La prochaine grande menace pour la sécurité nationale américaine ne viendra pas d’un silo de missile ou d’une cyberattaque, mais plutôt d’un terminal portuaire, d’un laboratoire de biotechnologie ou d’un contrat de services cloud. Parce que cette menace se dissimule sous l’apparence du commerce, elle est rarement perçue pour ce qu’elle est réellement : une campagne coordonnée d’un adversaire visant à éroder le pouvoir latent des États-Unis, c’est-à-dire la capacité économique d’un État à générer une puissance militaire sur le long terme et à ancrer une influence dans des secteurs critiques pouvant être activés ou exploités en cas de conflit futur. Cette menace n’est pas hypothétique. En 2024, une enquête du Comité de la Sécurité intérieure de la Chambre des représentants a révélé que certaines grues chinoises déjà actives dans les ports américains étaient équipées d’un matériel de communication pouvant être activé à distance pour collecter des renseignements ou perturber les opérations portuaires. Dans un scénario de conflit, de telles perturbations pourraient retarder la mobilisation de matériels militaires, bloquer l’accès à des ressources énergétiques et alimentaires cruciales, ou paralyser des hubs logistiques soutenant à la fois la vie civile et la mobilisation de la défense.

Malgré des efforts croissants au sein du gouvernement américain pour mieux gérer la sécurité économique, aucun département ni agence ne dispose d’une vision intégrée du comportement économique hostile. Ce qui manque, c’est une intelligence fusionnée, c’est-à-dire une analyse pleinement intégrée et multisource prenant en compte toutes les données disponibles. Jusqu’à présent, les réponses américaines ne correspondent ni à l’ampleur ni à la complexité du défi. En 2023, le Bureau du directeur du renseignement national (ODNI) a créé l’Office de la sécurité économique et des technologies émergentes pour combler cette lacune. Bien qu’il s’agisse d’un début prometteur, cet office n’est ni doté des effectifs nécessaires, ni du périmètre ni des ressources suffisantes pour fonctionner en véritable centre de fusion.

Les États-Unis ont déjà vécu une situation comparable. Après les attentats du 11 septembre 2001, Thomas Kean, président de la Commission 9/11, avait souligné que les efforts antiterroristes américains étaient trop fragmentés, cloisonnés et dépourvus d’un centre de gravité clair. Cette défaillance institutionnelle avait conduit à la création du National Counterterrorism Center, chargé de fusionner le renseignement et de coordonner les actions. Aujourd’hui, la menace est économique et non seulement cinétique, mais le même défaut institutionnel persiste. Aucune entité ne fusionne le renseignement pour détecter, anticiper et contrecarrer l’activité économique hostile. Afin d’éviter une surprise stratégique dans ce domaine nouveau, les États-Unis devraient créer un Centre national de fusion pour le renseignement et la sécurité économique. Construire cette nouvelle capacité dans un contexte de réduction bureaucratique et d’instabilité politique sera un défi de taille. Mais cela ne signifie pas que ce n’est pas indispensable. Cela veut dire simplement que la fenêtre d’action est plus étroite et que le coût de l’inaction est plus élevé.

Une lecture erronée de la menace

Les réformes récentes, telles que l’élargissement du Comité de contrôle des investissements étrangers aux États-Unis via le Foreign Investment Risk Review Modernization Act (FIRRMA) de 2018, les contrôles à l’export du département du Commerce, ou encore la création par l’ODNI de l’Office de la sécurité économique et des technologies émergentes, témoignent d’une reconnaissance croissante que les actions économiques peuvent constituer des menaces stratégiques. Pourtant, ces efforts restent compartimentés. Chaque institution agit selon ses prérogatives légales, ses bases de données et son champ de mission. Aucun acteur ne possède une vision d’ensemble du champ de bataille économique.

