Le président russe Vladimir Poutine a annoncé un budget de défense record de 172 milliards de dollars pour l’année 2025, représentant 6,3 % du PIB, mais prévoit déjà une réduction progressive des dépenses militaires à partir de 2026. Cette décision, prise dans un contexte d’inflation élevée et de sanctions économiques occidentales, pourrait modifier la stratégie militaire et économique de la Russie.
Lors du sommet de l’Union économique eurasiatique (UEEA) à Minsk, Poutine a confirmé que le budget militaire russe pour 2025 s’élève à 13,5 000 milliards de roubles, soit environ 172 milliards de dollars, une hausse de 25 % par rapport à l’année précédente. Pourtant, il a indiqué qu’à partir de 2026, la Russie envisage de réduire progressivement ces dépenses, une position qui contraste avec l’engagement récent de l’OTAN d’augmenter son budget de défense collectif à 5 % du PIB d’ici la prochaine décennie.
Cette annonce intervient alors que la Russie doit faire face à une inflation persistante et aux conséquences économiques des sanctions occidentales, soulevant des interrogations quant à la viabilité de sa politique fiscale et son impact sur les marchés mondiaux ainsi que sur la géopolitique. Poutine a qualifié les indicateurs économiques de « satisfaisants », tout en reconnaissant que la croissance pour 2025 serait « plus modeste » afin de maîtriser l’inflation.
Avec la défense qui absorbe près d’un tiers du budget fédéral russe en 2025, l’annonce de coupes futures suscite l’attention des investisseurs et des analystes, intrigués par l’équilibre que Moscou cherche à maintenir entre ambitions militaires et stabilité économique.
Un budget militaire record en 2025
Le budget de défense russe de 2025, s’élevant à 13,5 000 milliards de roubles, représente la plus grande part du PIB consacrée à la défense depuis la Guerre froide, période où les dépenses militaires soviétiques dépassaient fréquemment 10 % du PIB. Cette enveloppe équivaut à 32,5 % des dépenses fédérales totales, et témoigne d’une augmentation de 25 % par rapport à 2024, principalement grâce à des investissements accrus dans le secteur industriel de la défense.
Cette hausse a entraîné le fonctionnement continu des usines de défense, avec un financement important dédié à la modernisation des équipements, à l’augmentation de la production de drones, véhicules de combat d’infanterie et aéronefs, ainsi qu’à des primes pour attirer les recrues. Ce niveau de dépenses rappelle la période soviétique, où le poids du budget militaire avait engendré des déséquilibres économiques durables.
Cette politique pèse sur les réserves financières de l’État et entraîne un recours accru à l’emprunt intérieur. En avril 2025, le ministère des Finances russes a annoncé un déficit budgétaire prévu de 1,7 % du PIB, en hausse par rapport à une estimation initiale de 0,5 %, en raison notamment d’une diminution de 24 % des recettes énergétiques, essentiels à l’économie russe. Pour combler ce déficit, le gouvernement puise dans le Fonds national de richesse, une réserve souveraine alimentée par les revenus pétroliers et gaziers.
Cette dépendance aux réserves suscite des inquiétudes, certains analystes avertissant d’une possible tension sur ces liquidités si les dépenses militaires demeurent à ce niveau. Par ailleurs, le ministère des Finances a émis près de 3 000 milliards de roubles en obligations sur le marché intérieur au premier semestre 2025, traduisant une pression accrue sur le cadre fiscal russe.
Historiquement, les dépenses militaires russes ont fluctué en fonction des tensions géopolitiques. Durant les années 1980, l’Union soviétique consacrait jusqu’à 15 % de son PIB à la défense, un facteur contribuant à la stagnation économique. Le niveau actuel de 6,3 %, bien que moindre, reste élevé pour une économie moderne confrontée à des sanctions et à une inflation soutenue.
Le défi pour Moscou demeure la soutenabilité de ces dépenses sans sacrifier d’autres secteurs clés comme les infrastructures ou le développement technologique, dans un contexte de revenus énergétiques incertains liés aux sanctions internationales et à la volatilité des marchés mondiaux.
Des réductions prévues en 2026 : un virage stratégique ?
L’annonce de Poutine relative à une diminution progressive des dépenses militaires à compter de 2026 a surpris les observateurs, d’autant que le contexte géopolitique reste tendu. Lors de son intervention à Minsk, il a précisé que les discussions entre les ministères de la Défense, des Finances et du Développement économique n’étaient pas encore finalisées, mais que la tendance allait vers une baisse graduelle sur trois ans.
