À l’occasion du sommet de l’OTAN à La Haye, la Turquie a annoncé la reprise des discussions techniques avec les États-Unis en vue de réintégrer le programme du chasseur furtif F-35. Cette initiative marque un tournant potentiel dans les relations américano-turques, malgré les tensions persistantes autour du système de défense russe S-400. Le retour du F-35 pourrait profondément transformer la force aérienne turque et redessiner la stratégie régionale de l’alliance atlantique.

Le 25 juin 2025, lors du sommet de l’OTAN tenu à La Haye, le président turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré avoir relancé les discussions techniques avec Washington pour que la Turquie puisse réintégrer le programme du Joint Strike Fighter F-35. Lors d’une conférence de presse, il a souligné l’engagement ferme d’Ankara à acquérir ce chasseur furtif de dernière génération, rappelant que la Turquie avait déjà investi entre 1,3 et 1,4 milliard de dollars avant son exclusion définitive en 2019.

Cette annonce fait suite à un entretien avec le président américain Donald Trump et illustre une possible évolution des relations bilatérales, avec des répercussions sur le flanc sud de l’OTAN ainsi que sur la stratégie aérienne de l’alliance. Pourtant, les différends liés à l’achat par la Turquie du système russe de défense antiaérienne S-400 demeurent une épine dans cette négociation, même si Erdogan a qualifié ce dossier de « fermé », posant la question de la manière dont les deux pays géreront cette relation complexe en matière de défense.

Le programme F-35, l’un des projets de défense les plus avancés et coûteux de l’histoire, est source de tensions entre Washington et Ankara depuis plus de cinq ans. La Turquie avait été retirée du programme en raison des inquiétudes américaines quant à la compatibilité du système russe S-400 avec la technologie furtive du F-35, craignant une compromission de ses capacités. La sortie turque a entraîné l’annulation des livraisons prévues et la suspension des contrats industriels, malgré les importants apports financiers et industriels turcs au programme.

Les propos d’Erdogan laissent entendre une volonté d’aplanir cet obstacle, Donald Trump semblant disposé à réexaminer la place de la Turquie dans ce projet. Si cet accord se concrétise, il pourrait renforcer significativement les capacités aériennes turques, consolider le rôle dissuasif de l’OTAN dans la région et reconfigurer les équilibres géopolitiques dans une zone volatile.

Le différend F-35 et la controverse autour du S-400

La participation de la Turquie au programme F-35 a débuté en 2002 en tant que nation partenaire, avec des investissements financiers et la contribution industrielle d’entreprises turques telles que Turkish Aerospace Industries (TAI). Ces dernières étaient responsables de la fabrication de composants essentiels comme les sections de fuselage et les trains d’atterrissage, plaçant la Turquie au cœur de la chaîne mondiale d’approvisionnement du F-35. Jusqu’en 2019, Ankara avait réceptionné quelques chasseurs F-35A et formé des pilotes aux États-Unis, avec l’ambition d’en acquérir jusqu’à 100 unités afin de moderniser une flotte vieillissante.

Le partenariat s’est dégradé lorsque la Turquie a finalisé en 2019 la commande des systèmes russes S-400 Triumph. Les États-Unis, mettant en avant les risques pour la technologie sensible du F-35, ont argumenté que les radars sophistiqués du S-400 pourraient collecter des informations sur la furtivité du chasseur et transmettre ces données à Moscou. Cette situation a conduit à la suspension d’Ankara du programme, à l’annulation des livraisons et à des sanctions sous la loi Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act (CAATSA), occasionnant pour la Turquie des pertes financières colossales et freinant le remplacement prévu de sa flotte de F-16.

Ces dernières déclarations d’Erdogan signent une nouvelle approche pragmatique :

« Nous n’avons pas discuté du S-400 lors de la rencontre avec Trump. Ce sujet ne figure plus à notre ordre du jour. Il est définitivement clos », a-t-il affirmé à La Haye, selon l’agence Anadolu. Ce changement semble motivé par des considérations géopolitiques plus larges, même si les autorités américaines n’ont pas encore confirmé que la présence du S-400 en Turquie soit désormais un non-problème.

