En 2022, Ye Myo Hein et Lucas Myers soulignaient dans un article que l’opposition fragmentée au Myanmar pourrait réaliser des avancées significatives contre la junte militaire au pouvoir, à condition d’être mieux armée et plus unie. Trois ans plus tard, ils reviennent sur leur analyse en tenant compte des récents développements sur le terrain.
Dans votre article de 2022, vous évoquiez la nécessité d’une opposition plus unie et mieux armée pour faire reculer la junte au Myanmar. Quel bilan faites-vous aujourd’hui de la construction de la coalition politique autour du Gouvernement d’unité nationale (NUG) avec les groupes armés ethniques ? Les problèmes fondamentaux de confiance entre les forces pro-démocratie majoritairement Bamar et les groupes ethniques restent-ils un obstacle majeur ?
Depuis 2022, la résistance pro-démocratie a remporté des succès remarquables sur le plan militaire, précisément grâce à un effort d’unification plus marqué qu’auparavant. À partir de fin 2023, l’Alliance des Trois Frères — réunissant l’Armée Arakan, l’Armée démocratique nationale du Myanmar et l’Armée de libération nationale Ta’ang — a fait son entrée dans le conflit, devenant un élément clé pour la résistance qui a ainsi pu reprendre plusieurs villes et larges territoires sous contrôle de la junte. Aujourd’hui, la junte contrôle moins de 50 % du pays, tandis que les forces de résistance ont libéré la majeure partie des frontières dans les États de Rakhine, Chin, Kachin, nord du Shan, Kayah et Kayin.
Cependant, une véritable unité politique, matérialisée par un cadre post-conflit qui définirait un Myanmar fédéral et inclusif, demeure hors de portée. Les coopérations inter-ethniques sont souvent limitées à l’opposition commune à la junte, et la question du futur reste peu claire. La fracture entre le NUG et certains groupes armés ethniques reste profonde. La Chine, qui tire avantage d’un Myanmar divisé, a joué un rôle central dans l’exacerbation de ces divisions. Sous son influence, elle a délibérément poussé des groupes comme l’Alliance des Trois Frères à limiter leurs interactions avec d’autres acteurs de la résistance, notamment le NUG, que Pékin perçoit comme aligné avec les démocraties occidentales. Bien que ces groupes s’efforcent d’atteindre une unité politique, ces ruptures profondes constituent la vulnérabilité centrale de la résistance.
Vous souligniez le besoin de passer d’un « mouvement faiblement structuré » à une force plus centralisée dotée d’un commandement coordonné. Ce processus a-t-il eu lieu comme vous l’imaginiez ? Comment évaluez-vous l’évolution de l’efficacité militaire des Forces de défense du peuple (PDF) depuis 2022 ?
Le Gouvernement d’unité nationale a tenté d’instaurer une structure de commandement centralisée, mais ces efforts ont largement échoué. De nombreuses unités de la résistance opèrent toujours de manière autonome, et il manque encore une stratégie militaire unifiée à l’échelle nationale.
Cependant, l’intégration entre les forces armées diverses de la résistance s’est renforcée. Dans plusieurs régions comme Sagaing, Magway ou Ayeyarwady, les PDF combattent aux côtés et sous le commandement opérationnel d’officiers des groupes armés ethniques. Ces derniers dirigent souvent les opérations, permettant des offensives coordonnées dépassant largement les simples tactiques d’embuscade initiales. La résistance mène désormais des assauts complexes contre les positions de la junte, utilise des drones et instaure un contrôle territorial plus structuré, infligeant des pertes importantes aux forces gouvernementales et contribuant à leur surcharge.
Le principal défi reste la prise des villes. Les combats en siège sont coûteux pour les forces de résistance, comme l’ont montré les batailles à Maungdaw et Bhamo. La puissance aérienne incontestée de la Tatmadaw et son artillerie lourde efficace lors des sièges représentent un avantage stratégique majeur, en particulier dans les zones centrales exposées et densément peuplées du Myanmar. Ce contexte risque de prolonger le conflit et de donner à la Chine le temps de diviser la résistance.
Bien qu’il n’y ait toujours pas de commandement national unifié, la coordination sur le terrain s’est améliorée, particulièrement sous l’égide des groupes ethniques. Sans un consensus politique approfondi ni une logistique robuste, la résistance restera probablement un modèle hybride, avec une autonomie locale, une coordination sélective et une intégration progressive. Cette dynamique semble aller vers plus de cohésion et d’efficacité, mais sa rapidité dépendra de la confiance politique, du soutien extérieur et de l’évolution de la situation sur le terrain.