La plupart des approches considèrent la sécurité économique comme un problème réglementaire. Le résultat est un système réactif, fondé sur l’application de règles, essentiellement aveugle aux activités qui s’opèrent hors du cadre formel des contrôles des investissements. Pourtant, la guerre économique agit de plus en plus dans les interstices, via des sociétés écrans, des capitaux passifs, des infrastructures maritimes, des centres de données et des chaînes d’approvisionnement en intelligence artificielle. Ainsi, on observe la pénétration progressive des infrastructures portuaires mondiales par des entreprises chinoises d’État ou affiliées, l’acquisition discrète de la propriété intellectuelle biotechnologique américaine, ou encore l’installation d’équipements télécoms fabriqués en Chine à proximité de sites militaires sensibles. Il ne s’agit pas uniquement de choix commerciaux, mais de luttes pour l’accès opérationnel, le contrôle des données et l’influence. Pourtant, ces actes ne déclenchent que rarement une réponse coordonnée des services de renseignement, car ils ne ressemblent pas aux menaces traditionnelles.

Un début de blueprint sous l’administration Trump

La première administration Trump, malgré une mise en œuvre chaotique, a pris plusieurs mesures inédites en reconnaissant que les adversaires pouvaient weaponiser l’ouverture économique. Elle a interdit Huawei des réseaux américains et invoqué la Section 232 du Trade Expansion Act de 1962 concernant l’acier et l’aluminium. La FIRRMA, fondement actuel du filtrage des investissements, a également été adoptée à cette époque. L’administration Biden a majoritairement continué dans cette voie, maintenant des restrictions à l’export et interdisant certains investissements américains dans des entreprises chinoises impliquées dans la production de semi-conducteurs, l’informatique quantique et l’intelligence artificielle via l’Executive Order 14105 « Addressing United States Investments in Certain National Security Technologies and Products in Countries of Concern ».

Ces mesures restent cependant tactiques, et non stratégiques, avec une architecture durable absente. Les politiques de l’ère Trump ont exposé des vulnérabilités critiques dans l’interdépendance économique américaine, mais n’ont pas créé l’infrastructure intégrée nécessaire pour analyser ou anticiper systématiquement les menaces. En 2025, avec un flux de capitaux mondiaux plus rapide et une intensification de la compétition géopolitique, les États-Unis ne peuvent se permettre une réponse fragmentée. L’étape suivante doit être structurelle.

Le renseignement, la pièce manquante au-delà de la politique

La Chine joue sur le long terme. Elle s’est imposée sur les infrastructures critiques, les chaînes d’approvisionnement et les technologies émergentes à travers des entreprises étatiques, des fonds souverains et des réseaux financiers opaques. Ces efforts ne sont pas opportunistes, mais stratégiques, reposant sur les données et intégrés intentionnellement au sein des institutions du Parti, de l’État et de l’armée, conformément à la stratégie chinoise de fusion militaire-civile. C’est précisément pour cela qu’une approche réglementaire ou de contrôle ne suffit pas : les États-Unis ne peuvent pas se protéger d’une campagne d’influence coordonnée uniquement par la réglementation. Ils doivent détecter, cartographier et perturber ces actions grâce au renseignement. Or, aucun centre commun dédié au renseignement économique ne synthétise aujourd’hui les données disparates pour fournir des anticipations. Cela ne signifie pas qu’aucune entité ne s’en saisit : le Bureau d’intelligence et d’analyse du Trésor surveille la finance illicite, le Bureau de l’industrie et de la sécurité du Commerce restreint l’accès aux technologies sensibles, et le FBI enquête sur l’espionnage économique, mais personne ne dispose d’une vue d’ensemble.

La nécessité d’un Centre national pour le renseignement et la sécurité économique

Les États-Unis doivent créer un centre de fusion dédié aux menaces économiques, regroupant capacités analytiques, techniques et opérationnelles interinstitutions. Ce Centre national ne serait pas un corps de politique publique ou une agence de contrôle, mais se concentrerait sur le recueil du renseignement, la fusion des données et l’alerte stratégique. À l’image du National Counterterrorism Center, il jouerait un rôle d’interface entre la communauté du renseignement et les décideurs.

