Alors que les membres européens de l’OTAN se sont engagés à consacrer 5 % de leur production nationale à la défense, il est crucial de définir des principes clairs pour l’utilisation efficace de ces ressources.
Il s’agit notamment de réduire rapidement la dépendance vis-à-vis des États-Unis, d’intégrer les industries de défense européennes fragmentées pour bénéficier d’économies d’échelle, de constituer une coalition incluant le Royaume-Uni, et de minimiser autant que possible l’impact sur les finances publiques.
Le principal défi stratégique pour l’Europe est de se défendre face à la menace russe sans pouvoir compter uniquement sur le soutien américain. Les dirigeants européens ne devraient pas se fier à l’idée que relever les dépenses annuelles de défense à 5 % du PIB d’ici 2035 suffira à garantir la sécurité. D’une part, la menace russe doit être prise en compte dès aujourd’hui, et d’autre part, ce n’est pas tant le montant des dépenses qui importe que le développement de capacités équivalentes à celles offertes par les États-Unis, avec une optimisation du rapport qualité-prix.
Par ailleurs, plusieurs gouvernements européens sont confrontés à des contraintes financières. L’Italie, par exemple, envisage déjà des solutions comptables créatives pour respecter cet engagement de 5 %. Une hausse des impôts ou une réduction des dépenses sociales destinée à financer la défense pourrait renforcer l’influence des partis d’extrême droite, nombreux à ne pas percevoir la Russie comme une menace, ce qui risquerait de rendre ces efforts contre-productifs.
Les facilitateurs stratégiques indispensables
La priorité pour l’Europe est de développer ses propres « facilitateurs stratégiques », indépendamment des États-Unis. Concrètement, cela concerne des projets essentiels tels que l’intelligence satellitaire, les systèmes de défense aérienne ou un système européen commun de commandement et contrôle. Sans ces infrastructures, la défense européenne restera déficiente. Les armes nucléaires font également partie de ces éléments stratégiques, même si elles posent des difficultés spécifiques.
Ces facilitateurs bénéficieraient à l’ensemble du continent. Leur coût élevé et la complexité technologique impliqués rendent leur réalisation difficile pour un seul pays, ce qui justifie une approche collective.
Une piste serait de passer par l’Union européenne. Cependant, certains États comme la Hongrie manifestent des sympathies pour Moscou, tandis que l’Espagne refuse d’augmenter son budget militaire. Par ailleurs, le Royaume-Uni, bien qu’ayant quitté l’UE, pourrait contribuer significativement à la défense européenne. Le Canada pourrait également être un partenaire intéressant. Il serait donc préférable de créer une coalition d’alliés réellement engagés.
Une collaboration transfrontalière présente d’autres avantages. L’industrie européenne de défense est fragmentée au niveau national, chaque gouvernement favorisant principalement ses fournisseurs locaux. Cette situation génère une multiplicité de matériels différents avec des séries de production limitées et des coûts unitaires élevés. Par exemple, l’Europe opère avec 12 types de chars de combat, contre un seul modèle aux États-Unis. En standardisant les produits acquis au sein de la coalition, les économies d’échelle feraient baisser les coûts tout en intensifiant la compétition entre fournisseurs.
Le défi du financement
Comment financer cette montée en puissance des dépenses militaires ? L’Allemagne, dont la dette publique reste modérée, peut recourir à l’emprunt pour financer cette hausse. En revanche, pour des économies majeures comme le Royaume-Uni, la France ou l’Italie, l’augmentation de la dette publique pose des difficultés.
L’accroissement de l’endettement national ne suffira pas non plus à dépasser la fragmentation industrielle. Les ministères de la défense, attachés à leurs fournisseurs nationaux afin de préserver les emplois locaux, n’auront aucune incitation à changer leurs habitudes.
L’Union européenne envisage de lever 150 milliards d’euros prêtés à des États s’engageant dans la coopération transnationale, mais ces gouvernements peuvent généralement contracter des emprunts à des taux similaires de leur propre initiative. Ils n’auront donc que peu d’intérêt à accepter ces fonds si cela implique de renoncer à favoriser leurs industries nationales.
Une alternative plus prometteuse serait la création d’une structure dédiée, propriétaire et gestionnaire des facilitateurs stratégiques, capable aussi d’acquérir des équipements comme des drones ou des munitions, qu’elle stockerait jusqu’à leur utilisation par chaque pays. Cette entité aurait pour mission explicite de renforcer la coopération européenne.
Plusieurs initiatives vont dans ce sens : le « vehicle » ad hoc proposé par le Centre de politique européenne, la création d’une Banque européenne de réarmement, ou encore le Mécanisme européen de défense préconisé par le think tank Bruegel. Ces projets prévoient que les gouvernements engagés apportent un capital initial qui serait ensuite multiplié par cent grâce à des emprunts sur les marchés. Ainsi, les États membres n’auraient à avancer qu’une faible somme. De plus, les dettes contractées par ce fonds n’apparaîtraient pas dans les comptes nationaux.
Cette structure pourrait facturer des frais d’usage aux gouvernements bénéficiaires pour le fonctionnement des facilitateurs stratégiques, étalant ainsi le coût de systèmes complexes d’intelligence satellitaire ou autres sur une période longue. Elle pourrait également stocker drones et matériels, les États ne payant qu’au moment où ils en ont besoin.
Ce fonds pourrait aussi jouer un rôle clé pour le financement des petites entreprises de défense parfois limitées dans l’accès au crédit. En développant une activité de capital-risque, il pourrait soutenir l’émergence de start-ups innovantes dans le secteur des technologies militaires, dont l’Europe a grandement besoin.
Pour être crédible et efficace, cette structure doit réunir au moins le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne. Le Royaume-Uni manifeste un intérêt pour cette idée, en partie parce qu’elle permettrait d’alléger ses contraintes budgétaires : selon le FMI, sa dette publique atteindra 104 % du PIB cette année. La France, très attachée à ses fleurons industriels, pourrait aussi être séduite alors que sa dette est de 116 % du PIB.
En revanche, convaincre l’Allemagne, dont la dette se situe autour de 65 % du PIB, sera plus difficile. Berlin devra être persuadée que l’édification de ces catalyseurs stratégiques communs est essentielle pour sa propre défense, et que la création de ce fonds collectif est la seule manière de pousser ses voisins les plus endettés à investir.
Les dirigeants européens pourraient juger tout cela trop complexe ou penser que ces mesures sont exagérées, notamment après la déclaration à l’issue du sommet OTAN qui a apaisé la pression américaine pour une hausse des dépenses. Ce serait une erreur : l’administration américaine reste imprévisible et pourrait à tout moment se désengager. L’Europe doit agir rapidement pour renforcer sa souveraineté stratégique.
Hugo Dixon