Vous insistiez aussi sur l’importance d’un meilleur armement, en prédisant que la Chine pourrait être pragmatique sur l’augmentation des flux d’armes à condition que la résistance montre une capacité de gouvernance. Quel est le bilan actuel des approvisionnements en armes et votre analyse sur les calculs chinois s’est-elle avérée juste ?
Les unités PDF, surtout celles situées dans le centre du pays, souffrent toujours de pénuries en armement léger. Cette difficulté a cependant été partiellement compensée par la multiplication d’armes capturées à la junte et par l’adoption d’innovations telles que les drones artisanaux. Malgré cela, la junte conserve une supériorité aérienne nette et une capacité d’artillerie lourde qui rendent les sièges très coûteux pour la résistance.
Contrairement aux prévisions initiales, la Chine a clairement choisi de soutenir la junte plutôt que la résistance démocratique, malgré les territoires récupérés par cette dernière. Pékin, après une posture plus souple entre 2021 et 2023, « tolérant » les avancées de la résistance et échangeant avec certains groupes, a changé de stratégie. Elle considère désormais le conflit comme une lutte géopolitique de type Guerre froide, où un régime militaire imparfait mais aligné avec ses intérêts stratégiques à long terme l’emporte sur un mouvement pro-démocratie perçu comme proche de l’Occident.
Dans cette optique, la junte est un acteur connu et contrôlable protégeant les intérêts économiques et sécuritaires chinois. En revanche, une coalition pro-démocratie victorieuse ouvrirait la porte à une influence occidentale sur le flanc sud de la Chine. Ainsi, Pékin a intensifié son soutien politique, économique et militaire à la junte tout en multipliant les actions pour diviser et limiter la résistance. Elle a exercé une diplomatie coercitive contre l’Alliance des Trois Frères, restreint les échanges commerciaux dans les zones contrôlées par la résistance, démantelé les réseaux d’armes du marché noir, et même détenu le commandant de l’Armée démocratique nationale du Myanmar, Peng Daxun. Ces pressions ont abouti en avril 2025 à la remise de Lashio à la junte, juste avant la rencontre entre Xi Jinping et le chef de la junte Min Aung Hlaing.
Cette reddition marque une perte stratégique et symbolique majeure pour la résistance, soulignant la volonté de la Chine d’intervenir directement pour inverser la dynamique. Toutefois, Pékin ne fait pas entièrement confiance à la junte. Conscient de sa fragilité à long terme, il renforce parallèlement ses liens avec des groupes ethniques influents comme l’Armée de l’État Wa, pour les maintenir dans son orbite stratégique. Cette double approche — soutenir la junte tout en cultivant des relations de type mandataires avec les groupes ethniques — reflète la priorité chinoise : un Myanmar fragmenté mais contrôlable, qui repousse l’alignement occidental et demeure dans sa sphère d’influence régionale.
Vous évoquiez également l’importance de mettre en place des mécanismes de gouvernance parallèle dans les zones libérées afin de démontrer une légitimité. Quel est le bilan en la matière et la résistance a-t-elle obtenu une reconnaissance ou un soutien international plus marqués ?
Le mouvement de résistance, notamment à travers le Gouvernement d’unité nationale et ses alliés ethniques, a réussi à établir des structures de gouvernance parallèle dans les zones contestées ou libérées. Néanmoins, ces progrès restent inégaux, souvent fragmentés et fragiles, ce qui limite leur capacité à obtenir un soutien diplomatique officiel ou une reconnaissance internationale plus large.
Dans des États comme Sagaing, Magway, Chin, Kachin, Rakhine, nord du Shan, Kayin et Kayah, des systèmes de gouvernance rudimentaires ont été mis en place, comprenant des administrations locales, une police communautaire, des services d’éducation, des cliniques mobiles et des mécanismes basiques de collecte de recettes. Certaines de ces initiatives ont pris un caractère plus institutionnel là où la résistance contrôle durablement le territoire.
Ces structures restent toutefois vulnérables. Les menaces de frappes aériennes, d’informateurs et de raids terrestres par la junte déstabilisent régulièrement ces administrations et freinent la continuité des services. Par ailleurs, les chevauchements d’autorité entre les divers groupes de résistance, le manque d’unité politique et militaire, ainsi que la fluidité des combats, compliquent la cohérence et la planification à long terme.
Si, dans de nombreuses régions, ces gouvernances parallèles remplissent en pratique le rôle d’autorités de fait en remplacement de la junte, cela n’a pas encore conduit à une reconnaissance officielle de la résistance en tant que gouvernement légitime du Myanmar. Les acteurs internationaux privilégient pour l’instant un engagement humanitaire et un soutien à la démocratie sans aller jusqu’à une reconnaissance diplomatique ou un appui bilatéral formalisé.
