En 2022, Aaron Delano-Johnson et Chris Bernotavicius ont publié un article où ils soutenaient que la pêche illégale, non déclarée et non réglementée (PNDNR) constituait une priorité en matière de sécurité nationale pour les États-Unis, et que la Garde côtière américaine était idéalement positionnée pour prendre les devants sur ce dossier. Trois ans plus tard, ils réévaluent leur analyse à la lumière des évolutions géopolitiques et stratégiques récentes.

Dans votre article de 2022, « Un plan pour contrer les pratiques de pêche de la Chine », vous affirmiez que la Garde côtière américaine était la mieux placée pour mener la lutte contre la pêche illégale, non déclarée et non réglementée de la Chine. Comment justifiez-vous encore aujourd’hui que cette problématique reste une priorité pour les États-Unis et que la Garde côtière demeure l’agence la plus adaptée ? De plus, des opportunités stratégiques ont-elles été manquées entre 2017 et 2021, période durant laquelle les flottes chinoises ont rapidement étendu leur présence près d’alliés américains dans l’Indo-Pacifique ? Revoiriez-vous votre argument initial ?

Malgré des événements mondiaux tels que le conflit en Ukraine ou les évolutions au Moyen-Orient qui semblent plus pressants, le risque permanent que représente la pêche illégale, non déclarée et non réglementée ne se limite pas aux ressources naturelles et au développement économique : il menace également l’ordre international fondé sur des règles communes. Les droits des États côtiers reposent sur un consensus mondial, qui sert de cadre au développement, tout comme le système économique international encadre le commerce mondial. Plus que jamais, face aux demandes croissantes sur les ressources militaires américaines, notre argument quant à la primauté de la Garde côtière se renforce : il est vital d’allouer efficacement les moyens en fonction des missions. Même si l’expansion rapide des flottes chinoises a représenté une occasion stratégique majeure, les enjeux et les réponses possibles restent fondamentalement inchangés.

Si notre analyse avait une faiblesse, ce fut probablement l’optimisme quant aux approches multilatérales. Chaque pays partenaire possède en effet une histoire et des perspectives propres en matière de pêche dans ses eaux, rendant difficile l’obtention d’un message unifié. Une approche bilatérale plus ciblée pourrait donc être plus réaliste. Un article ultérieur a d’ailleurs souligné la nécessité d’une stratégie plus holistique.

La récente focalisation de la Garde côtière américaine sur la sécurité des frontières et la gestion de l’immigration au sud affecte-t-elle la disponibilité de ses moyens face aux opérations de pêche illégale dans le Pacifique ?

La priorité donnée au commerce et à la sécurité, conjuguée à une attention accrue portée à l’hémisphère occidental et à une politique étrangère ferme à l’égard de la Chine, crée un contexte propice à aborder des enjeux comme la pêche illégale. Les opportunités d’agir et de coordonner les moyens sont nombreuses : décret exécutif priorisant la lutte contre la pêche illégale et les pratiques commerciales déloyales, modernisation de la flotte de la Garde côtière, renforcement des patrouilles dans des zones sensibles telles que la ligne maritime entre les États-Unis et le Mexique, et opérations depuis Guam ou Hawaï dans le Pacifique occidental.

Les ressources limitées héritées du passé restreignent cependant la capacité de la Garde côtière à lutter efficacement contre la pêche illégale dans les eaux américaines – une situation qui devrait perdurer, compte tenu des multiples sollicitations de ses compétences au sein des forces conjointes. Cela incite à privilégier le développement des capacités de surveillance maritime chez les partenaires et alliés, facilitant ainsi leur propre lutte contre ce fléau.

Rétrospectivement, notre article ne soulignait pas assez la complexité de quantifier avec précision l’ampleur de la pêche illégale, qui requiert un ensemble diversifié d’outils : avions de patrouille maritime, capteurs à large couverture, imagerie satellitaire, patrouilleurs de surface. Ces moyens coûteux en ressources rendent indispensable la sensibilisation du public, notamment dans les petits États insulaires en développement, via les réseaux sociaux, les médias traditionnels ou les documentaires de longue durée ; des mesures économiques qui ont un effet dissuasif similaire aux forces de présence en mer et dans les airs.

Vous avez décrit comment la Chine utilise l’aide économique pour placer les États côtiers devant des choix difficiles entre application des lois et avantages financiers. Depuis 2022, comment des pays comme l’Équateur, le Pérou ou la Colombie ont-ils géré cette pression chinoise dans la lutte contre la pêche illégale ? Qu’en déduire quant à l’efficacité des approches bilatérales versus multilatérales ?

