrestres. Le Hamas, en collaboration avec le Jihad islamique palestinien et, selon des sources de presse, soutenu et guidé par l’Iran — leur principal parrain et financeur — a désormais acquis une notoriété infâme.

Le potentiel d’une extension du conflit à trois fronts, si le Hezbollah décidait d’attaquer Israël depuis le nord — comme il l’avait fait lors des affrontements Israël-Hamas en 2006 — et si des violences éclataient dans la Cisjordanie occupée par des Palestiniens, compliquerait gravement une situation déjà complexe et tendue. Si Israël devait frapper l’Iran ou si Téhéran s’engageait plus directement dans le conflit, les conséquences pour la région seraient catastrophiques. Avec la participation possible de groupes terroristes éloignés comme ceux d’Afghanistan promettant leur soutien au Hamas, l’arrivée de combattants étrangers divers ne peut être exclue.

Pour le Hamas et le Jihad islamique, le choix du moment était particulièrement opportun. Depuis plusieurs mois, Israël est miné par des luttes politiques internes. Ces tensions se sont accrues sous l’effet d’une polarisation croissante, de réformes judiciaires très controversées, de polémiques politiques, de manifestations de masse prolongées et de défections dans les rangs des réservistes de l’armée. Parallèlement, le gouvernement israélien cherchait néanmoins à normaliser ses relations avec plusieurs pays du monde arabe et musulman, avec certains succès.

Les terroristes étudient toujours leurs adversaires et cherchent à frapper précisément lorsque ceux-ci sont distraits ou préoccupés par d’autres enjeux. Dans ce contexte, la coalition gouvernementale fragmentée, l’impopularité du pouvoir, les démêlés judiciaires du Premier ministre, ainsi que les récents affrontements sur l’Esplanade des Mosquées à Jérusalem et en Cisjordanie, ont constitué une « tempête parfaite » pour le Hamas.

Une attaque terroriste barbare contre les civils israéliens — et un échec de renseignement stupéfiant

L’échec des services de renseignement israéliens — réputés parmi les plus avancés au monde — à détecter les préparatifs logistiques, vraisemblablement planifiés depuis plusieurs mois, conduira à des enquêtes indépendantes, à des réformes systémiques et à un changement profond dans la conception de la sécurité intérieure et de la défense nationale.

On ne peut s’empêcher d’établir un parallèle avec un autre fiasco du renseignement israélien : la guerre du Kippour en 1973. Le fait que ces attaques surviennent presque cinquante ans jour pour jour plus tard renforce cette analogie. Mais avec au moins 700 morts, 2 000 blessés et plusieurs centaines d’otages présumés à Gaza, l’ampleur des attaques récentes pourrait même dépasser les bilans des pertes humaines de la guerre de 1973. Pour comparaison, seules les pertes du samedi 7 octobre dépassaient déjà de deux fois le nombre d’Israéliens tués lors du pire jour de la guerre du Kippour.

En proportion de la population, ce conflit sera bien plus meurtrier que les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Comme nombre d’Américains connaissaient des victimes des attentats du World Trade Center, du Pentagone ou du vol United 93, les Israéliens pleureront la perte de proches, d’amis et de voisins. Lors de ce seul premier jour, l’équivalent d’environ 20 000 morts américains aurait été déploré lors de ces attaques. Contrairement aux guerres passées, cette fois, des civils ont été pourchassés chez eux, assassinés, violés, massacrés et enlevés. Cette nouvelle réalité modifiera profondément la stratégie israélienne de lutte contre le terrorisme, remettant en cause sa méthode antérieure consistant à « tondre l’herbe » dans la bande de Gaza, désormais jugée trop laxiste.