En résumé, ces structures représentent une avancée essentielle vers la légitimité et la construction étatique depuis la base. Mais sans une consolidation interne plus forte et une volonté politique internationale accrue, leurs effets resteront locaux et insuffisants pour transformer la posture diplomatique formelle vis-à-vis du Myanmar.
En 2022, vous évoquiez une armée « surchargée, à bout de forces et démoralisée », affirmant que la victoire des forces pro-démocratie était « plus probable qu’elle ne l’a été depuis des décennies ». Comment évaluez-vous aujourd’hui la résilience réelle de la junte par rapport à ces prévisions ? Quelles raisons expliquent des résultats différents de ce qui était attendu ?
Rétrospectivement, l’évaluation selon laquelle l’armée était surchargée, trop sollicitée et en crise morale s’est confirmée. La junte a subi des défaites territoriales et symboliques sans précédent. La résistance a amélioré sa performance sur le terrain à travers des offensives multi-fronts coordonnées, une meilleure intégration entre les PDF et les groupes ethniques, ainsi qu’un recours accru aux drones, au renseignement local et à la guérilla. La pression est constante sur presque toutes les régions.
À la mi-2024, la junte a frôlé une crise existentielle après la perte de Lashio et d’autres villes stratégiques dans le nord et le centre du Myanmar. Son armée s’est fragmentée, le moral a chuté, et son emprise administrative s’est effondrée. L’effondrement a toutefois été évité, non par un redressement interne, mais grâce à une intervention extérieure déterminante.
La Chine est intervenue pour soutenir un régime vacillant, utilisant la diplomatie coercitive pour diviser les forces de résistance, restreindre les routes d’approvisionnement en armes, exercer des pressions sur l’Alliance des Trois Frères et aider la junte à se regrouper. La Russie a également poursuivi ses livraisons d’armes et son appui diplomatique.
Avec ce soutien renouvelé, le régime a adopté une stratégie défensive axée sur la survie, consolidant ses positions dans des zones clés telles que Naypyidaw, Yangon et Mandalay, se repliant sur des positions plus facilement défendables. Il mise sur sa supériorité aérienne, des tactiques de terre brûlée et des sièges urbains. Malgré son affaiblissement, l’armée continue d’infliger de lourds dégâts, ciblant souvent les civils et les infrastructures pour compenser ses revers militaires.
La résistance, de son côté, reste handicapée par l’absence d’un commandement politique et militaire unifiés. Malgré les progrès, ce manque d’unité complique la mise en place d’une offensive décisive capable de renverser les bastions de la junte.
En somme, bien que la junte soit affaiblie bien au-delà des prévisions de 2022, sa résilience repose sur le soutien extérieur et sa puissance aérienne. La fenêtre d’opportunité pour la résistance reste ouverte, mais la victoire n’est pas acquise. Elle dépendra d’une plus grande unité interne, d’un approfondissement de la gouvernance dans les zones libérées, d’une pression internationale renforcée et d’une érosion continue de la cohésion militaire adverse.
Enfin, avec le recul, changeriez-vous quelque chose à votre argumentation initiale ?
Le conflit au Myanmar atteint un tournant critique, façonné par des évolutions politiques internes et des dynamiques géopolitiques régionales mouvantes. Sur le plan interne, la résistance a progressé en coordination et en gains militaires, mais la plupart des groupes privilégient désormais la consolidation de leur pouvoir régional et l’autonomie. Cette tendance s’accentue, regagnant de l’importance à mesure que certains contrôlent des territoires étendus, pendant que la junte continue sa dégradation.
À l’échelle externe, la Chine s’est affirmée dans les affaires intérieures du Myanmar, en priorisant ses intérêts stratégiques au détriment de l’unité et de la stabilité durables du pays. En renforçant un régime central affaibli tout en soutenant des groupes armés ethniques puissants, Pékin risque d’ancrer la fragmentation et de prolonger le conflit. Les élections envisagées par la junte risquent d’exacerber ces divisions plutôt que de les résoudre.
Face à ces pressions multiples, la voie à suivre reste celle que nous avons défendue longtemps : l’unité durable des forces de résistance est le facteur décisif pour l’avenir démocratique du Myanmar.
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Ye Myo Hein est chercheur senior à l’Institut pour la paix en Asie du Sud-Est et ancien chercheur invité à l’Institut américain pour la paix et au Centre international Woodrow Wilson.
Lucas Myers est chercheur associé au Sigur Center for Asian Studies de la George Washington University’s Elliott School of International Affairs et ancien chargé de recherche pour l’Asie du Sud-Est au Centre international Woodrow Wilson.
Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles des institutions auxquelles ils sont affiliés.