Le 16 décembre 2010, seize Harriers décollaient de la base de la RAF Cottesmore pour un dernier vol en formation, marquant la fin de 41 années d’opérations des Harriers britanniques.
Initialement prévu pour rester en service jusqu’en 2018 voire au-delà, en attendant l’introduction du F-35B Lightning II, le retrait anticipé des Harriers résulte des coupes budgétaires imposées par la Revue stratégique de défense et de sécurité (SDSR) de 2010. Cette décision entraîna la dissolution, avec seulement quelques mois d’avance, de la Joint Force Harrier de la Royal Air Force et du Fleet Air Arm.
Les trois derniers escadrons, le 1(F) Squadron RAF, le 4(F) Squadron RAF et le 800 Naval Air Squadron, furent les derniers opérateurs des Harriers en service au Royaume-Uni, tous dissous le 28 janvier 2011.
Après plusieurs reports causés par les conditions météorologiques, le dernier vol opérationnel fut fixé au 15 décembre 2010. Il rassembla une formation de 13 Harrier GR9 et 3 avions d’entraînement Harrier T12 à double commande, pilotés par un appareil arborant une livrée rétro rappelant les camouflages des générations précédentes de Harrier. Les autres avions portaient des marquages commémoratifs sur la dérive. En formation, ils débutèrent une tournée des bases de la RAF situées dans le centre et l’est de l’Angleterre.
Bien que seuls 16 avions participèrent à cette ultime démonstration, un nombre significatif de Harrier restait au sol à Cottesmore, certains en état opérationnel, d’autres non. Les derniers Harrier GR9 avaient effectué leur dernier déploiement combat lors de l’opération Herrick en Afghanistan en juillet 2009, après cinq ans d’engagements ayant totalisé 8 500 sorties et 22 000 heures de vol, avant d’être progressivement remplacés sur place par le Tornado GR4.
La capacité d’opérations depuis porte-avions fut conservée jusqu’au dernier jour : les derniers Harriers quittèrent la plateforme de saut à ski du HMS Ark Royal le 24 novembre 2010. La SDSR ne se limita pas au retrait des Harriers : elle ordonna également le retrait anticipé du HMS Ark Royal, laissant son navire jumeau, le HMS Illustrious, comme unique porte-hélicoptères jusqu’en 2014. Cette décision fut regrettée par certains quelques mois après le retrait des Harriers, alors que l’armée britannique se préparait à l’opération Ellamy en Libye.
Si l’utilisation des Harriers américains du Marine Corps lors de l’intervention en Libye fut souvent évoquée comme un modèle d’emploi des avions embarqués britanniques, il faut noter que le Harrier GR9 ne disposait pas de radar, limitant ses capacités en combat air-air. Par ailleurs, les Tornado GR4, qui assuraient la majorité des frappes lors de l’opération Ellamy, furent rapidement déployés sur des bases aériennes alliées en Italie, réduisant considérablement l’intérêt opérationnel d’un déploiement depuis porte-avions dans cette région.
Le Tornado GR4 fut par ailleurs le principal concurrent du Harrier lors des décisions menant à la SDSR 2010. La politique du Royaume-Uni ayant décidé de financer simultanément seulement deux programmes d’avions de combat, le Typhoon en développement constituait une évidence. Le choix s’est alors résumé à un duel entre le Harrier et le Tornado. Malgré son aptitude au déploiement embarqué et sa flexibilité opérationnelle au sol, les limitations du Harrier en portée, charge utile et capacités de capteurs par rapport aux avions à aile fixe ont réduit ses chances de survie.
Le récent déploiement du Tornado GR4 en Afghanistan en 2009 fut également un facteur déterminant : les investissements déjà réalisés pour cette plate-forme renforçaient sa priorité, tant pour le matériel que pour l’équipage et le support logistique.