Cette idée gagne du terrain. En 2022, le Special Competitive Studies Project, commission bipartite présidée par Eric Schmidt, ancien patron de Google, a recommandé la création d’un « National Techno-Economic Intelligence Center » calqué sur le modèle du centre antiterroriste, pour fusionner les renseignements économiques et technologiques. Alors que cette proposition ciblait la base techno-industrielle, cet article propose de recadrer le problème comme une faille aiguë de renseignement, suggérant une institution à vocation opérationnelle avec des missions à court terme.

Le centre proposé viendrait en complément des structures existantes comme le China House du département d’État ou le China Mission Center de la CIA, focalisés sur un pays dans un cadre diplomatique et du renseignement classique. Bien que la Chine demeure la priorité, le futur centre aurait une vocation plus large et transversale, surveillant les menaces économiques à l’échelle mondiale — ports, chaînes d’approvisionnement, technologies critiques et flux financiers — quel que soit l’acteur. Sa mission serait systémique, non limitée à un pays, fournissant des alertes intégrées sur l’influence hostile et les vulnérabilités multisectorielles. Pour cela, le centre maintiendrait une image commune du contrôle et de l’influence étrangère, fusionnerait données classifiées, réglementaires et ouvertes dans des évaluations prospectives, en respectant des règles strictes de partage des données protégeant la vie privée et les libertés civiles.

Le modèle le plus viable consisterait à renforcer l’office de l’ODNI déjà existant sur la sécurité économique et les technologies émergentes, en l’élevant d’un pôle d’analyse spécialisé à un centre d’envergure, doté d’autorités codifiées et de moyens inter-agences dédiés, tout en restant sous la supervision directe de l’ODNI. Cette évolution profiterait de l’architecture intégrée du renseignement national, capable de combiner intelligence étrangère et informations issues des agences domestiques. Pour assurer une bonne implication interinstitutionnelle, le centre devrait bénéficier de financements multiples et s’appuyer sur des experts issus du secteur public et privé. Son financement pérenne pourrait venir du National Intelligence Program, garantissant sa correspondance aux priorités stratégiques nationales et un soutien durable.

La guerre économique se joue autant dans les salles de conseil que dans les bureaux administratifs. Le gouvernement américain ne peut protéger ce qu’il ne voit pas, alors que l’essentiel reste aux mains du privé. Le centre envisagé devrait établir une relation de confiance avec l’industrie, nouant des partenariats sécurisés avec ports, start-ups de défense, fabricants de microélectronique, fournisseurs télécoms. Dans une ère où les adversaires s’immiscent dans les chaînes d’approvisionnement et les jeunes entreprises, il peut s’avérer aussi important de faire confiance à l’intuition d’un fondateur qu’à un rapport d’analyste pour détecter tôt une menace.

La coordination entre les organismes existants demeurera essentielle, mais elle n’est pas suffisante. Le Conseil de sécurité nationale reste le lieu le plus adapté pour aligner la politique de sécurité économique à l’échelle interinstitutionnelle. Certains ont suggéré la création d’un « État-major économique » civil, mais ces structures visent la coordination politique, non l’analyse ou la production de renseignement. Ce dont les États-Unis ont besoin aujourd’hui, c’est d’un centre de fusion doté d’une véritable autorité, capable de franchir les cloisonnements institutionnels, poser les bonnes questions et fournir en temps réel des renseignements exploitables au président, au Congrès et aux acteurs industriels.

Urgence et réalités politiques

Plusieurs dynamiques rendent la création de ce centre particulièrement urgente. Les chaînes d’approvisionnement mondiales se fragmentent, mais les États-Unis ne disposent pas encore d’un système de renseignement capable d’évaluer si ce réagencement affaiblit ou renforce l’influence adverse. Par ailleurs, les ennemis contournent de plus en plus les contrôles de capitaux et sanctions via des circuits financiers que les outils traditionnels n’identifient pas. Enfin, les écosystèmes technologiques émergents reposent sur une collaboration mondiale et souvent un financement étranger, mettant en danger l’innovation américaine.