Cette orientation s’oppose à la démarche récente de l’OTAN, qui vise une augmentation de son budget de défense collectif à 5 % du PIB d’ici 2035. Poutine a critiqué cette décision, l’associant au soutien de l’appareil militaro-industriel américain, et a souligné que la Russie souhaite privilégier une action militaire ciblée plutôt qu’une expansion agressive.
Plusieurs facteurs expliqueraient cette évolution budgétaire : l’inflation persistante, que Poutine a reconnue comme un défi majeur, réduit le pouvoir d’achat et augmente le coût de l’emprunt public. La Banque centrale de Russie a d’ailleurs relevé ses taux d’intérêt à plusieurs reprises en 2025, le taux clé avoisinant les 21 % fin 2024, freinant la politique budgétaire expansive du gouvernement.
Par ailleurs, la baisse des revenus énergétiques, liée aux sanctions occidentales et à la réorientation des flux mondiaux vers d’autres fournisseurs, limite la marge de manœuvre financière de l’État. Cette décision pourrait aussi traduire une réorientation stratégique : conserver l’influence régionale au travers de l’UEEA tout en stabilisant l’économie.
Ces coupes budgétaires pourraient s’accompagner de nouvelles mesures fiscales, comme une hausse des impôts sur les entreprises ou les hauts revenus, ou d’une augmentation de l’endettement interne via des mécanismes financiers innovants, pour équilibrer les comptes tout en préservant l’industrie de défense, employant notamment un grand nombre de personnes dans les régions.
La résilience économique russe : réalité ou façade ?
Alors que Poutine affirme que les sanctions occidentales n’ont pas détruit l’économie russe, certains analystes restent sceptiques face à des signes de pressions croissantes. Lors du sommet de l’UEEA, il a qualifié les indicateurs économiques de « satisfaisants », soulignant que la croissance au sein de l’union dépasse la moyenne mondiale de 3,3 %.
Il a rappelé que le PIB collectif de l’UEEA est passé de 1,6 à 2,6 billions de dollars en dix ans, avec un volume d’échanges commerciaux de 800 milliards de dollars avec des pays tiers. Toutefois, il a reconnu que la croissance russe en 2025 serait plus « modeste » pour maîtriser l’inflation, qui devrait dépasser 8 %, selon des estimations, malgré les efforts de la Banque centrale.
La Banque centrale a joué un rôle clé dans le contrôle de l’inflation, avec des hausses de taux d’intérêt visant à stabiliser le rouble et limiter la hausse des prix, ce qui a cependant freiné la dynamique économique attendue. Ce dilemme entre politique monétaire restrictive et politique budgétaire expansive rappelle des situations similaires dans d’autres pays sous sanctions, comme l’Iran, où des efforts comparables ont ralenti la croissance et impacté le niveau de vie.
Comparativement, des grandes puissances comme les États-Unis et la Chine gèrent des budgets militaires élevés, mais avec des bases économiques plus solides et diversifiées. En 2008, malgré la crise financière mondiale, les États-Unis dépensaient environ 4,3 % de leur PIB dans la défense, appuyés par une économie vaste et une monnaie de réserve mondiale. La Chine, avec environ 1,9 % du PIB en dépenses militaires en 2025, bénéficie d’une économie diversifiée et d’un fort marché exportateur, permettant des investissements simultanés dans les infrastructures et la technologie.
Le modèle russe, fortement dépendant des exportations énergétiques et d’une base industrielle moins diversifiée, reste plus vulnérable aux chocs externes, ce qui soulève des interrogations sur la pérennité de sa stratégie actuelle.
Les sanctions, en particulier sur les exportations énergétiques vers l’Europe et les importations technologiques, freinent la modernisation industrielle. La Russie a tenté de compenser en augmentant ses échanges avec la Chine et l’Inde. L’UEEA poursuit ses efforts pour renforcer les corridors commerciaux avec l’Asie, mais ces initiatives restent limitées face à la perte des marchés européens traditionnels.
L’industrie de défense : moteur de croissance ou poids économique ?
Le complexe industriel de défense demeure un pilier de l’économie russe en 2025, soutenu par des investissements accrus. Les usines produisant des drones comme le Geran-2 du groupe Kalachnikov, ou des véhicules de combat comme le BMP-3, fonctionnent à plein régime grâce à des commandes étatiques et des exportations.
Le Geran-2, un drone à coût réduit avec une portée jusqu’à 2 500 km, est devenu un produit phare, avec une production étendue pour répondre à la demande intérieure et internationale. Le BMP-3, équipé d’un canon de 100 mm et de systèmes de tir avancés, reste une pièce maîtresse des forces terrestres russes ainsi qu’un produit d’exportation important. Ces plateformes renforcent la présence russe sur le marché mondial de l’armement, estimé à 492 milliards de dollars en 2024 selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm.