Un soutien interne contrasté et des ambitions militaires affirmées

Au sein même de la Turquie, la perspective de réintégrer le programme F-35 suscite des réactions mêlées parmi les responsables politiques, les militaires et le secteur de la défense. La fierté nationale et la quête d’autonomie stratégique sont depuis longtemps des piliers de la politique de défense turque, l’achat des S-400 justifié comme une décision souveraine destinée à contrer les menaces régionales.

Dans l’opinion publique, souvent influencée par un discours nationaliste, l’exclusion américaine est perçue comme un affront, alimentant la méfiance envers les alliances occidentales. Certains internautes déplorent la perte du F-35 à cause du dossier S-400, tandis que d’autres saluent la politique d’indépendance militaire d’Erdogan, qui comprend également le développement du chasseur national TF-X.

Les forces armées turques, qui reposent actuellement sur une flotte vieillissante de F-16 et de F-4 Phantom, considèrent le F-35 comme un atout décisif pour préserver la supériorité aérienne dans une région marquée par de fortes tensions. De nombreux officiers regrettent l’exclusion en 2019, qui prive la Turquie d’un avion de cinquième génération capable de rivaliser avec des voisins tels que la Grèce, qui modernise ses F-16 et a commandé des Rafale français. Pour l’industrie de défense turque, particulièrement TAI, le retour dans le programme représenterait une opportunité majeure de récupérer des contrats lucratifs et d’acquérir des compétences technologiques de pointe.

Pourquoi le F-35 est crucial pour la force aérienne turque

Le F-35 Lightning II, développé par Lockheed Martin, incarne l’excellence technologique en matière de chasseurs furtifs polyvalents. Ce multirôle à moteur unique est équipé d’un radar à balayage électronique actif AN/APG-81 capable de détecter et suivre plusieurs cibles à longue portée, ainsi que d’un système électro-optique avancé pour des frappes de précision avec des missiles et bombes guidées tels que le JDAM et l’AMRAAM.

Sa conception furtive réduit significativement sa signature radar, rendant sa détection par des systèmes adverses, comme le S-400, particulièrement difficile. Pour la Turquie, le F-35 comblerait des lacunes majeures : ses F-16, bien que performants, ne bénéficient pas des avantages de la furtivité ni de la fusion de capteurs sophistiqués, ce qui limite leur compétitivité face à des concurrents équipés de Rafale ou aux aéronefs russes Su-35 et Su-57 déployés dans la région.

La capacité du F-35 à mener une guerre centrée sur le réseau, en s’intégrant notamment aux drones Bayraktar turcs, permettrait à Ankara d’affirmer son pouvoir dans des conflits comme en Syrie ou en Méditerranée orientale. Sur le plan mondial, il reste la référence en matière d’interopérabilité au sein de l’OTAN, malgré une concurrence russe ou chinoise qui peine à égaler son niveau d’intégration et de production à grande échelle.

Les enjeux de cybersécurité : l’ombre toujours présente du S-400

Le principal frein au retour du F-35 reste le risque que représente le système S-400 pour la sécurité informatique et la protection des technologies sensibles. Ce système de défense russe, capable d’intercepter des cibles situées à plus de 400 km grâce à ses missiles 40N6, utilise des radars avancés tels que le 91N6E, susceptibles de collecter des signatures électromagnétiques du chasseur furtif.

Les États-Unis redoutent notamment que des techniciens russes, présents en Turquie pour le maintien des S-400, accèdent à des informations critiques, compromettant ainsi la furtivité du F-35. Des situations similaires ont suscité des inquiétudes lors de l’intégration des S-400 dans l’armée indienne, entraînant des sanctions partielles de Washington en 2022.

La coexistence du F-35 et des S-400 dans un même environnement stratégique pourrait créer des failles dans les réseaux de données tactiques de l’OTAN, tels que le Link 16, indispensable à la conscience situationnelle en temps réel. Les discussions techniques porteront vraisemblablement sur des mesures strictes d’isolement du système russe, par exemple par le biais de contraintes géographiques ou de protocoles opérationnels spécifiques, afin de sécuriser les échanges d’informations sensibles.

