« Ike revient en Normandie, rappelle aux Rouges : Souvenez-vous d’Hitler. »
Ce titre du Washington Post en juin 1948 reflétait sans ambiguïté la dimension politique souvent sous-jacente aux commémorations du Débarquement. Lors de la visite de plusieurs chefs d’État occidentaux, dont le président Joe Biden, en Normandie la semaine prochaine pour célébrer les 80 ans de l’opération Overlord, les enjeux contemporains s’imposeront à nouveau.
Bien que le programme complet des cérémonies ne soit pas encore dévoilé, il est annoncé des événements de grande envergure en Normandie, notamment une commémoration internationale sur la plage d’Omaha. Des manifestations importantes sont également prévues ailleurs. Aux États-Unis, le National D-Day Memorial à Bedford (Virginie) et le National World War II Museum à la Nouvelle-Orléans organisent des cérémonies. Au Royaume-Uni, l’anniversaire sera centré à Portsmouth, ancienne plaque tournante du débarquement et actuel siège du musée consacré au Jour J.
Essentiellement, cette 80e commémoration du Débarquement s’inscrira dans la lignée des précédentes grandes cérémonies, comme les 75 ans en 2019, les 60 ans en 2004 ou encore les 50 ans en 1994.
Cependant, à côté de ces similitudes, une différence majeure se dessine : le contexte international est aujourd’hui marqué par des tensions géopolitiques croissantes. Parmi les événements actuels, l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie depuis février 2022 revient comme un élément majeur, ramenant la guerre en Europe et ravivant la rivalité Est-Ouest.
Comment les participants aux cérémonies pourront-ils rendre hommage au passé tout en adressant un regard lucide sur le présent ? L’étude des commémorations du Débarquement durant la Guerre froide offre un éclairage précieux. À l’image des cérémonies des années 1950 et 1960, le 80e anniversaire constitue un forum visible pour rappeler ce qu’une alliance unie et résolue peut accomplir. C’est une opportunité pour affirmer fermement et publiquement que la démocratie triomphe de la dictature. Le 80e anniversaire s’avère donc une occasion particulièrement propice aux enjeux de ce moment.]
Le Débarquement au temps de la Guerre froide
La première commémoration du Jour J remonte à juin 1945, un mois seulement après la victoire des Alliés contre l’Allemagne nazie. Mais dans un contexte où la guerre contre le Japon s’intensifiait, cette occasion fut relativement modeste. Ce n’est qu’à partir des années 1950 que les contours des célébrations modernes du Débarquement commencèrent à se dessiner, en étroite relation avec les tensions croissantes du début de la Guerre froide.
En juin 1947, à la veille du troisième anniversaire des débarquements, le secrétaire d’État américain George C. Marshall annonça le plan de relance économique de l’Europe, connu sous le nom de Plan Marshall.
Un an plus tard, le blocage soviétique de l’accès à Berlin-Ouest conduisit les États-Unis et le Royaume-Uni à lancer un pont aérien d’ampleur sans précédent.
En juin 1950, la Guerre froide devint chaude avec l’invasion de la Corée du Sud par les forces nord-coréennes, entraînant l’intervention d’une coalition onusienne dirigée par les États-Unis en septembre.
Dans ce contexte géopolitique tendu, les commémorations du Débarquement attirèrent vite l’attention de personnalités de haut rang. En juin 1948, le général Dwight D. Eisenhower — commandant de l’opération Overlord et futur premier commandant suprême de l’OTAN (1950-1952) — se rendit en Normandie et déclara que « toute l’Europe de l’Ouest doit être défendue contre la tyrannie ». Ce fut le sens du titre marquant du Washington Post cité précédemment.
Le même message fut porté lors du dixième anniversaire, en 1954, moment à partir duquel les cérémonies annuelles prirent la forme que l’on connaît aujourd’hui : cérémonies sur les plages, hommages des vétérans aux mémoriaux et discours des autorités.
Le président français René Coty prononça un discours à Omaha Beach, théâtre des combats les plus sanglants du Jour J, soulignant que « la tâche des nations libres est désormais de maintenir et développer une coopération solide, constructive et organique dans tous les domaines. » Parmi son auditoire se trouvait le général Alfred Gruenther, commandant de l’OTAN en Europe (1953-1956). Des appels similaires à la solidarité occidentale retentirent lors de diverses commémorations ce même mois de juin.
Il serait erroné d’attribuer ces hommages exclusivement à un opportunisme politique, même si cet aspect pouvait jouer. La commémoration est intrinsèquement un acte politique, mêlant respect du passé et préoccupations contemporaines. Or, la mémoire du Débarquement, au cœur de l’histoire, a toujours offert une tribune idéale pour réaffirmer le combat idéologique de la Guerre froide. Où mieux qu’en Normandie — lieu emblématique de la libération d’une Europe opprimée par le nazisme — la coalition des démocraties pourrait-elle se rallier dans sa lutte contre la tyrannie ?
