La Russie a récemment déployé une nouvelle solution logistique innovante dans le cadre du conflit en Ukraine : des plateformes ferroviaires télécommandées. Ces wagons non habités, introduits dès le 10 juillet 2025 dans la zone de Krasnoarmeysk, sont utilisés pour acheminer des munitions, de l’eau et des vivres aux troupes en première ligne.
Opérés par la 37e Brigade ferroviaire et les unités logistiques de la 51e Armée de la Garde, ces convois automatisés visent à optimiser les livraisons tout en minimisant les risques pour le personnel. Cette initiative représente une évolution majeure dans la manière dont la Russie assure le soutien de ses opérations dans une région contestée, et soulève des questions sur l’avenir des stratégies logistiques militaires modernes.
Le secteur de Krasnoarmeysk, théâtre d’intenses combats, illustre l’importance capitale des voies d’approvisionnement fiables. Les forces russes ont récemment progressé vers Novotoretskoye, au nord-est de Krasnoarmeysk, perturbant les lignes logistiques ukrainiennes en menaçant une artère clé reliant Dimitrov.
Denis Pouchiline, dirigeant autoproclamé de la République populaire de Donetsk, a affirmé que l’armée russe contrôle une large partie du front, coupant les routes d’approvisionnement ennemies. Dans ce contexte, les plateformes télécommandées apportent une réponse essentielle en permettant le transport de charges lourdes sur de longues distances, dans une zone de combat où les convois traditionnels sont constamment menacés par les drones et l’artillerie adverses.
Ces plateformes, capables de transporter plus d’une tonne de matériel, évoluent sur des rails existants sur des distances allant jusqu’à 50 kilomètres. Contrôlées à distance, elles reposent sur un design simple et robuste, nécessitant peu d’entretien. Contrairement aux camions ou aux trains habités, elles réduisent l’exposition aux attaques, une nécessité face à l’efficacité des frappes ukrainiennes sur les lignes de ravitaillement russes.
Des observateurs militaires ont relayé sur les réseaux sociaux le déploiement de ces plateformes, soulignant leur capacité à acheminer des ressources vitales vers les positions avancées. Bien que les détails techniques restent limités, le ministère russe de la Défense a confirmé leur portée et leur utilisation opérationnelle sans pour autant fournir de spécifications officielles.
Un poids lourd stratégique pour la logistique russe
La Russie s’appuie profondément sur son réseau ferroviaire pour sa logistique militaire. Dotée de l’un des plus longs réseaux mondiaux, avec 105 000 kilomètres de voies dont 51% électrifiées, le transport ferroviaire domine le fret, surpassant la route et l’air en tonnage acheminé.
La force des troupes ferroviaires russes, créée en 1851 sous le règne de Nicolas Ier, est chargée de construire, maintenir et protéger les infrastructures ferroviaires en temps de guerre. Au cours de la guerre russo-turque de 1877-1878, ces unités ont, par exemple, construit la ligne Bender-Galati pour approvisionner les forces russes.
Durant la Première Guerre mondiale, elles ont édifié 300 kilomètres de voies à écartement large et réparé plus de 4 600 kilomètres. Aujourd’hui, la 37e Brigade ferroviaire inspecte et répare les voies à Krasnoarmeysk, assurant la continuité des opérations malgré les dégâts causés par les combats.
La simplicité de ces plateformes, probablement construites à partir de wagons plats modifiés, est au cœur de leur fiabilité. Elles n’intègrent pas de capteurs sophistiqués ni de systèmes de navigation avancés, se distinguant ainsi des projets occidentaux comme le programme Leader-Follower de l’armée américaine qui emploie des camions semi-autonomes équipés de LIDAR et GPS.
Guidées par un unique opérateur situé à distance, via radio ou satellite, ces plateformes évitent les coûts élevés et la vulnérabilité aux guerres électroniques, un enjeu majeur dans le conflit ukrainien où les deux camps usent de brouillage et de piratage numérique.