Conséquences économiques et industrielles

La réintégration éventuelle au programme F-35 représenterait un important levier économique pour la Turquie. Avant son exclusion, les entreprises turques comme TAI et Aselsan fournissaient plus de 900 composants, couvrant des pièces de cellule et de systèmes avioniques, générant des milliers d’emplois et plaçant la Turquie comme un acteur clé de la chaîne d’approvisionnement aéronautique mondiale.

Un retour dans le programme relancerait ces contrats industriels, précieux pour une économie turque confrontée à l’inflation et à la dévaluation de sa monnaie. Il renforcerait aussi les transferts technologiques, soutenant des projets comme le chasseur national TF-X/Kaan, en développement à TAI.

À titre de comparaison, d’autres pays partenaires du F-35, tels que le Japon avec Mitsubishi Heavy Industries ou l’Italie qui accueille une unité d’assemblage final, ont largement profité de leur implication pour dynamiser leur industrie de défense.

Considérations géopolitiques : un changement dans la politique américaine?

La relance des négociations s’inscrit dans un contexte géopolitique global plus large. La position stratégique de la Turquie, carrefour entre l’Europe et le Moyen-Orient, lui confère un rôle clé sur le flanc sud de l’OTAN. Son contrôle du détroit du Bosphore et sa proximité avec des zones de conflits comme l’Ukraine ou la Syrie renforcent sa valeur stratégique.

Le sommet de La Haye, tenu les 24 et 25 juin 2025, a mis l’accent sur la défense collective, avec un accord pour porter les dépenses militaires des membres à 5 % du PIB d’ici 2035, une mesure soutenue par Donald Trump. La volonté d’Ankara d’augmenter son budget de défense s’inscrit dans cette dynamique.

La disposition affichée de Trump à revoir l’exclusion de la Turquie du programme F-35 témoigne d’un désir de renforcer l’unité de l’OTAN face aux menaces russes et chinoises. Par ailleurs, le rôle de médiateur joué par Ankara dans les négociations Russie-Ukraine, notamment via des pourparlers organisés à Istanbul, accentue son influence diplomatique.

Le chancelier allemand Friedrich Merz a salué au cours du sommet les efforts turcs en matière de médiation, soulignant la position privilégiée du pays. Toutefois, Washington doit concilier ce rapprochement avec les inquiétudes de certains alliés comme la Grèce ou Israël, qui redoutent l’affirmation croissante de la Turquie et son maintien des systèmes russes dans son arsenal.

Expériences du terrain : le F-35 en action

Les opérations militaires turques en Syrie, Libye et dans le Haut-Karabakh montrent l’importance accordée à la puissance aérienne et aux drones pour étendre son influence. En Syrie, les F-16 et drones Bayraktar TB2 ont soutenu des opérations terrestres contre les Forces démocratiques syriennes ou l’État islamique, mais ils manquent de furtivité et de précision comparés au F-35.

L’utilisation par Israël du F-35 en Syrie, notamment pour des frappes ciblées sur des positions iraniennes avec une quasi-impunité, illustre le potentiel de cet avion d’être un atout majeur pour la Turquie dans des environnements contestés. La capacité du F-35 à pénétrer les défenses antiaériennes avancées et à s’intégrer aux systèmes drones serait particulièrement précieuse dans l’Est méditerranéen, théâtre de différends maritimes avec la Grèce.

Les capacités réseau du F-35 permettraient aussi à la Turquie de renforcer son intégration aux forces de l’OTAN. Lors d’exercices comme Red Flag, le F-35 a démontré son aptitude à partager des données en temps réel avec d’autres plateformes, favorisant des frappes coordonnées. Sans le F-35, la Turquie risque de se retrouver en retrait vis-à-vis d’adversaires régionaux, un écart que ses F-16 vieillissants ne pourront combler pleinement.

