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La Russie renforce sa flotte de Su-34 dans un contexte de montée en puissance des menaces liées aux drones ukrainiens, poursuivant ainsi sa campagne aérienne malgré des défis importants sur le terrain. Ce renouvellement illustre les efforts continus de Moscou pour maintenir sa supériorité aérienne face à un adversaire équipé de systèmes de défense avancés et soutenu par ses alliés occidentaux.

Le 10 juillet 2025, la société russe United Aircraft Corporation (UAC) a annoncé la livraison d’un nouveau lot de chasseurs-bombardiers Su-34 au ministère russe de la Défense, marquant une étape clé dans le renforcement des forces aériennes russes. Cette information, relayée via le canal Telegram de l’entreprise, confirme le rôle essentiel de cet appareil au sein de l’aviation tactique russe.

Connu pour sa polyvalence dans l’attaque de cibles terrestres et aériennes, le Su-34 intervient massivement dans le cadre des opérations militaires russes en Ukraine. Cependant, il subit aussi des pertes notables face aux défenses ukrainiennes renforcées par les livraisons occidentales.

Cette dernière livraison s’inscrit dans le cadre de la commande d’État russe pour 2025, témoignant d’une volonté persistante de moderniser et de renouveler les effectifs de l’aviation russe malgré les sanctions occidentales et les contraintes sur le champ de bataille. Elle soulève toutefois des interrogations quant à la capacité industrielle du pays à soutenir une campagne aérienne soutenue et ses répercussions stratégiques sur le conflit.

La production est assurée principalement par l’usine aéronautique Chkalov de Novossibirsk, sous la houlette de Rostec et sa filiale UAC. Cette installation travaille désormais en triple équipe pour répondre à la demande militaire, avec des livraisons régulières depuis 2024 : six lots distincts en avril, juin, septembre, octobre, novembre et décembre, ainsi qu’une première livraison de deux appareils en avril 2025.

Toutefois, le manque de précisions sur le nombre exact d’appareils livrés dans la récente annonce alimente les spéculations sur la capacité réelle de la filière aéronautique russe, particulièrement sous la pression des sanctions et des difficultés économiques.

Le Su-34, désigné par l’OTAN comme Fullback, est un avion bi-turbine biplace supersonique développé par Sukhoi, dérivé de la plateforme Su-27 Flanker. Entré en service en 2014, il est conçu pour effectuer des frappes précises sur des cibles terrestres et navales, y compris dans des environnements très défendus, jusqu’à 600 kilomètres derrière les lignes ennemies.

Son cockpit blindé avec des sièges côte à côte et ses systèmes avioniques avancés lui permettent d’opérer de jour comme de nuit, dans toutes conditions météorologiques. Son autonomie peut atteindre 4 500 kilomètres sans ravitaillement, extensible à 7 000 kilomètres avec ravitaillement en vol, lui assurant une grande portée opérationnelle.

Grâce à sa suite sensorielle comprenant notamment le système de visée optique Platan, le Su-34 peut délivrer des munitions à guidage laser telles que les bombes KAB-500L et KAB-1500L. Les versions modernisées Su-34M équipées du radar Belka-K améliorent encore ses capacités de détection et de suivi de cibles.

L’appareil emporte une large gamme d’armes, mêlant bombes non guidées et guidées (FAB-250, FAB-500 équipées de kits de plané UMPK, étendant leur portée à 40-50 kilomètres), ainsi que des missiles air-sol comme les Kh-29L et Kh-38. Pour sa défense aérienne, il dispose de missiles R-73 et R-77, lui permettant de se défendre en combat aérien. Ses capacités de guerre électronique, semblables à celles du américain EA-18G Growler, visent à brouiller les radars ennemis et perturber la guidage des missiles.

Face à ses homologues, le Su-34 présente un compromis intéressant : le F-15E américain offre une plus grande capacité de charge mais avec une maniabilité moindre, le JH-7 chinois est plus économique mais moins avancé en termes de capteurs, tandis que le Rafale F3R français intègre des systèmes très modernes à un coût supérieur.