Les liens étroits entre commémorations du Débarquement et politique de la Guerre froide furent accentués par les nombreux projets mémoriels des années 1950. En 1952, la Commission impériale (devenue Commonwealth) des sépultures de guerre inaugura le cimetière de Bayeux, le plus vaste en Normandie. En 1954, un musée consacré aux débarquements ouvrit à Arromanches, à la jonction des secteurs américain et britannique. En 1956, la Commission américaine des monuments commémoratifs mit en service son cimetière dominant Omaha Beach.
Au terme de cette décennie, se dessina un cadre cérémoniel distinct : des moment de recueillement solennels dans des lieux sacrés, en présence fréquente de vétérans alliés. Mais aussi des tribunes visibles pour la politique et parfois la polémique dans le contexte de la Guerre froide.
D-Day et l’OTAN
Ce contexte fut particulièrement manifeste lors du 20e anniversaire, en 1964. Alors que la décennie précédente avait rapproché les Alliés occidentaux face aux tensions est-ouest, ce vingtième anniversaire eut lieu au moment où les relations transatlantiques se dégradaient.
Un élément déclencheur fut l’engagement militaire américain croissant dans la guerre du Vietnam, notamment après l’incident du golfe du Tonkin en août 1964, qui conduisit Washington à déployer des troupes régulières. Ce choix suscita des critiques à travers l’Europe, y compris au Royaume-Uni qui refusa d’envoyer des soldats en renfort. En France, marquée par la perte de ses possessions vietnamiennes en 1954, une politique nationale plus affirmée s’instaura sous la présidence de Charles de Gaulle (1959-1969). Deux faits majeurs sont à retenir : l’établissement d’une force de dissuasion nucléaire indépendante avec le test de la bombe atomique en Algérie française en 1960, puis la décision en 1966 de retirer les forces françaises du commandement intégré de l’OTAN avec la demande de départ de toutes les troupes alliées du territoire.
Le 20e anniversaire du Débarquement en juin 1964 se déroula en pleine crise du partenariat occidental, illustré par le refus de De Gaulle de participer aux cérémonies en Normandie. Deux jours plus tard, le London Times soulignait les « implications politiques » de cette absence, rappelant que « les appels à l’unité alliée ont toujours été un thème central du Jour J. » De Washington, le président Lyndon B. Johnson, lui aussi absent, adressa un message aux « peuples d’Europe », lu lors de la cérémonie du cimetière américain de Normandie, insistant sur le fait que « l’unité a arraché votre liberté et lui a toujours donné vie. » Il reprit ce thème dans son allocution à la délégation américaine : « la force essentielle du progrès a été, et demeure, l’unité et la puissance de toutes les nations de l’Alliance atlantique. »
Malgré les tensions, celles-ci renforçaient paradoxalement l’importance symbolique de cet anniversaire. C’était précisément le moment de démontrer que malgré des différends passagers entre Washington, Londres et Paris, les alliés de la Seconde guerre mondiale restaient solidaires dans les moments cruciaux. La presse américaine qualifia l’absence de De Gaulle d’« compréhensible », tandis qu’à Paris un général américain saluait publiquement les liens forgés « dans la fureur et le feu de la bataille ». Il conclut que « notre plus grande force est l’esprit de notre unité. »
Un message similaire ressortit lors du 40e anniversaire en juin 1984. À cette époque, la rivalité nucléaire entre les États-Unis et l’Union soviétique s’intensifiait dans ce qu’on appelait la « nouvelle Guerre froide » (1979-1985).
Selon l’historien Douglas Brinkley, le président Ronald Reagan fut celui qui sut le mieux exploiter cette commémoration, maîtrisant le discours politique aussi bien à l’adresse de son pays qu’à l’international. Son intervention clé eut lieu à Pointe du Hoc, lieu emblématique des exploits des Rangers américains en Normandie. Son discours, minutieusement préparé et chorégraphié, commença par un hommage aux « garçons de Pointe du Hoc », héros ayant « combattu pour l’humanité tout entière. » Progressivement, Reagan évoqua la menace de la tyrannie venant d’au-delà des monts Oural et conclut par un engagement renouvelé des États-Unis envers l’Europe : « Nous étions avec vous alors, nous sommes avec vous aujourd’hui. Vos espoirs sont nos espoirs, votre destin est notre destin. »
Évoquant les mots d’Eisenhower en 1948, et en accord avec les sentiments des anniversaires de 1954 et 1964, Reagan sut faire de cet événement son moment. Malgré une certaine inquiétude européenne face à la politique américaine dite « précipitée », son discours rassura les alliés et marqua les esprits outre-Atlantique. Une analyse postérieure rappela que Reagan était « le président cérémonial parfait » et certains estimèrent que ce discours fut un facteur clé de sa réélection à l’automne.