Le problème n’est pas un manque d’outils, mais d’intégration. Chaque institution détient une pièce du puzzle, mais le risque de surprise stratégique persiste tant que ces éléments ne sont pas reliés au sein d’un environnement de renseignement multisource dédié. En résumé, la situation est propice à une surprise stratégique, où un adversaire étranger pourrait prendre le contrôle ou exercer une influence cachée détectée trop tard.

Cependant, même le meilleur modèle institutionnel doit composer avec les réalités politiques actuelles. La création d’un centre de fusion fait face à plusieurs obstacles majeurs dans l’administration Trump.

Premièrement, ce modèle suppose un engagement à investir dans une infrastructure de renseignement partagée. Or, la volonté exprimée par l’administration Trump de réduire ou marginaliser certaines institutions de sécurité nationale, comme la récente diminution du personnel du Conseil de sécurité nationale, suggère que ce type de projet pourrait être perçu comme un excès bureaucratique, peu acceptable politiquement.

Deuxièmement, le modèle classique de centre de fusion repose sur la coopération interinstitutions et une intégration organique du renseignement, ce qui peut aller à l’encontre de la préférence affichée pour une autorité centralisée et un contrôle étroit par l’exécutif, avec une autonomie réduite des processus interinstitutionnels.

Les institutions perçues comme indépendantes ou en opposition avec la volonté présidentielle risquent l’exclusion ou la dissolution active. Un exemple possible est la situation actuelle de l’Office du directeur du renseignement national. Pour fonctionner efficacement, un centre de renseignement économique doit cultiver une culture collaborative analytique, basée sur des relations horizontales et un partage itératif du renseignement. Sans alignement institutionnel rigoureux et valeur visible pour les priorités présidentielles, il risque d’être considéré comme un obstacle bureaucratique plutôt qu’un atout stratégique. Cela n’invalide pas la nécessité, mais oblige à une appréciation réaliste du contexte politique.

Troisièmement, il existe un risque réel de politisation du renseignement, au détriment d’évaluations impartiales et anticipatoires. Même avec des barrières analytiques en place, des exemples récents montrent que des pressions politiques peuvent influencer les analystes pour modifier des évaluations contraires aux objectifs de la Maison-Blanche.

Enfin, le succès du centre dépendra de la confiance et de la collaboration avec le secteur privé. Or, des actions économiques larges, parfois hostiles — comme des droits de douane agressifs, des mesures commerciales unilatérales ou des critiques publiques envers des chefs d’entreprise — peuvent fragiliser ces relations. La décision de l’administration Trump de suspendre ou dissoudre des organismes publics-privés clés, tels que le Cyber Safety Review Board du Département de la Sécurité intérieure ou le Critical Infrastructure Partnership Advisory Council, illustre cette fragilité. Leur disparition n’affecte pas seulement les priorités opérationnelles mais témoigne d’une gouvernance qui pourrait entraver la coopération à l’avenir, notamment dans le domaine sensible du partage du renseignement. La collaboration public-privé ne dépend pas uniquement des structures, mais aussi de la crédibilité, la prévisibilité et la confiance mutuelle, conditions fragiles en contexte conflictuel ou instable.

Malgré ces difficultés, le concept reste pertinent. La position de l’administration Trump vis-à-vis de la Chine et d’autres acteurs économiques adverses crée une demande politique pour améliorer les outils de renseignement, si celle-ci est bien formulée. La mise en place d’un centre dès maintenant poserait des bases institutionnelles durables, indépendantes de toute administration. L’alternative, soit laisser l’influence économique hostile se développer sans contrôle, serait beaucoup plus risquée que tenter de construire une capacité analytique imparfaite mais nécessaire dans les conditions actuelles.

James Tingle a été assistant spécial au Bureau du sous-secrétaire de la Défense pour le renseignement et la sécurité au Pentagone, ainsi que conseiller spécial au Bureau du commerce et de la sécurité économique au Département de la Sécurité intérieure. Diplômé de l’Université du Maryland, Smith School of Business, et de The Citadel, collège militaire de Caroline du Sud, il exprime ici ses vues personnelles.