Les intentions du Hamas étaient anticipées depuis plus de 35 ans dans sa charte fondateur. De la même manière que les desseins génocidaires d’Hitler dans Mein Kampf avaient été ignorés, ceux du Hamas à l’égard d’Israël ont longtemps été sous-estimés. La charte débute ainsi : « Israël existera et continuera d’exister jusqu’à ce que l’islam le décrète disparu, comme il a fait des nations avant lui. » L’article 7 annonce : « Le Jour du Jugement ne viendra pas tant que les musulmans ne combattront pas les Juifs (les tuant), et que le Juif ne se cachera pas derrière les pierres ou les arbres. Les pierres et les arbres diront alors : Ô musulman, Ô ‘Abdullah, voilà un Juif derrière moi, viens le tuer. » L’article 13 rejette catégoriquement toute négociation ou résolution pacifique de la question territoriale entre Palestiniens et Israéliens, affirmant que le seul recours est le djihad.

De nombreux experts qualifient à juste titre l’attaque du 7 octobre de terroriste. Le Hamas est officiellement désigné comme organisation terroriste par les États-Unis, plusieurs pays et organisations internationales. Toutefois, les exécutions sommaires de civils, les crimes sexuels, et les enlèvements de personnes âgées ou handicapées rendent cette classification insuffisante. On parle désormais de pogroms, de nettoyage ethnique, de crimes de guerre, voire de crimes contre l’humanité—un bilan qui pourrait faire du 7 octobre le jour le plus meurtrier pour les Juifs depuis la Shoah.

Vers une guerre au Moyen-Orient ?

Cette attaque rappelle brutalement le pouvoir du terrorisme à faire basculer des équilibres géopolitiques et à faire éclater les équilibres établis. Le moment choisi s’inscrit vraisemblablement en réaction au processus de normalisation des relations diplomatiques entre Israël et plusieurs pays musulmans du Golfe et d’Afrique du Nord, initié par les Accords d’Abraham depuis 2020 avec des pays comme les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan. La perspective d’un rapprochement entre l’Arabie saoudite et Israël, sous médiation américaine, aurait profondément redessiné les alignements régionaux. Ce rapprochement, incluant un pacte de défense entre Washington et Riyad, était perçu comme hostile à l’Iran, qui cherchait à le torpiller à tout prix.

Dans l’histoire, les pires ennemis des terroristes ont toujours été les modérés et les artisans de la paix. En attaquant soudainement, le Hamas, le Jihad islamique et leurs parrains iraniens ont probablement réussi à faire avorter un processus de paix promis à un grand succès.

Reste à comprendre quel objectif stratégique spécifique recherche le Hamas. Le terrorisme, en son cœur, est une violence choisie par des acteurs qui renoncent aux solutions politiques. Peut-être cherche-t-il à provoquer une riposte massive, à la manière d’Al-Qaïda le 11 septembre, pour susciter une mobilisation générale des Palestiniens et de leurs alliés au Liban ou ailleurs. Ou bien agit-il en spoiler d’un processus de paix récemment relancé, à l’image des extrémistes juifs qui avaient assassiné le Premier ministre Yitzhak Rabin en 1995, empêchant de facto les accords d’Oslo. Toutefois, cette attaque intervient alors que le soutien à la cause palestinienne atteint un niveau historique dans le monde et que les réseaux sociaux diffusent des images terrifiantes des massacres et prises d’otages. Il paraît inévitable que cette opération ne fasse finalement que nuire gravement aux Palestiniens, ce qui pourrait constituer une erreur stratégique majeure motivée par la haine.

Cette guerre lancée par le Hamas témoigne d’un mépris absolu pour la vie des civils palestiniens, à l’image d’Al-Qaïda ou de l’État islamique en Irak et au Levant lors de la « guerre globale contre le terrorisme ». Si les dirigeants et cadres du Hamas seront traqués sans relâche par les forces de sécurité israéliennes, ce sont surtout des Palestiniens ordinaires, hommes, femmes et enfants, qui paieront le prix fort dans cette escalade. Près de la moitié des Palestiniens en Gaza, à Jérusalem-Est et en Cisjordanie voient d’ailleurs favorablement les Accords d’Abraham, davantage que dans le reste du monde arabe, rendant d’autant plus tragique le détournement de ce processus par le Hamas.