Cependant, cette concentration sur la défense a un coût : elle détourne main-d’œuvre et capitaux des secteurs civils comme l’automobile ou la production de biens de consommation. Les ventes de véhicules ont chuté de 27,5 % en mai 2025 par rapport à l’année précédente, reflet de difficultés plus larges. La dépendance à des industries étatisées inquiète quant à la diversification économique future. Une baisse des dépenses militaires pourrait entraîner des suppressions d’emplois dans ces secteurs et mettrait en danger certains projets industriels régionaux.
Sur la scène mondiale, la Russie reste un acteur majeur de l’armement, au même titre que les États-Unis et la Chine. Les États-Unis dominent les armes de haute technologie avec le programme F-35 et des systèmes antimissiles avancés comme le THAAD, tandis que la Chine progresse rapidement dans les drones et les plates-formes navales. La force de la Russie réside dans des systèmes éprouvés et rentables, tels que le système de défense aérienne S-400, très prisé en Asie et au Moyen-Orient.
Les sanctions limitent cependant l’accès aux composants clés, obligeant la Russie à privilégier des solutions nationales ou à s’appuyer sur des partenaires comme la Chine. L’avenir de ce modèle dépendra de l’innovation possible malgré ces contraintes.
Répercussions géopolitiques : un contexte international en mutation
Les choix budgétaires russes ont des répercussions majeures sur ses relations internationales et régionales. L’UEEA, que Poutine a mise en avant comme un moteur de croissance économique, se positionne comme un contrepoids à l’influence occidentale, avec des projets d’expansion des corridors commerciaux et de renforcement des liens avec la Chine et l’Inde. Le sommet de Minsk a confirmé l’engagement russe en faveur de l’intégration régionale, avec des discussions portant sur la libéralisation des marchés et le développement des infrastructures de transport.
La réduction envisagée des dépenses militaires pourrait également traduire une volonté de désescalade, notamment envers l’Occident. Poutine a évoqué la perspective d’un troisième cycle de négociations à Istanbul avec l’Ukraine, bien que les positions demeurent très éloignées, rendant le chemin vers la paix compliqué. Cette possible diminution des investissements militaires peut être perçue comme un signe d’apaisement, mais les chefs occidentaux restent prudents face aux activités militaires russes en cours.
Les marchés financiers et les investisseurs ont accueilli ces annonces avec prudence. Suite aux déclarations de Poutine, le rouble est resté stable malgré des fluctuations liées aux sanctions. Toutefois, les contrats d’assurance contre le défaut (CDS) sur la dette russe ont légèrement augmenté, traduisant une perception du risque fiscal et géopolitique. Les agences de notation, telles que Moody’s, ont maintenu la note de la Russie à Ba3, soulignant l’incertitude sur la viabilité budgétaire et les risques internationaux.
Le marché mondial de l’énergie, pilier de l’économie russe, pourrait aussi être affecté. Une réduction des dépenses militaires laisserait potentiellement plus de ressources pour l’investissement dans les infrastructures énergétiques, stabilisant ainsi la production et les exportations. Cependant, la transition rapide de l’Europe vers des énergies alternatives pourrait réduire l’influence russe sur les prix mondiaux du pétrole et du gaz, modifiant ses relations avec des alliés énergétiques au sein de l’UEEA et au-delà.
Entre puissance et stabilité
Le budget militaire record de 2025 et les coupes envisagées à partir de 2026 illustrent une Russie à un tournant. L’augmentation de 25 % des dépenses a renforcé le complexe militaro-industriel du pays, facilitant la production d’équipements avancés comme le drone Geran-2 ou le véhicule BMP-3, mais a aussi exercé une pression considérable sur les réserves financières et alimenté l’inflation.
Les efforts de la Banque centrale pour maîtriser les prix à travers des taux d’intérêt élevés entrent en tension avec la politique budgétaire expansive, une problématique similaire à celle rencontrée par d’autres économies sous sanctions. Les comparaisons avec les États-Unis et la Chine mettent en lumière la vulnérabilité spécifique de la Russie, notamment du fait de sa dépendance sur les revenus énergétiques et de son économie peu diversifiée.
Si ces coupes budgétaires se concrétisent, elles pourraient soulager les finances publiques et orienter la Russie vers une stabilisation économique, tout en risquant de freiner l’industrie de défense et d’affaiblir son influence militaire mondiale. Sur le plan géopolitique, ces décisions influenceront les relations avec l’Occident, la Chine et les partenaires de l’UEEA, ainsi que les marchés énergétiques et la confiance des investisseurs. Cette phase critique nécessite un équilibre délicat entre ambitions militaires et résilience économique, surveillé de près par la communauté internationale.