L’historien Michael Dolski souligne également que les prises de parole de Reagan contribuèrent à faire du Débarquement un mythe culturel majeur aux États-Unis à la fin du XXe siècle, au même titre que le film de Steven Spielberg Sauver le soldat Ryan (1998). Il n’est donc pas étonnant que tous les présidents qui lui ont succédé, de Bill Clinton à Donald Trump, aient cherché à reproduire ce succès.
Du 50e au 80e anniversaire
Le principal défi pour les successeurs de Reagan a été de commémorer dans un contexte géopolitique radicalement différent, transformé par la fin de la Guerre froide. Cela ne signifie pas que les commémorations récentes aient éludé les problématiques contemporaines. En 1994, lors du 50e anniversaire, Bill Clinton célébrait la disparition de « l’Empire soviétique » tout en soulignant que « le travail était loin d’être achevé », allusion aux conflits dans l’ex-Yougoslavie. En 2009, Barack Obama saisit la commémoration du 65e anniversaire pour tenter de rétablir des relations franco-américaines tendues après les interventions en Irak et en Afghanistan.
Pourtant, aux yeux de la Maison-Blanche, ces enjeux, bien que sérieux, n’avaient pas un caractère existentiel. Tel n’est pas le cas du 80e anniversaire, qui se tient au cœur d’une nouvelle rivalité Est-Ouest exacerbée par l’invasion russe de l’Ukraine. Parallèlement, les relations transatlantiques sont mises à rude épreuve, notamment en raison des préoccupations européennes quant à une éventuelle réélection de Donald Trump. Ainsi, pour les diplomates, dignitaires et orateurs préparant l’événement, le 80e anniversaire est à la fois une contrainte et une opportunité.
Cette dualité apparaît dans la liste des invités. Vladimir Poutine avait été convié aux commémorations de 2004 et 2014 — après l’annexion de la Crimée — mais en 2014 il était déjà apparu isolé. Il n’a pas été invité en 2019 ni ne le sera en juin prochain. Sans doute Poutine affichera-t-il son indifférence et accentuera-t-il la célébration de la victoire soviétique lors de la « Grande Guerre patriotique », qui reste un pilier de sa politique intérieure, comme l’a analysé Jade McGlynn.
Dans ce contexte, les organisateurs du 80e anniversaire trouveront une source d’inspiration dans les précédents des années 1950-60. C’est une occasion pour les dirigeants occidentaux de se réunir sur les plages normandes et d’affirmer à nouveau leur unité. En cette même année du 75e anniversaire de l’OTAN, les alliés de la Seconde guerre mondiale peuvent réaffirmer leur foi indéfectible. Alors que la Russie mobilise la mémoire de la Seconde guerre mondiale à des fins politiques, le 80e anniversaire offrira un spectacle saisissant dans lequel les dirigeants occidentaux devraient revendiquer leur propre héritage historique et stratégique.
La réussite de cette démarche est un défi pour tous les acteurs, et particulièrement pour Joe Biden. Critiqué sur sa gestion du conflit à Gaza, engagé dans une campagne électorale serrée et confronté à la difficulté de maintenir un soutien intérieur fort en faveur de l’Ukraine, le président américain dispose d’une opportunité précieuse — mais complexe — de prononcer un discours mémorable. Que pourrait contenir ce discours ? Quel message faudrait-il transmettre ?
Le défi — et l’opportunité — pour Biden
Au cours de sa présidence, Joe Biden a parfois invoqué la mémoire de Franklin D. Roosevelt, présentant l’aide économique et militaire à l’Ukraine en référence à son rôle durant la Seconde guerre mondiale comme « l’arsenal de la démocratie ». Les cérémonies en Normandie offrent à Biden la chance d’endosser à nouveau cet héritage rooseveltien.
Par ailleurs, Biden et son équipe se doivent aussi de s’inspirer de la prise de parole très réussie de Reagan en Normandie, surtout face à des défis similaires à ceux des années 1980. À l’instar de Reagan, Biden devrait délivrer un discours qui s’adresse sans concession à la fois au public national et aux alliés européens. Il devrait rassurer ceux-ci, troublés par le phénomène Trump, sur l’engagement ferme des États-Unis à garantir leur souveraineté et leur sécurité. Il devra aussi envoyer un message clair à Moscou sur l’unité indéfectible de l’OTAN. Enfin, il doit rappeler aux Américains que soutenir les démocraties menacées à l’étranger est la meilleure façon d’honorer la mémoire de ces événements historiques, 80 ans plus tôt.
En résumé, Joe Biden a la possibilité, lors de la commémoration du 6 juin, de se placer dans la continuité de Roosevelt et de Reagan. Et pour le président en exercice, c’est un devoir à embrasser pleinement. Depuis 1984, aucun grand anniversaire du Débarquement ne s’est tenu dans un contexte de rivalité Est-Ouest aussi marquée qu’aujourd’hui. L’impact du discours de Reagan en 1984 rappelle cependant que lorsque les enjeux sont élevés, les retombées positives peuvent l’être tout autant.