La question se pose : le silence est-il une stratégie raisonnable lorsque l’adversaire s’expose à peine ? Pendant des années, la France a adopté une politique de réserve, refusant généralement de désigner publiquement les gouvernements étrangers responsables de cyberattaques, campagnes de désinformation ou ingérences secrètes – même quand les preuves accusaient clairement Moscou. Mais le 13 mai 2025, le président Emmanuel Macron a annoncé que la France attribuerait désormais systématiquement les actes hostiles en réaction à la menace russe croissante. Ce changement de cap s’appuie sur un rapport de 16 pages des services de renseignement intérieur et extérieur, révélé dans une enquête détaillant treize actes d’agression du président russe Vladimir Poutine contre la France. Ces annonces marquent la fin d’une longue tradition française d’évitement dans l’attribution publique aux acteurs étatiques, notamment dans le domaine de la cyberguerre, et incarnent une rupture nette avec la stratégie qui avait longtemps prévalu.

Cette nouvelle orientation traduit une évolution prudente mais volontaire dans l’approche française de l’attribution publique, mêlant encore certains éléments de retenue à une exploration de la valeur stratégique et intérieure d’une plus grande transparence et précision dans la divulgation du renseignement, au moment où les menaces russes s’intensifient.

Pourquoi l’attribution publique est-elle importante ?

L’attribution publique par les États consiste à communiquer des jugements analytiques internes qui identifient les responsables d’activités précises. Basées en partie ou intégralement sur des évaluations nationales et partenariales, ces attributions s’inscrivent dans le cadre plus large de la divulgation d’informations sensibles à des audiences externes. L’attribution publique peut relever d’une décision opérationnelle ou politique, portée par des autorités techniques, juridiques ou politiques. Comme l’a expliqué Guillaume Poupard, ancien directeur général de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), lorsqu’il s’agit d’identifier la responsabilité d’un État, « l’attribution est en dernier ressort une décision politique de très haut niveau », compte tenu des implications diplomatiques.

L’attribution publique répond à différentes logiques. Certains gouvernements considèrent que la révélation publique agit comme un facteur de perturbation et un moyen de dissuasion contre les opérations d’influence occultes et les actes hostiles. L’idée est que l’exposition prive les acteurs étatiques ou non étatiques du secret nécessaire à leurs opérations, les contraignant à s’adapter ou à renoncer. Israël a largement utilisé cette tactique contre le Hezbollah. Le fait de nommer et de dénoncer permet aussi de promouvoir et faire respecter des normes internationales, ainsi que de renforcer la stabilité sur des sujets comme la cybersécurité ou la non-prolifération nucléaire, en imposant un coût en termes d’image et de réputation à l’agresseur.

Les gouvernements exploitent également la divulgation du renseignement pour justifier leurs politiques et actions, développer leur narration et gagner le soutien de l’opinion publique. Par exemple, le service de renseignement militaire ukrainien s’est appuyé sur des divulgations pour construire un récit cohérent de guerre et fédérer une large alliance internationale. Certaines attributions servent aussi à alerter les populations nationales et renforcer leur résilience face aux ingérences étrangères malveillantes.

Une évolution prudente

Depuis au moins 2012, la France communique de manière non-attributive sur le cyberespionnage et le sabotage ciblant son territoire. En 2019, les autorités françaises ont réalisé leurs premières attributions publiques directes de cyberacteurs liés à la Russie et à la Corée du Nord. Toutefois, à la différence de pays alliés tels que les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne ou les Pays-Bas, la France évitait de désigner publiquement les commanditaires étatiques des intrusions numériques. L’ANSSI rappelait alors que « l’attribution d’une attaque informatique à un acteur malveillant est un exercice complexe qui ne constitue pas l’objectif de ce document ni de notre mission ».

Une différence majeure entre la France et ses homologues anglo-saxons réside dans l’étendue des ressources et la couverture du renseignement. La France ne fait pas partie du réseau « Five Eyes » (États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande), ce qui limite ses possibilités d’accéder à des renseignements corroborants et d’avoir un haut niveau de certitude dans ses attributions. Néanmoins, comme l’illustrent l’Allemagne et les Pays-Bas, des États non anglophones peuvent attribuer avec suffisamment de certitude pour justifier une divulgation.

Des considérations politiques ont également pesé sur la réserve française. Les autorités ont longtemps privilégié la publication de descriptions techniques des tactiques, techniques et procédures des adversaires afin de renforcer la résilience intérieure. Parmi les risques identifiés figurent les conséquences diplomatiques de nommer un État et la crainte que cela ne limite les options politiques, passant d’un dialogue à des réponses plus fermes. La préférence a souvent été donnée aux signaux privés et bilatéraux, perçus comme plus efficaces.

Comme le montrent ces éléments, l’attribution publique comporte des risques, notamment celui de révéler aux adversaires les sources et méthodes du renseignement, compliquant les futures collectes. Le précédent britannique et américain lors de la guerre en Irak en 2003 a également démontré que l’utilisation du renseignement pour appuyer une action politique peut miner la confiance si les allégations se révèlent partiales ou erronées.

La première attribution publique française d’opérations cyber à la Russie, accompagnée de la révélation de treize actes hostiles liés à Vladimir Poutine, représente donc un tournant mais traduit aussi une évolution progressive. Depuis 2021, l’ANSSI a publié des identifications de groupes d’acteurs persistants liés à la Russie et à la Chine, accompagnées de déclarations plus explicites. Ce printemps, le saut a été modeste mais symboliquement fort.