Toutefois, les pertes du Su-34 en Ukraine illustrent ses vulnérabilités. Depuis le début du conflit en 2022, au moins 41 exemplaires ont été endommagés ou détruits, selon le recensement public d’Oryx. Un exemple marquant remonte au 27 juin 2025, lorsque des drones ukrainiens ont détruit deux Su-34 et en ont endommagé deux autres sur la base aérienne de Marinovka à Volgograd. Cet incident met en lumière la difficulté pour l’aviation russe à contrer les défenses aériennes modernes, notamment les systèmes Patriot fournis par les États-Unis.

En Ukraine, le Su-34 constitue la colonne vertébrale des opérations aériennes tactiques russes, réalisant des frappes en soutien aux forces terrestres et visant des infrastructures stratégiques. Les bombes FAB-250 et FAB-500 équipées des kits UMPK permettent des attaques à distance sécurisée, tandis que les munitions thermobariques ODAB-500 sont utilisées pour neutraliser les positions fortifiées.

Des opérations à Kursk ont ainsi démontré l’efficacité du Su-34 contre les points de résistance ukrainiens, bien que celle-ci soit obtenue au prix de lourdes pertes. Par exemple, le 22 décembre 2023, l’armée ukrainienne a revendiqué l’abattage de trois Su-34 en une seule journée grâce à des missiles Patriot, affectant significativement les opérations russes pendant plusieurs semaines.

Un rapport de l’Institute for the Study of War en mars 2024 indique que la Russie mobilise environ 60 Su-34 pour les frappes avec bombes à plané, soulignant leur rôle dans la progression russe. Cependant, la trajectoire de vol prévisible des avions lors de la largage les rend vulnérables.

Un responsable ukrainien a aussi témoigné en avril 2024 que les systèmes S-200 réactivés et modernisés avaient été efficaces contre des avions russes. La même année, l’arrivée des F-16 en Ukraine a permis des interceptions de Su-34, avec au moins un avion abattu en octobre 2024, d’après les sources ukrainiennes.

Ces antagonismes illustrent un environnement aérien de plus en plus hostile, où la Russie doit faire face à des défenses sophistiquées et à la menace croissante des avions occidentaux livrés à Kyiv.

Malgré ces difficultés, le Su-34 reste un appareil clé grâce à sa polyvalence. Son aptitude à mener des missions de reconnaissance et de guerre électronique accroît son utilité tactique. Déjà en Syrie, en 2015, six Su-34 ont utilisé des munitions guidées GLONASS pour détruire des positions fortifiées près de Raqqa, démontrant leur capacité à opérer dans des conditions complexes.

Des tactiques similaires sont déployées en Ukraine, où les Su-34 ciblent postes de commandement et lignes logistiques. Toutefois, le taux élevé d’attrition – huit appareils perdus en seulement douze jours en mars 2024 selon 19FortyFive – souligne la difficulté pour la Russie de conserver la maîtrise aérienne face à un adversaire résolu.

La poursuite des livraisons des Su-34 s’inscrit dans une stratégie russe visant à pérenniser sa puissance aérienne dans ce conflit prolongé, tout en affichant une posture de force à l’échelle mondiale. Ces jets renforcent l’aviation tactique russe, indispensable pour soutenir les opérations terrestres et dissuader l’OTAN aux frontières orientales de l’Alliance.

Cette accélération de la production cadre avec la transition de la Russie vers une économie de guerre, donnant la priorité à la production militaire aux dépens du secteur civil. Vladimir Artyakov, premier adjoint chez Rostec, affirmait en novembre 2024 que toutes les usines aéronautiques fonctionnaient à pleine capacité, tout en optimisant leurs processus pour accélérer les livraisons.

Cependant, les sanctions occidentales compliquent l’approvisionnement en composants clés, et l’usine de Novossibirsk doit puiser dans ses stocks pour maintenir le rythme, un défi accru par ses opérations en triple équipe.

À l’intérieur du pays, ces livraisons servent aussi un objectif de propagande, avec une mise en avant médiatique des nouveaux appareils pour soutenir le moral public, face à l’accumulation des pertes sur le terrain. Cette communication vise à contrer les récits pessimistes en soulignant la résilience de l’industrie de défense russe, même si la réalité industrielle reste plus fragile.

