La France a récemment effectué des essais de tir contre des ballons stratosphériques à très haute altitude, détruits par des missiles air-air MICA lancés depuis des chasseurs Mirage 2000 et Rafale. Ces manœuvres marquent une étape importante dans la préparation des forces armées françaises face aux menaces évoluant en haute altitude, un espace aérien désormais contesté.
Le 25 juin, Paris a annoncé avoir testé le lancement de ballons stratosphériques se déplaçant à plus de 20 km d’altitude (environ 65 000 pieds), fournis par le CNES (Centre National d’Études Spatiales), avant de les abattre à l’aide de missiles MICA tirés depuis des Mirage 2000 et des Rafale. Le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, a souligné que ces essais avaient repoussé les limites technologiques du matériel, des pilotes et des armements au-delà des 20 kilomètres d’altitude. Il a précisé : « Cela marque une première étape dans le volet interception de la stratégie de nos forces armées pour la très haute altitude, un espace en train de devenir disputé ».
Un court extrait vidéo partagé par Sébastien Lecornu montre des images depuis l’intérieur de la cabine d’un Rafale de l’Armée de l’air et de l’espace (AAE), probablement filmées par une caméra embarquée sur le casque du pilote lors de l’impact. Des séquences infrarouges issues de systèmes électro-optiques révèlent les missiles frappant les ballons.
Cette initiative s’inscrit dans un contexte de vigilance accrue de la part des autorités militaires françaises, inquiètes depuis les multiples interceptions d’objets et ballons à haute altitude au-dessus du Canada et des États-Unis en février 2023. Durant cette période, trois objets ont été abattus respectivement en Alaska, au Yukon et au-dessus du lac Huron. L’abattage d’un ballon chinois en Caroline du Sud le 4 février 2023 a particulièrement servi de catalyseur à ces efforts, avant que l’AAE n’annonce la démonstration récente de sa capacité d’interception.
Interceptions de ballons par missiles air-air
Le nombre exact de Rafale et Mirage 2000 impliqués dans ces essais n’a pas été précisé, ni s’il y avait recours à des appareils de surveillance équipés de systèmes électro-optiques ou infrarouges (EO/IR). Il est possible que certaines images proviennent également des systèmes de recherche et poursuite infrarouge (IRST) intégrés aux Rafale.
Les missiles MICA, conçus pour la défense antiaérienne de moyen rayon d’action, se déclinent en deux variantes principales : le MICA IR à chercheur infrarouge et le MICA RF guidé par radar. La version utilisée durant les essais n’a pas été confirmée. Étant donné l’absence d’émissions radiofréquences des ballons, la variante infrarouge semble probable pour détecter leur signature thermique. Cependant, la mention au pluriel dans la déclaration du ministre laisse entrevoir l’utilisation des deux versions, tant par le Mirage 2000 que par le Rafale.
Par ailleurs, la France a récemment testé le MICA NG, nouvelle génération de missile disponible en versions à chercheur infrarouge à image (IIR) et à radar actif à balayage électronique (AESA). Cette arme est réputée surpasser les missiles air-air « dernière génération » actuels, avec une capacité accrue de tir en montée comme en descente, en toutes conditions climatiques.
Si la destruction d’objets lents et à très haute altitude n’est pas impossible, comme démontré par les événements nord-américains de 2023, plusieurs défis techniques subsistent, notamment la faible signature infrarouge de ces cibles. La détection précoce reste essentielle pour empêcher toute pénétration dans l’espace aérien souverain.
Il est probable que l’Armée de l’air et de l’espace ait aussi adapté ses protocoles de surveillance en mobilisant ses capacités aériennes et spatiales. Ces ballons, dépourvus de coques métalliques et se mouvant de manière atypique en flottant, échappent souvent aux radars conçus pour détecter des aéronefs plus rapides et massifs. En revanche, la reconnaissance optique s’avère efficace dans ces cas.
La communication officielle ne mentionne pas l’emploi des avions de détection et de commandement aéroportés AWACS E-3F Sentry ni les difficultés rencontrées pour suivre ces cibles à haute altitude.
Les défis des menaces en très haute altitude
Selon OPEXNEWS, l’AAE distingue deux catégories de menaces futures à ces altitudes. La première regroupe les pseudo-satellites à haute altitude (HAPS), incluant ballons stratosphériques et drones capables de rester plusieurs jours, voire plusieurs semaines en vol pour collecter du renseignement. La seconde englobe les missiles hypersoniques et planeurs hypersoniques, qui exploitent les couches rares de l’atmosphère pour étendre leur portée tout en échappant aux systèmes de défense traditionnels.
Les essais récents s’inscrivent aussi dans la clarification des zones jurisprudentielles floues du « proche espace », situé entre 20 et 100 km d’altitude, soulevées après l’incident du ballon chinois. Dans une interview en janvier 2025, le général Alexis Rougier, nommé directeur du bureau très haute altitude de l’AAE en 2024, expliquait que le cadre légal international reste ambigu quant à la qualification de cet espace, oscillant entre espace souverain et zone internationale.
Pour rappel, le 4 février 2023, un F-22 de la 1re Fighter Wing de la base aérienne Langley (Virginie) avait abattu le ballon chinois en Caroline du Sud grâce à un missile AIM-9X. Le Raptor évoluait à 17 700 mètres (58 000 pieds) tandis que le ballon avait une altitude estimée entre 18 200 et 20 000 mètres. La Chine avait reconnu l’origine du ballon tout en affirmant qu’il s’agissait d’un engin de recherche météorologique, niant toute utilisation militaire.
« La France doit démontrer ses capacités »
Le général Rougier précisait que les Rafale, Mirage 2000 et les systèmes sol-air de l’AAE disposent de capacités d’interception mais qu’il reste à démontrer pleinement leur efficacité à détecter et neutraliser ce type de menaces, en particulier dans les très hautes altitudes, à partir de 2025.
En octobre 2024, le général Jérôme Bellanger, chef d’état-major de l’Armée de l’air et de l’espace, avait alerté le Comité de la défense nationale sur la nécessité de maîtriser cette « zone vierge» entre 20 et 100 km d’altitude, zone où évoluait le ballon chinois. Il soulignait l’enjeu majeur que représente cette zone : « D’une part, elle permettra le déploiement de communications résilientes, de connectivité internet et de systèmes de surveillance à des fins civiles et militaires. D’autre part, la nature n’aime pas le vide ; si nous n’y allons pas, d’autres le feront. Il n’est pas question de laisser des ballons chinois s’installer au-dessus de nos têtes pour nous surveiller. Il faudra donc développer des moyens de neutralisation capables d’atteindre la très haute altitude ».
Cette démonstration s’inscrit également dans la posture proactive de la France en matière de sécurité européenne et au sein de l’OTAN, après le déploiement du dispositif Pégase 25 en Suède en avril 2025 et l’annonce par Emmanuel Macron, le 18 mars 2025, de la réouverture de la base aérienne de Luxeuil (Base Aérienne 116). Ce site accueillera la nouvelle version du Rafale F5, qui assurera la mission de dissuasion nucléaire avec le missile de croisière nucléaire hypersonique ASN4G.