La Russie redéfinit les formes du combat à distance grâce à l’évolution de son drone Shahed-136, désormais doté d’intelligence artificielle et de modules modulaires. En internalisant la production dans ses usines d’Alabuga et de Kupol, Moscou réduit sa dépendance vis-à-vis de l’Iran tout en développant une production de masse capable de défier l’efficience coûteuse des défenses ukrainiennes.
Lors d’une interception récente en Ukraine, les forces antiaériennes ont mis en échec un drone Shahed-136 russe équipé de systèmes de navigation sophistiqués et d’une connectivité aux réseaux mobiles ukrainiens. Ce fait illustre le basculement de la Russie, passant de l’importation à une industrie domestique florissante dans le domaine des drones tactiques.
Selon les renseignements ukrainiens publiés en juin 2025, ces drones exploitent désormais des composants fabriqués en Russie et communiquent via les réseaux mobiles locaux pour un échange de données en temps réel, témoignant du renforcement industriel russe dans les systèmes de guerre électronique et de contrôle à distance.
Un virage industriel accéléré à Alabuga et Kupol
Depuis mi-2023, la fabrication des Shahed-136 s’est ancrée en Russie, notamment dans la zone économique spéciale d’Alabuga, en Tatarstan, à 1 200 km des combats. Cette usine a produit plus de 26 000 unités avec une capacité atteignant 170 drones par jour en mai 2025, et un objectif de 190 unités quotidien d’ici la fin d’année. Parallèlement, l’usine électromécanique de Kupol à Izhevsk assemble également ces drones, utilisant des marquages sérigraphiques distincts afin de décentraliser la production et diminuer la vulnérabilité face aux sanctions ou attaques ukrainiennes.
Cette délocalisation stratégique fait partie d’une politique d’autonomie industrielle pour soutenir l’effort de guerre. L’installation d’Alabuga s’est étendue, couvrant désormais 1,39 km² selon les images satellitaires. La récente adaptation des drones intègre des cartes SIM russes anonymisées afin de s’affranchir des opérateurs étrangers qui fournissaient précédemment la connectivité, notamment l’ukrainien Kyivstar ou ceux du Kazakhstan.
Cela permet aux drones de transmettre des informations via les réseaux mobiles ukrainiens, facilitant la collecte en temps réel d’informations sur les défenses anti-aériennes adverses. Toutefois, le recours à des composants importés en circuit-gris depuis les États-Unis, l’Allemagne, Taïwan ou la Suisse continue, exposant la chaîne d’approvisionnement à des risques au gré des sanctions occidentales.
Un drone Shahed-136 devenu une plateforme modulaire
Le Shahed-136, à l’origine un missile-crochette iranien, est désormais un système modulaire comparable à certains drones commerciaux ou militaires internationaux. Sa dernière version dite “MS”, abattue en juin 2025 dans la région de Soumy, est dotée d’un système d’antennes CRPA à quatre éléments, une avancée majeure améliorant la résistance aux brouillages électroniques ukrainiens, notamment sur les fréquences GPS L1 et L5.
Les ogives ont évolué elles aussi : si les premières portaient une charge explosive de 50 kg, les récentes acceptent des charges incendiaires ou thermobariques pouvant atteindre 90 kg. L’ajout de caméras thermiques et de modules d’intelligence artificielle, comme le processeur Nvidia Jetson Orin, permet au drone une reconnaissance autonome des cibles en conditions difficiles, y compris dans les environnements privés de GPS.
Cette modularité confère au Shahed-136 une grande polyvalence. Il peut agir en drone-suicide, en plateforme de reconnaissance ou servir de leurre pour épuiser les défenses ennemies. Contrairement au Bayraktar TB2 turc coûtant plus de 2 millions de dollars l’unité, le Shahed se démarque par son faible coût, autorisant des déploiements massifs pour saturer les systèmes défensifs tels que Patriot ou NASAMS. Si la précision des premières versions laissait à désirer, les améliorations basées sur l’IA et l’imagerie thermique sont conçues pour y remédier.
Avantages logistiques et industriels d’une production locale décentralisée
La production répartie entre Alabuga et Kupol optimise la résilience industrielle russe, réduisant le risque de paralysie totale suite à des frappes ciblées, comme celle sur Alabuga en juin 2025 où un ouvrier a perdu la vie et treize autres ont été blessés lors d’une attaque ukrainienne avec un drone A-22 “Flying Fox”.
Par ailleurs, l’utilisation de cartes SIM russe sans identification semble marquer une volonté d’endogénéisation complète du cycle logistique. Ces SIM, probablement achetées sur des marchés parallèles, permettent aux drones de communiquer via des chatbots sur les messageries populaires, repérant en direct les failles des défenses anti-aériennes ukrainiennes et adaptant ainsi les tactiques russes.
