Une nouvelle œuvre exposée au National Museum of the Marine Corps, en Virginie, restitue la poussière, l’obscurité et la confusion des combats au corps-à-corps qui ont marqué la bataille de Falloujah fin 2004.
Cette peinture représente plusieurs Marines entrant dans une pièce sombre tandis que deux autres se trouvent à l’extérieur, sous la lumière. Les Marines au premier plan semblent se fondre peu à peu dans les ombres. Une silhouette humanoïde apparaît dans une porte, mais il reste impossible de déterminer si elle constitue une menace.
« Il n’y a pas beaucoup de détails sur les visages ni sur les personnages, explique Kristopher Battles, ancien sergent de Marines et artiste auteur de la scène. Je laisse la peinture et la lumière exprimer beaucoup, afin que cette image puisse représenter n’importe quel soldat ayant vécu ces situations. »
Battles, déployé en tant qu’artiste de combat en Irak et en Afghanistan, est actuellement artiste en résidence au National Museum of the Marine Corps. Sa toile intitulée Operation Phantom Fury — Fallujah 2004 fait partie d’une exposition récente inaugurée le 27 juin, retraçant les 250 ans d’histoire du Corps des Marines.
L’artiste travaille en parallèle sur une série d’illustrations consacrées aux conflits post-Vietnam, dont la guerre globale contre le terrorisme.
Les États-Unis ont mené deux batailles pour le contrôle de Falloujah en 2004. La première, lancée le 31 mars après l’assassinat de sous-traitants Blackwater, fut interrompue face aux pressions politiques irakiennes, permettant à Al-Qaïda de prendre le contrôle de la ville.
La seconde, baptisée Operation Phantom Fury, s’est déroulée du 7 novembre au 23 décembre 2004. Plus de 100 membres des forces de la coalition y furent tués et environ 600 blessés. Parmi eux, le sergent David Bellavia devint le premier vétéran vivant de la guerre d’Irak à recevoir la Médaille d’Honneur pour avoir neutralisé seul cinq insurgés lors d’un assaut dans Falloujah le 10 novembre 2004.
Pour réaliser son tableau, Battles a interrogé des vétérans Marines ayant combattu à Falloujah afin de transcrire leurs expériences. Il souligne la difficulté de transmettre, par la peinture, toutes les sensations — vues, odeurs, fatigue — de ce type de combat urbain intense.
« Ils évoquaient les décombres, la poussière, l’épuisement », témoigne l’artiste. Un vétéran m’a raconté la transition entre le début et la fin de l’opération. Au départ, il y a la peur et l’angoisse, mais à la fin, c’est surtout la fatigue extrême et la saleté qui dominent. Trouver les mots pour décrire cet épuisement et ce stress était compliqué pour lui. »
Pour saisir cette violence chaotique, Battles a choisi une approche moins réaliste et plus expressionniste que dans ses œuvres de combat classique. « J’ai utilisé le couteau à palette, mes doigts, j’ai posé la peinture de façon viscérale et physique, sans chercher à détailler chaque élément. Je voulais transmettre la lumière, l’obscurité, la poussière, le désordre confus de ces combats. D’après mes échanges et mes observations, c’est une réalité très chaotique où l’on passe rapidement de la lumière à l’ombre, sans savoir ce qui va arriver — on ne voit même pas. »
La seconde bataille de Falloujah a également marqué les esprits par une photographie emblématique prise par Lucian Read, montrant le sergent Bradley Kasal, blessé à sept reprises par balles et frappé par 43 éclats de grenade, aidé par deux camarades alors qu’il sortait d’un bâtiment surnommé la « maison infernale ».
Si Battles admire la puissance de cette image, il précise que sa peinture ne représente pas une scène ou un événement précis. « La maison que j’ai peinte est une maison infernale universelle, une sorte de symbole de chaque opération où les Marines ont dû rassembler leur courage pour entrer. Et ils sont devenus très performants dans cet exercice au fil de la bataille en Irak. »
Dans son travail, Battles cherche toujours à représenter tous les Marines et marins, pour que chaque vétéran puisse s’identifier. Selon lui, raconter ces histoires à travers l’art permet aussi aux familles des militaires de mieux comprendre ce qu’ont vécu leurs proches.
« Pour ceux qui étaient dans ces maisons, ces rues, ces convois, savoir que le Corps des Marines considère leur récit comme important et prend le temps de le raconter — nous voulons que cela leur parle. Ils doivent savoir que leur histoire est préservée et que le Corps tient à honorer leurs exploits à travers ces images. »