Les accords économiques bilatéraux opaques, souvent utilisés par la Chine, restent un obstacle important à une approche multilatérale. Au Pérou et en Équateur, l’adoption de législations plus strictes pour la transparence est freinée par l’opacité des opérations des flottes hauturières liées à l’État chinois ou ses entreprises affiliées. Les subventions étatiques, certes centrales dans l’expansion des flottes chinoises, ne sont pas le seul problème : ces flottes s’appuient aussi sur des ports et infrastructures portuaires exploités par des Chinois. La menace découle donc d’un effet combiné entre arrangements économiques obscurs, difficultés de surveillance opérationnelle sur de vastes zones maritimes et liens complexes avec les investissements chinois dans les infrastructures portuaires, comme l’illustre le rôle de COSCO Shipping dans des ports stratégiques comme Chancay.

En 2021, le Quad a annoncé un projet visant à améliorer la surveillance maritime via des satellites commerciaux. Quelle est l’efficacité de cette initiative dans le suivi des opérations des flottes de pêche chinoises dans le Pacifique ?

L’imagerie satellitaire est souvent considérée comme un outil précieux pour lever le voile sur les activités des entreprises chinoises et des flottes hauturières. L’existence de gigantesques ports chinois rend l’analyse portuaire particulièrement pertinente. Cependant, l’accès à ces technologies, surtout à l’analyse automatisée et à la détection assistée par IA, reste limité. De nombreux États, notamment en développement, ne disposent que de capteurs rudimentaires et de systèmes d’analyse manuelle. Par ailleurs, la faiblesse des institutions et l’inefficacité des mécanismes internationaux de contrôle réduisent considérablement l’impact des données les plus précises. L’imagerie satellitaire, même optimisée par l’intelligence artificielle, offre des perspectives intéressantes pour mesurer l’ampleur du problème, mais sans un cadre international d’application et des capacités locales de surveillance et d’intervention, elle ne peut constituer une solution complète.

L’article suggérait aussi de s’inspirer du modèle de la Global Peace Operations Initiative pour renforcer la lutte contre la pêche illégale. Quels progrès ont été réalisés dans ce sens ? Les pays partenaires proposés (Uruguay, Bangladesh, Colombie) ont-ils bénéficié d’améliorations de leurs capacités de lutte grâce à la Garde côtière américaine ?

Beaucoup de spécialistes continuent à préconiser un rôle plus formel et institutionnalisé pour la Garde côtière américaine dans les engagements internationaux et l’aide à la sécurité. Depuis la publication de l’article, le Pacific Engagement Center et son Centre d’expertise sur la pêche illégale, non déclarée et non réglementée (IUUF COE) ont été créés à Honolulu, assurant une présence pérenne dans le Pacifique et coordonnant les efforts régionaux de la Garde côtière. Les commandements combatants ont intégré la lutte contre la pêche illégale dans leurs exercices multinationaux. Par ailleurs, la Garde côtière soutient le Département d’État et les commandements combatants dans leur coopération sécuritaire avec des pays comme l’Uruguay, le Vietnam, la Malaisie ou le Bangladesh, notamment via la cession de matériels, des financements militaires étrangers et des ventes commerciales directes. Ces initiatives renforcent ainsi les capacités navales de pays partenaires pour répondre ensemble aux enjeux de sécurité maritime.

Plusieurs années après, il apparaît clair que la pêche illégale demeure un problème complexe à traiter dans un cadre multinational. Notre position demeure qu’il s’agit d’un enjeu vital de sécurité nationale, avec la Garde côtière américaine en première ligne pour assurer un leadership international. Toutefois, il semble que des efforts bilatéraux pragmatiques, alignés sur des priorités sécuritaires nationales, soient plus à même de produire des résultats tangibles.

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Aaron Delano-Johnson est capitaine actif dans la Garde côtière américaine et officier des affaires internationales, avec une expérience en Amérique latine et dans les Caraïbes.

Chris Bernotavicius est commandant actif dans la Marine américaine et officier spécialisé en Amérique latine et coopération en matière de sécurité.

Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne reflètent pas la position officielle du Département de la Marine, de la Garde côtière, du Département de la Défense ou du Département de la Sécurité intérieure des États-Unis.