Au-delà du cyberespace, la France a aussi mobilisé le renseignement pour attribuer d’autres actes hostiles. Sous les présidences Hollande et Macron, elle a désigné la responsabilité du régime syrien de Bashar al-Assad dans des attaques chimiques en Syria (2013, 2017, 2018). En 2022, la France a dénoncé une campagne de désinformation russe au Mali attribuée à des agents du groupe Wagner, révélant des tentatives de manipulation de l’opinion locale contre les forces françaises.

L’Agence française de lutte contre la manipulation de l’information a également contribué à cet élargissement progressif des attributions, publiant en 2023 et 2024 des rapports sur les opérations d’influence russes. Son rapport publié en mai 2025 sur le groupe Storm-1516, intermédiaire entre l’ANSSI et l’annonce présidentielle, indique que ce groupe opère depuis la Russie avec des liens directs au Kremlin. Le ministère des Affaires étrangères a ainsi dénoncé les activités déstabilisatrices russes.

Malgré cette évolution, l’approche française reste prudente. Les attributions divulguées concernent des actions russes remontant à 2017, largement couvertes par les alliés, le secteur privé et les médias français et internationaux. Par exemple, l’ANSSI avait informé discrètement Emmanuel Macron en 2017 d’une opération de hack-and-leak russe visant sa campagne présidentielle, sans attribution publique officielle de la part de la France à cette période, contrairement à plusieurs gouvernements européens. De même, l’attribution d’APT28 à la Russie en avril 2025 s’appuie sur des évaluations techniques antérieures et fait écho aux déclarations publiques des alliés.

La plupart des divulgations françaises concernent la Russie. La nouvelle politique explicite cible ce pays, signe d’une continuité stratégique. La Chine et d’autres États ne font pas l’objet du même traitement, ce qui souligne le caractère politique des attributions. La dégradation des relations franco-russes a diminué les coûts diplomatiques liés à ces pratiques, coïncidant avec un soutien français accru à l’Ukraine.

Cependant, cette orientation ne traduit pas un virage massif vers une politique systématique de divulgation. Le débat sur la pertinence de la politique de déclassification reste vif. En mars 2025, le général Jacques Langlade de Montgros, directeur du renseignement militaire français, mettait en garde contre une déclassification excessive, critiquant notamment la stratégie américaine avant et pendant l’invasion russe de l’Ukraine. En rompant avec la norme d’évitement de l’attribution publique, la France peut toutefois accroître sa capacité à participer à des attributions internationales coordonnées, renforçant ainsi son alignement avec ses alliés et la stratégie européenne de réponse à l’agression russe.

Utilité stratégique et enjeux politiques intérieurs

Cette communication vise aussi l’audience intérieure. Les choix de divulgation sont influencés par la politique intérieure. Par exemple, François Hollande et son coordinateur national du renseignement arguaient du besoin de préparer l’opinion publique à une éventuelle intervention en Syrie pour justifier la révélation des crimes d’Assad. En mai 2025, le président Macron exprimait son irritation face à une population plus préoccupée par les débats sur « les femmes voilées » – en référence aux discussions sur l’islam politique – qu’à la menace russe. Sa décision reflète donc une volonté de communiquer de façon plus claire et autoritaire sur cette menace. Ces motivations internes, souvent sous-estimées dans l’analyse des politiques de renseignement, sont pourtant essentielles. La sécurité intérieure et extérieure forment un continuum stratégique où l’attribution publique contribue aussi à façonner un consensus national.

Implications

Le choix français d’attribuer publiquement les actes hostiles russes constitue une évolution mais non une rupture radicale. Il traduit une adaptation à un environnement géopolitique dans lequel l’ambiguïté est devenue un outil d’influence et de perturbation. Cette décision s’inscrit aussi dans le cadre personnel du président Macron, marqué par l’ingérence russe dans son élection de 2017. Il reste à voir si cette approche sera étendue à d’autres États adverses, en fonction de la réaction de l’opinion publique et de l’évolution des menaces.

Les effets réels des divulgations sur les audiences visées restent difficiles à mesurer. La recherche universitaire sur l’attribution publique des cyberattaques souligne qu’elle n’a pas encore permis de dissuader les attaquants. Ces questions appellent des études empiriques approfondies pour mieux comprendre les objectifs réalisables par ces pratiques.

Le message est toutefois net : Emmanuel Macron mise sur une transparence maîtrisée comme levier de dissuasion. Il parie que la France peut imposer un coût réputationnel à ses adversaires sans compromettre ses capacités de renseignement. Et il cherche à sensibiliser un public souvent distraite aux menaces contemporaines. En ce sens, l’impact des attributions publiques sur l’opinion française jouera sans doute un rôle clé dans la poursuite de cette politique.

Beaucoup reste à apprendre de cette évolution française, en particulier sur les processus décisionnels, l’analyse des opportunités et la gestion des risques, qui ne sont pas encore débattus publiquement. À cet égard, les expériences d’autres pays peuvent nourrir la réflexion sur les implications organisationnelles de cette nouvelle orientation. Au Royaume-Uni, par exemple, le processus de divulgation est centralisé autour de la Joint Intelligence Organisation et du Conseil de sécurité nationale. Aux Pays-Bas, l’agence de renseignement militaire a institué un comité de divulgation interne. Dans un contexte de discussions renouvelées sur la transformation du conseil de défense français en un conseil national de sécurité, à l’image des États-Unis, cette politique pourrait accroître la charge et la pression institutionnelles sur les agences spécialisées.

Au-delà des enjeux internes, un usage accru de l’attribution impactera également la coopération internationale, tant pour obtenir l’accord de partenaires impliqués dans le renseignement que pour coordonner les attributions conjointes. L’adoption prudente de ce dispositif par la France soulève aussi la question d’une approche transatlantique unifiée.