À l’inverse, l’Armée populaire de libération chinoise déploie des véhicules logistiques autonomes intégrant intelligence artificielle et capteurs de terrain, capables de circuler hors route. Les forces de l’OTAN testent des drones terrestre comme le GUSS du corps des Marines américain, capable de transporter jusqu’à 800 kg sur terrains accidentés.
Une réponse adaptée à la géographie et aux contraintes opérationnelles
Le choix russe d’utiliser le ferroviaire reflète sa géographie particulière et ses infrastructures. Face à d’immenses distances et un réseau routier peu développé dans les zones de combat, les chemins de fer représentent une colonne vertébrale fiable pour transporter des charges lourdes, notamment dans la plaine steppique de l’est ukrainien.
Cependant, ces plateformes restent vulnérables aux sabotages. Les voies ferrées fixes sont des cibles prévisibles. Depuis plusieurs mois, les forces ukrainiennes, appuyées par des partisans et des forces spéciales, multiplient les actions pour perturber les réseaux russes. En mars 2025, des incendies coordonnés ont détruit six locomotives dans les régions de Moscou, Samara et Tver, paralysant des nœuds logistiques.
Des attaques similaires, comme celle du tunnel Severomuysky fin 2023, ont provoqué des retards importants. Dans le sud occupé de l’Ukraine, la destruction par Kyiv d’un pont ferroviaire partiellement construit près de Marioupol empêche la création d’un itinéraire alternatif au pont de Kertch, fragilisant encore plus la logistique russe.
A Krasnoarmeysk, où les combats sont intenses près de Rodinskoye, centre logistique ukrainien, la pénurie d’approvisionnements pèse sur les forces russes. Les convois routiers traditionnels, exposés aux embuscades, peinent à garantir un flux suffisant de munitions et de carburant. Les plateformes télécommandées, circulant sur des voies réparées sous protection antiaérienne, offrent une solution partielle pour alimenter notamment les unités d’artillerie comme le Msta-S.
Un héritage logistique et une adaptation aux enjeux modernes
Depuis la Seconde Guerre mondiale, le chemin de fer est un élément central de la logistique russe. L’Union soviétique avait notamment évacué par rail de nombreuses usines vers l’est pour soutenir l’effort de guerre contre l’Allemagne nazie. En Afghanistan, les voies ferrées desservaient des dépôts à la frontière, facilitant les flux logistiques.
Plus récemment, l’ouverture d’une ligne ferroviaire à Marioupol en août 2024 a raccourci les itinéraires de 300 kilomètres et réduit la dépendance au pont de Kertch. Le déploiement à Krasnoarmeysk prolonge cette tradition en adaptant les infrastructures existantes aux exigences tactiques contemporaines.
La simplicité du système est aussi sa limite : sans capteurs avancés, les plateformes ne peuvent détecter obstacles ni s’adapter aux sections endommagées. Les opérateurs doivent s’appuyer sur des renseignements temps réel fournis par drones ou troupes au sol, une différence notoire avec les systèmes israéliens autonomes qui intègrent image thermique et intelligence artificielle.
Le rayon d’action de 50 kilomètres convient aux distances du front de Krasnoarmeysk, où se situent les dépôts avancés. Cependant, utiliser ce système dans des zones montagneuses ou urbaines, moins bien équipées en voies ferrées, serait compliqué.
Un renforcement tactique et une orientation stratégique
Sur le plan tactique, ces plateformes renforcent la capacité russe à soutenir des combats prolongés. En limitant le recours aux convois habités, elles libèrent des soldats pour d’autres missions. Les livraisons plus rapides permettent aux unités d’artillerie de maintenir leur cadence de tir sans risques d’épuisement des munitions. Cette innovation s’inscrit également dans la volonté plus large de la Russie d’automatiser certains aspects militaires.
Depuis 2019, la société publique Russian Railways (RZD) investit massivement dans les technologies numériques pour automatiser 90 % du fret d’ici 2025. Vladimir Andreev, responsable de la politique technique chez RZD, a donné la priorité aux systèmes ferroviaires autonomes, principalement civils, mais probablement transposés à l’usage militaire, à l’image des plateformes dans la région de Krasnoarmeysk.