Le Harrier embarqué conservait malgré tout certaines missions, mais la retraite anticipée en 2006 du Sea Harrier FA2 – spécifiquement dédié au combat air-air pour accompagner les Harrier de la série GR en attaque au sol – affaiblit considérablement la puissance globale de la force Harrier. Les dernières missions de première ligne depuis porte-avions britanniques de classe Invincible furent des patrouilles de reconnaissance au-dessus de la Sierra Leone en 2000. Par la suite, les opérations en Irak et en Afghanistan furent menées depuis des bases terrestres ; dans le premier cas, le HMS Ark Royal n’intervenait alors qu’avec ses hélicoptères.
Lors de la SDSR 2010, l’entrée en service des porte-avions Queen Elizabeth était prévue à partir de 2014. La revue stratégique décida alors de convertir ces unités au format CATOBAR (décollage assisté par catapulte et atterrissage arrêté) et de remplacer la commande britannique de F-35B par le F-35C. Cette décision fut renversée en 2011. Finalement, la pleine capacité opérationnelle des porte-avions avec la nouvelle capacité d’attaque fut atteinte seulement en 2025, tandis que le F-35B britannique demeurait encore dépourvu d’armes de frappe à longue portée.
Le devenir des Harriers britanniques
Comme souvent rappelé, fin 2011, le gouvernement britannique transférât la majorité des Harrier GR9 et T12 restants au corps des Marines américains pour un montant de 180 millions de dollars. Ces appareils furent ensuite envoyés à la base aérienne Davis-Monthan en Arizona, affectés au recyclage de pièces détachées pour la flotte US d’AV-8B Harrier II. Ils y restèrent stockés en sécurité jusqu’en 2023, date à laquelle débuta leur démantèlement progressif, en prévision du retrait prochain de l’AV-8B.
Huit Harrier GR7 et GR9 furent conservés pour la préservation et l’exposition dans plusieurs lieux au Royaume-Uni. La Royal Navy maintint également plusieurs Sea Harriers opérationnels jusqu’à récemment afin d’assurer un entraînement réaliste sur les ponts d’envol.
Quinze ans après
Le retrait anticipé du Harrier constitue sans doute l’un des sujets de controverse majeure dans la politique de défense britannique du début du XXIe siècle. Il tend à éclipser d’autres coupes tout aussi sévères, notamment la suppression du patrouilleur maritime Nimrod MR2 sans remplacement, puis l’annulation de son successeur, le Nimrod MRA4. Les Nimrod R1 spécialisés dans le renseignement électromagnétique furent quant à eux remplacés quelques années plus tard par des avions RC-135 Rivet Joint, soulignant l’importance du SIGINT dans la défense britannique.
Cependant, malgré sa nature insulaire et ses compétences reconnues en guerre anti-sous-marine, la RAF n’a reçu son premier P-8A Poseidon MRA1 qu’en 2019.
Dans l’imaginaire britannique, le Harrier conserve un statut emblématique, aux côtés du Concorde, du Supermarine Spitfire et de l’Avro Vulcan. Aucun exemplaire n’est actuellement en vol au Royaume-Uni, bien que des projets de restauration d’un Sea Harrier FA2 pour exposition soient depuis longtemps en cours.
À l’échelle mondiale, le nombre d’Harriers encore en service diminue. Le US Marine Corps, qui utilise encore l’AV-8B en première ligne, prévoit de retirer ses derniers exemplaires dans les deux prochaines années. Les AV-8B italiens, censés rester en service jusqu’en 2030, pourraient être retirés plus tôt, une fois les opérations américaines terminées. Contrairement aux États-Unis et à l’Italie, qui ont adopté le F-35B comme successeur, l’Espagne n’a pas encore décidé du remplacement de ses Harriers, également théoriquement prévus pour un retrait en 2030. Les discussions autour de l’achat des F-35 ont été entravées par des différends diplomatiques entre Madrid et Washington.
Si la date exacte de la mise hors service définitive des Harrier demeure incertaine, il est sûr que celle-ci approche rapidement.
Kai Greet