La plus grande menace actuelle pourrait venir des erreurs de calcul des États concernés. Le conflit reste ouvert et ne se limitera pas à Gaza. Une opération terrestre israélienne pour éradiquer une fois pour toutes les menaces du Hamas et du Jihad islamique—comme promis par le Premier ministre Benjamin Netanyahu—déclencherait certainement une révolte en Cisjordanie et des attaques au nord par le Hezbollah, bras armé de l’Iran dans la région. Dès ce week-end, le Hezbollah a tiré des roquettes depuis le Liban sur les fermes de Chebaa, zone contestée en bordure de la frontière israélienne. L’armée israélienne a également alerté d’une possible infiltration transfrontalière au nord. De telles actions rappellent l’offensive du Hezbollah en 2006 qui avait déclenché une guerre dévastatrice.

Face à un conflit potentiellement quadrifront, Israël pourrait être tenté de frapper ses véritables ennemis — les parrains iraniens — plutôt que les seules organisations terroristes. Cette perspective, encouragée par la composition droite-nationaliste de l’actuelle coalition israélienne, risquerait de déclencher une escalade incontrôlable, embrasant toute la région. Dans ce contexte, aucune puissance étrangère, y compris les États-Unis, ne pourrait réellement contraindre Israël à modérer sa riposte.

Le terrorisme, instrument capable de faire dérailler les processus de paix, d’entraîner des escalades dangereuses et de plonger les nations dans des guerres dévastatrices, est souvent sous-estimé. Pourtant, comme l’assassinat à Sarajevo a déclenché la Première Guerre mondiale, ou que les attentats du 11 septembre ont lancé une guerre globale, les attaques du 7 octobre sont susceptibles de transformer profondément le Moyen-Orient. Empêcher que ce conflit ne s’étende et n’embrase la région sera un défi majeur, aussi crucial que difficile.

Des répercussions mondiales

Le conflit aura aussi des conséquences bien au-delà du Moyen-Orient. Des ressortissants étrangers, notamment américains, ont été tués ou capturés. La pression sur les gouvernements mondiaux pour intervenir, y compris militairement, va monter, en particulier si des otages étrangers sont détenus à Gaza. Ce drame doit also alerter Washington sur ses propres vulnérabilités : une Amérique politiquement divisée et focalisée sur des enjeux internes, qui pourrait être fragilisée face à ses ennemis internationaux et aux violences potentielles lors des prochaines élections présidentielles.

Par ailleurs, alors qu’une guerre pour l’avenir de la démocratie fait rage en Europe de l’Est, seule une menace existentielle pour Israël pourrait détourner l’attention américaine du combat en Ukraine, facilitant la victoire russe en Europe. Le conflit générerait des flux massifs de réfugiés déstabilisant les pays voisins et l’Europe, comme après le Printemps arabe. Les communautés juives d’Europe, des États-Unis et d’ailleurs courent aussi un risque accru, devenant la cible d’attentats antisémites motivés par la même haine que celle des militants du Hamas.

La grande inconnue demeure la manière dont ce conflit va évoluer. Hezbollah guette une opportunité pour prendre le nord au piège, lançant une guerre multi-frontale que l’État hébreu peine déjà à contenir. En 2006, après une première condamnation, le Hezbollah avait fini par tirer parti de la guerre en renforçant son prestige régional.

En résumé, si le pire scénario — une guerre totale entre Israël, l’Iran et ses alliés — devait se concrétiser, la sécurité mondiale serait affectée de manière bien plus profonde que lors des attentats du 11 septembre 2001.

Bruce Hoffman est chercheur senior en contre-terrorisme au Council on Foreign Relations et professeur à l’Université de Georgetown. Auteur notamment de Anonymous Soldiers: The Struggle for Israel, 1917–1947. Jacob Ware est chercheur au Council on Foreign Relations et professeur adjoint à Georgetown University et DeSales University. Ensemble, ils co-écrivent prochainement God, Guns, and Sedition: Far-Right Terrorism in America.