Près de trois ans et demi après le lancement de l’invasion russe en Ukraine, le principal char de combat russe, le T-14 Armata, reste absent du champ de bataille, n’ayant même pas été déployé temporairement.
Des sources indiquent que les autorités russes pourraient délibérément retenir cet appareil, craignant que ses performances réelles — ou ses failles éventuelles — ne dissuadent les acheteurs étrangers potentiels.
« L’Armata est, en général, un peu cher », déclarait Sergei Chemezov, directeur du conglomérat de défense étatique Rostec, lors d’une communication officielle l’an passé. Il qualifiait le T-14 de « char le plus révolutionnaire de la dernière décennie », soulignant qu’il surpasse largement les chars existants en termes de fonctionnalités. Toutefois, son coût élevé reste un frein majeur à son adoption prioritaire par l’armée russe. Moscou concentre ainsi ses efforts sur la production et le déploiement du char T-90M modernisé.
En 2023, le patron de Rostec avait d’ailleurs attribué le rôle limité de l’Armata en Ukraine à sa « valeur élevée ».
Le T-14 Armata a été présenté pour la première fois lors du défilé du Jour de la Victoire en 2015 sur la Place Rouge à Moscou, suscitant une attention mondiale grâce à ses caractéristiques techniques avancées. Selon les analyses de l’époque, ce char innovait notamment par sa tourelle télécommandée, sa capsule blindée protégeant l’équipage et son système de protection active Afghanit.
Mais dix ans plus tard, le T-14 ne semble pas plus proche d’une utilisation opérationnelle en combat que le jour de sa présentation. Le programme a été freiné par des coûts importants et de nombreux défis techniques, avec moins de 20 exemplaires livrés à ce jour.
L’industrie russe de défense a peiné à surmonter des obstacles majeurs, comme le développement d’un nouveau groupe motopropulseur, l’intégration d’équipements électroniques modernes dans les systèmes d’armes, ou encore la fabrication de canons et munitions de nouvelle génération. Ces lacunes technologiques empêchent l’Armata de concrétiser sur le terrain les avantages théoriques qu’il promet.
Certains analystes vont jusqu’à qualifier le T-14 d’« exercice de poudre aux yeux », tandis que d’autres estiment que la complexité du char dépasse la capacité industrielle russe à le produire en masse.
Le conflit en Ukraine a mis en lumière ces limites. Aujourd’hui, l’Armata reste plutôt un symbole d’ambition russe qu’un acteur réel du champ de bataille, « pourrissant sur le bord de la route », au même titre que d’autres chars immobilisés dans la boue.
Alors que la Russie lutte pour atteindre une production complète du T-14, les experts occidentaux notent que les concepteurs américains et européens pourraient un jour rechercher des concepts similaires pour la prochaine génération de chars. La différence essentielle réside cependant dans leur capacité à partir d’une base technologique éprouvée, plutôt qu’à se fier à des « promesses sur papier ».
Depuis l’invasion de Kiev en février 2022, des dizaines de chars de combat principaux ont été neutralisés, détruits ou capturés des deux côtés. Selon le suivi open source Oryx, les pertes russes s’élèveraient à plus de 4 000 chars. Cette estimation, même si elle demeure difficile à confirmer précisément, est soutenue par de nombreuses vidéos et images recueillies pendant le conflit.
En 2024, l’Institut international d’études stratégiques (IISS) basé à Londres estimait que plus de la moitié des chars modernes russes avaient été perdus dans la guerre, et qu’environ deux tiers des T-80 du pays avaient été consommés.
Ce que l’on sait de l’Armata
La plateforme russe Armata a été officiellement dévoilée en 2015. Malgré une phase de production prolongée de plus de dix ans, de multiples retards ont retardé la mise en service du T-14. Cette série de chars de combat principaux a été imaginée au début des années 2000, à la suite de l’annulation du projet T-94. Le prototype connu sous le nom d’Objet 148, développé par des ingénieurs russes, a abouti à l’Armata.
En 2019, le ministre russe de l’Industrie et du Commerce indiquait que le T-14 entrait en phase de tests en condition de combat. Cependant, la pandémie de COVID-19 et le déclenchement de l’invasion de l’Ukraine en 2022 ont considérablement freiné les avancées du programme.
Sur le papier, le T-14 affiche des caractéristiques nettement supérieures à celles des chars soviétiques traditionnels. Il est doté d’un blindage épais, d’un blindage réactif explosif et du système de protection active AFGHANIT, qui augmentent sa capacité de survie sur le champ de bataille. Il embarque un canon lisse de 125 mm, avec une tourelle pouvant tirer jusqu’à 45 projectiles.
Toutefois, si ces capacités théoriques font du T-14 un char impressionnant, sa véritable valeur opérationnelle ne pourra être pleinement évaluée qu’à partir de son engagement direct dans un conflit.
Maya Carlin