Selon David Axe, écrivain pour Forbes en mars 2024, l’industrie aéronautique russe peine à produire plus de quelques dizaines d’avions par an, loin des niveaux d’avant-sanctions. La dépendance du Su-34 à l’électronique occidentale complique également la production, poussant Moscou à rechercher des fournisseurs alternatifs hors Occident, notamment en Chine.

Ces livraisons surviennent dans un contexte d’escalade du conflit en Ukraine. Au fur et à mesure que Kyiv reçoit des F-16 et des Mirage 2000-5F de ses alliés, la Russie cherche à compenser ces apports par l’augmentation de ses capacités aériennes.

Le rôle du Su-34 dans la mise en œuvre de bombes à plané reste un atout majeur. Cependant, l’opération ukrainienne « Spider’s Web » de juin 2025, ayant endommagé des bases aériennes stratégiques russes, démontre la capacité de Kyiv à riposter efficacement. Cette dynamique de représailles mutuelles rehausse les enjeux technologiques et numériques des deux camps.

Le communiqué de United Aircraft Corporation, bien que vantant les performances du Su-34, omet des informations clés. Il n’indique pas le nombre précis d’appareils livrés, une pratique répétée lors des annonces précédentes. Ces éléments font penser à des livraisons limitées, vraisemblablement d’un à trois avions, selon les données de 2024 rapportées par Dunavmost.

De plus, l’entreprise ne précise pas si ces appareils sont des modèles standard ou des versions Su-34M modernisées avec radars et systèmes de guerre électronique améliorés. Ce flou peut révéler soit un déficit de production, soit une volonté de masquer certaines contraintes opérationnelles.

Cette opacité tranche avec la communication plus transparente des industriels occidentaux, suscitant des interrogations sur la confiance industrielle russe.

Elle souligne aussi les difficultés sous-jacentes : sanctions limitant l’accès aux technologies, recours à des sous-traitants nationaux ou internationaux hors Occident, et possible surmenage des équipes à Novossibirsk.

Les analystes occidentaux accueillent ces livraisons avec prudence. Le National Interest soulignait déjà en 2024 l’efficacité des Su-34 dans l’usage des bombes à plané et leur contribution aux avancées russes. Cependant, la RAND Corporation mettait en garde en juin 2025 contre un risque d’escalade accrue des tensions avec l’OTAN, notamment si ces avions sont déployés près des frontières de l’Alliance.

Janes rapporte que la dépendance aux kits UMPK pour bombes a également mis sous pression les stocks russes de munitions, exploités par les frappes de drones ukrainiens. Ces éléments montrent l’importance tactique du Su-34, tout en questionnant son impact stratégique durable contre un adversaire bien équipé.

Sur le terrain, les frappes de drones ukrainiens représentent un « coup sensible » pour les capacités aériennes russes, selon Nicolai Mitrokhin interrogé en juin 2025 par DW News, même s’il précise que la Russie conserve suffisamment d’appareils pour mener ses opérations actuelles.

Le Center for Strategic and International Studies met en avant le changement de l’équilibre aérien dû aux aides occidentales, obligeant la Russie à adapater ses stratégies. Ces analyses convergent vers l’idée que malgré les livraisons de Su-34, l’issue du conflit reste incertaine.

En définitive, l’arrivée de nouveaux Su-34 témoigne d’une volonté russe de maintenir sa puissance aérienne dans un conflit de haute intensité. Ces avions, dotés de capteurs avancés et capables d’employer diverses munitions, restent un atout déterminant pour frapper les cibles ukrainiennes et appuyer les forces terrestres.

Cependant, leur vulnérabilité face aux défenses modernes, combinée aux contraintes industrielles, tempère leur valeur stratégique. L’annonce de United Aircraft Corporation, bien qu’affichant une image de force, ne dissipe pas les doutes sur la capacité réelle à produire et moderniser ces appareils.

Avec l’envoi continu d’avions occidentaux en Ukraine et la multiplication des attaques par drones, la Russie voit sa marge de manœuvre se réduire pour garder l’avantage aérien. Reste à savoir si ces nouveaux Su-34 rééquilibreront la situation ou ne constitueront qu’un palliatif dans une guerre d’usure.