Avant le déclenchement du conflit, l’Ukraine disposait d’une réserve d’environ 500 000 tonnes de lithium, un métal utilisé principalement pour les batteries et comme additif – sous forme d’aluminate – dans la propulsion des roquettes et missiles. Deux des quatre gisements ukrainiens de lithium se trouvent désormais sous contrôle russe, Moscou ayant pris celui de Shevchenko, dans le Donbass, le 24 juin. Par ailleurs, ces dernières semaines, les forces russes ont poursuivi leur avancée vers le sud de Pokrovsk, une ville stratégique abritant une mine essentielle pour l’industrie sidérurgique ukrainienne ainsi qu’un important centre logistique.

Cependant, pour le général Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées (CEMA) françaises, la situation de la Russie demeure très compliquée. Si Moscou peut encore remporter des victoires tactiques sur les différents champs de bataille ukrainiens, au prix de lourdes pertes, ces succès n’effacent pas la défaite stratégique que subit actuellement la Russie.

« Aujourd’hui, si l’on regarde objectivement, la Russie est en train de connaître une défaite stratégique », a déclaré le général Burkhard lors d’une audition devant l’Assemblée nationale le 27 juin.

Premièrement, l’invasion russe est une « catastrophe militaire », car, malgré la difficulté d’évaluer précisément les chiffres, plusieurs centaines de milliers de soldats russes ont été tués ou blessés – un bilan dépassant toute capacité d’imagination.

« Le 24 février 2022, en lançant son offensive, Moscou ne visait pas à s’emparer de seulement 20 % du territoire ukrainien après trois ans et demi, mais à conquérir le pays en quelques mois », a souligné le chef d’état-major.

Cette victoire à la Pyrrhus résulte également de la nouvelle géométrie du champ de bataille provoquée par la guerre. L’entrée dans l’OTAN de la Suède et de la Finlande, deux pays longtemps neutres, marque un tournant stratégique pouvant difficilement être digéré par Moscou, pour qui cette adhésion constitue une ligne rouge absolue depuis 1945, a rappelé Thierry Burkhard.

En outre, la Russie se trouve dans une « situation très délicate » sur les plans militaire et naval. La guerre a neutralisé la mer Noire, et la Baltique, qui posait déjà des difficultés à l’OTAN, est aujourd’hui devenue un « lac de l’OTAN ». « En cas de confrontation, je peux vous assurer qu’aucun navire russe ne pourra traverser la Baltique », a prévenu le général, alors que Saint-Pétersbourg concentre entre 50 et 60 % des flux économiques russes.

Le port militaire de Mourmansk ne représente pas une alternative crédible dans l’Atlantique puisqu’il est exclusivement réservé à un usage militaire, a-t-il ajouté.

Autre facteur prégnant, la « vassalisation » de la Russie face à la Chine et à d’autres puissances rend difficile tout appui à ses partenaires stratégiques. « Moscou n’a pas pu épauler ses alliés en Syrie, et semble incapable de le faire avec l’Iran », a mentionné le chef d’état-major.

Enfin, le général Burkhard insiste sur les conséquences sociales à long terme pour la Russie, qui risquent de sceller définitivement sa défaite stratégique.

« Quand la guerre prendra fin et que la démobilisation aura lieu, la Russie sera confrontée à de graves problèmes sociaux. Ce conflit aura rappelé à tous, si besoin était, le faible coût de la vie humaine pour Moscou, compte tenu des conditions dans lesquelles ses soldats sont envoyés au front », a-t-il expliqué.

Il a également souligné les disparités salariales entre soldats et professionnels de santé : « Un soldat russe est payé entre 3 000 et 4 000 euros pour combattre, alors que les salaires des médecins ont augmenté jusqu’à 1 000 euros, ce qui va engendrer de profondes tensions sociales dans la Russie de demain ».

Malgré ce constat sévère, le général Burkhard invite à rester lucides.

« Au final, la victoire revient à celui qui sait endurer un quart d’heure de plus que son adversaire », a-t-il rappelé, citant Marcel Proust. « Si la guerre continue au rythme actuel, je crains que la Russie ne tienne que cinq minutes de plus que nous, même dans sa situation actuelle. Il faut prendre en compte cette difficulté : il faut parvenir à rompre la linéarité du champ de bataille et éviter qu’une défaite stratégique se transforme en victoire pour Moscou », avec toutes les conséquences que cela impliquerait pour l’architecture de sécurité européenne.