Alternatives envisagées : un plan B turc

Si les négociations échouent, la Turquie dispose de solutions alternatives, bien qu’aucune ne soit comparable aux performances du F-35. Le programme TF-X/Kaan, développé par TAI, ambitionne un chasseur de cinquième génération avec furtivité et avionique avancée, mais son premier vol n’est pas attendu avant 2026, avec un déploiement opérationnel à horizon plusieurs années.

Des discussions avec le Royaume-Uni et l’Allemagne visant l’acquisition d’Eurofighter Typhoon ont également progressé, même si certaines réticences politiques, notamment allemandes, viennent ralentir ces projets. Le choix du russe Su-57 semble exclu du fait des difficultés d’interopérabilité avec l’OTAN et des tensions diplomatiques entre Ankara et Moscou depuis la guerre en Ukraine. Le Rafale français, avion de quatrième génération doté de capteurs avancés, reste une option limitée du fait de l’absence de furtivité comparable au F-35. Enfin, le chinois J-20 n’a aucune pertinence pour un pays membre de l’OTAN. Ces alternatives traduisent la volonté turque de diversifier ses fournisseurs tout en cherchant à ne pas dépendre d’un seul partenaire, mais le F-35 demeure la référence indispensable pour ses ambitions.

Défis techniques : vers une restauration de la confiance ?

La réintégration de la Turquie au programme F-35 devra surmonter d’importants obstacles techniques et politiques. Les États-Unis exigeront certainement des garanties sur l’isolement total du système S-400 vis-à-vis des équipements du F-35, envisageant par exemple une séparation géographique stricte ou la désactivation temporaire des S-400 lors des opérations aériennes.

Les équipes techniques turques seraient actuellement mobilisées pour trouver des solutions, mais peu de détails ont filtré. La reprise des contrats industriels, la remise à niveau des pilotes et la création d’infrastructures de maintenance nécessiteront plusieurs années et retarderont toute livraison effective d’appareils.

Des précédents existent, comme en Israël, qui opère ses F-35 parallèlement à ses systèmes de défense en appliquant des protocoles étroits de protection des données. Toutefois, la présence simultanée de systèmes russes chez la Turquie complique singulièrement la donne. Par ailleurs, le feu vert du Congrès américain apparaît comme une étape cruciale, dans un contexte d’observations vigilantes sur l’orientation stratégique d’Ankara et ses ambitions régionales.

La modernisation plus large au sein de l’OTAN

Les discussions autour du F-35 s’inscrivent dans l’effort global de modernisation des forces aériennes de l’OTAN face à la montée en puissance des menaces extérieures. L’objectif de porter les dépenses militaires à 5 % du PIB d’ici 2035 reflète l’inquiétude des membres à l’égard de la montée militaire russe et de l’expansion chinoise.

Le F-35, en service dans 14 pays membres, demeure l’élément central de cette stratégie, notamment grâce à son interopérabilité et ses capacités de dissuasion inégalées. Les avions russes Su-57 et chinois J-20, bien que redoutables, ne disposent ni de la portée mondiale ni des volumes de production comparables, le F-35 comptant plus de 1 000 exemplaires livrés en 2025.

Le retour de la Turquie consoliderait la position de l’OTAN sur son flanc sud, mais pourrait aggraver les tensions avec certains alliés, notamment la Grèce, qui envisage aussi d’acquérir le F-35. L’alliance devra ainsi jongler avec ces équilibres tout en garantissant la sécurité technologique – un défi majeur pour le succès de la candidature turque.

Perspectives pour la Turquie et l’OTAN

La volonté réaffirmée de la Turquie de réintégrer le programme F-35 constitue une étape clé pour sa stratégie de défense et la cohésion de l’OTAN. Les capacités avancées de cet avion permettraient à la Turquie de renforcer son rôle dans la stabilité régionale et dans les opérations alliées.

Pourtant, la question du S-400 demeure la principale ombre au tableau, posant la question du rétablissement de la confiance avec Washington tout en préservant l’autonomie stratégique d’Ankara. Les discussions techniques en cours testent la capacité des deux pays à trouver des compromis dans un contexte géopolitique tendu. L’optimisme d’Erdogan, renforcé par l’ouverture de Trump, ouvre une fenêtre, mais le chemin reste semé d’embûches.