Économiquement, cette industrialisation permet d’économiser sur l’importation iranienne et de réduire les coûts unitaires estimés entre 20 000 et 200 000 dollars selon les versions, bien en deçà du coût d’un missile Patriot à 4 millions de dollars, ou d’un intercepteur NASAMS évalué entre 1 et 2 millions de dollars. En juin 2025, plus de 2 700 Shahed ont été lancés, soit près de 9,5 % des 28 743 déployés depuis le début des hostilités en février 2022.
Cependant, les sanctions limitant l’accès aux technologies de pointe contraignent la Russie à s’appuyer sur des circuits moins transparents et sur une main-d’œuvre étrangère, avec notamment l’arrivée supposée de 25 000 travailleurs nord-coréens dans la zone d’Alabuga. Le recours à des composants occidentaux, comme les processeurs Nvidia, interroge également sur la robustesse du contrôle des exportations.
Innovation ou adaptation ?
Le programme Shahed-136 témoigne d’une réelle capacité russe à intégrer et améliorer des technologies existantes. L’emploi de composants et logiciels russes révèle une volonté d’autosuffisance croissante, bien que la coexistence avec des pièces iraniennes et occidentales souligne une approche hybride entre innovation et adaptation. Par rapport à des concurrents mondiaux, ses caractéristiques restent intéressantes, surtout face au Bayraktar TB2 qui offre une plus grande précision au prix d’un coût élevé et aux drones chinois DJI, plus orientés vers la reconnaissance.
Les recherches américaines, notamment via le programme DARPA LongShot, poursuivent le développement de drones à bas coût mais en sont encore au stade expérimental. Avec une production estimée à 2 700 Shahed et 2 500 drones leurres par mois, la Russie se positionne comme un acteur majeur du marché mondial des drones accessibles. Les liens industriels renforcés avec l’Iran, notamment sur le système de navigation Nasir, restent cependant un point de dépendance exposé aux tensions géopolitiques régionales, comme le conflit entre Israël et l’Iran.
Un rapport coût-efficacité inédit
La clé du succès du Shahed-136 réside dans son faible coût, évalué entre 20 000 et 200 000 dollars l’unité, qui contraste avec les plusieurs millions d’euros dépensés pour contrer chaque drone. Les attaques par tailles massives, parfois plus de 100 drones simultanés, contraignent l’Ukraine à mobiliser ses ressources coûteuses en munitions, engendrant une pression financière constante sur ses systèmes de défense.
Le 17 juin 2025, par exemple, une salve de 104 drones Shahed a été lancée, sur laquelle les forces ukrainiennes ont intercepté tous sauf quatre, démontrant l’efficacité résiliente de leur système tout en soulignant l’endurance russe. Malgré les progrès technologiques, la précision reste variable, certains drones fonctionnant encore sur des trajectoires préprogrammées.
Du côté ukrainien et de ses alliés, cela encourage la conception de solutions abordables comme le drone intercepteur à 5 000 dollars, équipé d’intelligence artificielle et capable de neutraliser les drones adverses en essaims. Cette asymétrie financière traduit une transformation profonde des équilibres dans la guerre aérienne tactique.
Perspectives d’exportation et défis géopolitiques
Face au succès ukrainien, la Russie envisage d’exploiter le marché mondial des drones peu coûteux, notamment vers des pays tels que la Syrie, le Venezuela ou diverses nations africaines. La modularité et l’accessibilité du Shahed-136 séduisent des États sous sanctions ou disposant de budgets limités en matière d’armement.
Déjà utilisés au Moyen-Orient, les drones Shahed pourraient concurrencer les modèles turcs Bayraktar et chinois DJI, tous deux implantés sur divers théâtres. Cependant, les sanctions occidentales et les répercussions diplomatiques constituent des obstacles majeurs à ces velléités d’exportation, particulièrement dans les zones sous influence ou protection américaine.
Un tournant industriel et stratégique
La transformation du Shahed-136 d’un simple missile importé à une plateforme domestique intégrée et technologiquement avancée incarne un tournant majeur dans la guerre moderne. Son design modulaire, enrichi par l’intelligence artificielle et la connectivité mobile, matérialise la capacité russe à adapter et démultiplier ses moyens malgré la pression économique et stratégique.
Les sites d’Alabuga et Kupol, soutenus par des circuits industriels informels et des collaborations internationales, témoignent de cette ambition industrielle. Néanmoins, les risques liés aux sanctions, à l’approvisionnement extérieur et aux frappes ennemies peseront sur la pérennité du programme.
Pour la communauté occidentale, en particulier les États-Unis et leurs alliés, l’essor du Shahed-136 signale une dynamique nouvelle dans la démocratisation des drones de combat. La prolifération rapide de ces plateformes à bas coût est susceptible de modifier profondément les équilibres budgétaires et les doctrines militaires à l’échelle mondiale.