Un enjeu géopolitique dans un conflit prolongé
Le déploiement de ces plateformes souligne la détermination russe à s’adapter face à un conflit éprouvant. Le modèle logistique fondé sur les rails contraste avec celui des pays de l’OTAN, qui reposent davantage sur les ponts aériens et les routes.
Les États-Unis, par exemple, utilisent des avions C-17 Globemaster III pour livrer leurs forces en première ligne, une capacité aérienne que la Russie ne peut égaler à grande échelle. Le choix russe s’explique par des spécificités géographiques et historiques, renforçant sa dépendance au ferroviaire.
Les sabotage répétés et la vulnérabilité des lignes restent néanmoins un handicap majeur. Les services de renseignement ukrainiens ont revendiqué plusieurs attaques, comme le déraillement d’un train cargo à Briansk en juin 2025, causant sept morts et 66 blessés. Cependant, certaines voix comme Andriy Kovalenko du Centre ukrainien de contre-désinformation contestent ces affirmations, évoquant une amplification par la propagande russe.
Par ailleurs, le contrôle humain restant essentiel à l’exploitation, les plateformes sont exposées aux opérations de guerre électronique ukrainiennes. Le brouillage des signaux radio satcom peut paralyser le transport, rendant possible le blocage de cargaisons précieuses. Intégrer des technologies anti-brouillage augmenterait le coût et la complexité, affaiblissant l’atout principal du système : sa simplicité.
Perspectives et leçons pour la logistique militaire mondiale
Sur le long terme, la Russie mise sur la modernisation de ses troupes ferroviaires afin de pouvoir résister dans des conflits d’usure. L’acquisition et la rénovation des chemins de fer en Arménie, à hauteur de 230 millions de dollars en 2008, témoignent de cet engagement stratégique. Le projet du chemin de fer de Sibérie du Nord, devant transporter 60 millions de tonnes par an à l’horizon 2025, illustre également cette vision.
En Ukraine, ce système pourrait inspirer d’autres armées dépendant de réseaux ferroviaires étendus, notamment en Chine ou en Inde.
Pour les États-Unis et l’OTAN, il s’agit d’un défi indirect : la capacité russe à entretenir ses forces complique les efforts occidentaux de soutien à Kyiv. Le plan d’aide américain de 61 milliards de dollars, validé en avril 2024, favorise notamment les armes à longue portée capables de frapper les centres logistiques russes.
Cependant, l’introduction des plateformes télécommandées limite l’efficacité des frappes contre les convois habités, forçant les Ukrainiens à ajuster leurs tactiques. Cette innovation met aussi en lumière certaines lacunes dans la logistique occidentale, qui s’appuie essentiellement sur des réseaux routiers et des bases aériennes vulnérables aux frappes ennemies.
Les forces russes doivent désormais se concentrer sur la sécurisation de leurs infrastructures ferroviaires. Les attaques continues des groupes de partisans ukrainiens, notamment le collectif « Stop the Wagons », ont déjà causé plusieurs perturbations. Par exemple, une attaque en juin 2025 à Kursk a dérailé un train de marchandises et blessé un employé.
Le recours accru aux drones ou à l’intelligence artificielle pour surveiller les voies est envisagé, mais la Russie reste encore peu avancée dans l’adoption de ces technologies.
En conclusion
Les plateformes ferroviaires télécommandées déployées à Krasnoarmeysk illustrent une tendance plus large des armées à adapter d’anciennes infrastructures aux exigences des conflits contemporains. Dans un environnement où les drones et la guerre électronique dominent le champ de bataille, le chemin de fer, jadis pilier logistique du XIXe siècle, retrouve un rôle central.
Le succès de ces plateformes dépendra largement de la capacité russe à protéger ses voies face aux attaques ukrainiennes et à surmonter les défis liés au contrôle à distance.
Pour l’heure, elles offrent un aperçu prometteur d’un futur logistique où la simplicité, la résilience et l’adaptation à contexte local priment sur la sophistication technologique. Le sort de cette innovation se joue désormais sur les rails de Krasnoarmeysk.