Pour la première fois, les chars M1A2T Abrams de Taïwan ont tiré lors d’un exercice à feu réel, marquant une étape majeure dans la modernisation des forces terrestres de l’île face aux menaces grandissantes en mer de Chine méridionale. Ce déploiement met en lumière l’effort de Taïwan pour renforcer sa défense avec un matériel américain avancé, sous la supervision du président Lai Ching-te.
Lors d’un exercice organisé jeudi sur le champ de tir de Kengzikou dans le comté de Hsinchu, quatre chars M1A2T traversant un terrain boueux ont tiré sur des cibles, démontrant ainsi leur puissance de feu. Cette démonstration s’inscrit dans la stratégie plus large de Taïwan visant à faire face aux risques d’une agression militaire chinoise.
Le président Lai Ching-te a assisté aux manœuvres, soulignant l’importance stratégique de ces chars pour la défense taïwanaise. Sur les 108 exemplaires commandés, 38 sont déjà livrés. Cet événement marque un tournant dans la modernisation d’une flotte blindée vieillissante, jusqu’ici composée principalement de M60A3 Patton et CM-11 Brave Tiger, en service depuis plus de trente ans.
Le processus de renouvellement avait commencé en 2019 lorsque le Département d’État américain a approuvé la vente de 108 Abrams pour un montant estimé à 1,39 milliard de dollars. Le gouvernement taïwanais a budgété environ 40,5 milliards de nouveaux dollars taïwanais (NT$) pour cette acquisition, qui s’étalera jusqu’en 2027, avec un déploiement prévu au sein du Sixième Corps d’armée, dans le nord de l’île.
Les premiers chars sont arrivés en décembre 2024, 42 autres sont attendus d’ici juin 2025 et les 28 restants d’ici 2026, selon le ministère taïwanais de la Défense nationale. La formation des équipages avait débuté en 2023 au commandement de la formation blindée à Hsinchu. L’exercice de tir récent, distinct des manœuvres annuelles Han Kuang, a été diffusé en direct, montrant au public les capacités de ces blindés et renforçant la transparence militaire.
Le site de Kengzikou, situé dans une région vallonnée et humide, présente un environnement difficile qui reproduit les terrains côtiers et urbains où les chars seraient déployés en cas de conflit. Les équipages ont testé des tirs en mouvement et à l’arrêt, solitaires, en binômes ou en peloton, ciblant des cibles fixes et mobiles. Les conditions climatiques tropicales, avec forte humidité et pluies fréquentes, ont mis à l’épreuve la fiabilité et la robustesse des véhicules.
L’Abrams M1A2T, une variante spécialement adaptée aux besoins de Taïwan, est produite par General Dynamics Land Systems. Il est armé d’un canon lisse de 120 mm M256 capable de tirer différents types de munitions, incluant des projectiles perforants et des obus antichar explosifs. Grâce à son système de contrôle de tir avancé, doté d’un viseur thermique et d’un télémètre laser, ses équipages peuvent engager des cibles avec précision jusqu’à 4 km.
Son blindage composite, complété par un blindage réactif optionnel, lui offre une protection accrue contre les menaces antichars modernes, comme les missiles guidés et les roquettes. Propulsé par un moteur Honeywell AGT1500 à turbine à gaz de 1 500 chevaux, il peut atteindre près de 68 km/h, bien que son poids de 68 tonnes impose des exigences importantes sur les infrastructures routières et ponts taïwanais.
Comparé à ses prédécesseurs, le M1A2T dépasse largement le M60A3 (doté d’un canon de 105 mm) et le CM-11 quant à la puissance de feu, la précision et la protection. Ses systèmes numériques de communication et de détection permettent une meilleure intégration dans l’architecture militaire globale taïwanaise, facilitant la coordination avec l’artillerie et la défense aérienne.
Cependant, son moteur à turbine présente un inconvénient logistique important en raison d’une consommation élevée de carburant, une difficulté dans un contexte d’approvisionnement potentiellement perturbé. L’entretien demande également des pièces spécifiques et un savoir-faire technique, ce qui impose une dépendance certaine à l’appui des États-Unis, un point parfois critiqué dans les débats sur l’autonomie militaire taïwanaise.
L’acquisition de ces chars s’inscrit dans le cadre du « Overall Defense Concept », stratégie taïwanaise qui privilégie la guerre asymétrique pour contrer une armée chinoise quantitativement supérieure. Cette doctrine mise notamment sur des systèmes mobiles, économiques et précis, tels que missiles antinavires, drones ou armes antichars portatives. Les chars Abrams viennent en complément comme force d’appui durable pour tenir les positions clés en zone urbaine ou côtière.
Shu Hsiao-hung, chercheur associé à l’Institut taïwanais pour la Défense nationale et la Sécurité, a expliqué que le M1A2T renforce la capacité à neutraliser précisement les forces d’assaut ennemies, surtout lorsqu’ils sont déployés en formation dispersée pour limiter les effets des roquettes chinoises à longue portée. Le président Lai a insisté sur l’importance d’entraînements réalistes permettant d’intégrer les chars avec des drones et des tactiques innovantes, conformément aux objectifs stratégiques.
Ces exercices interviennent dans un contexte régional tendu. Les provocations militaires chinoises dans la zone aérienne et maritime de Taïwan se multiplient. En février 2025, des analystes ont noté que les documents officiels chinois abandonnaient le concept de « réunification pacifique », adoptant un ton plus agressif. Si Pékin n’a pas officiellement réagi aux tirs des Abrams, certains commentateurs chinois sur les réseaux sociaux expriment leur inquiétude et qualifient ce déploiement de provocation.
Par ailleurs, les États-Unis, principal fournisseur d’armement de Taïwan, ont réaffirmé leur engagement en faveur de la stabilité régionale via cette vente, selon le Département d’État américain. Du côté taïwanais, les responsables militaires perçoivent les Abrams comme un saut générationnel par rapport aux chars existants.
Le M1A2T est souvent comparé aux blindés régionaux voisins. Le char chinois Type 99A, avec un canon de 125 mm et des systèmes de protection active, offre une puissance similaire mais pèse moins (55 tonnes), ce qui améliore sa mobilité. Le sud-coréen K2 Black Panther, avec son chargeur automatique et ses équipements électroniques avancés, est lui aussi un concurrent technologique ; son poids plus léger convient au terrain montagneux de la péninsule coréenne.
Le Japon, pour sa part, a développé le Type 10, plus léger (48 tonnes) et focalisé sur l’agilité au détriment de la protection lourde, reflétant des conceptions stratégiques différentes. Le choix taïwanais du lourd Abrams souligne une priorité donnée à la survivabilité dans une posture défensive, bien que les risques posés par la guerre moderne — comme l’illustre le conflit ukrainien avec l’emploi massif de drones et de munitions de précision — restent pris en compte.
Des experts insistent ainsi sur la nécessité pour Taïwan d’investir dans des systèmes anti-drones afin de protéger ses forces blindées. Les exercices récents ont également évalué la capacité des équipages à manœuvrer en tirant en mouvement et en coordination de peloton, témoignant des progrès depuis deux ans de formation.
Les infrastructures du camp d’entraînement de Kengzikou ont été agrandies et modernisées pour répondre aux besoins des Abrams. Un nouveau stand polyvalent pour tirs nocturnes et mobiles doit être finalisé d’ici octobre 2026. Toutefois, le coût élevé de maintenance et les besoins énergétiques importants posent question dans la durée.
Certains analystes taïwanais estiment que les 1,39 milliard de dollars investis auraient pu être mieux alloués à l’achat de drones ou de missiles antinavires, plus en phase avec les principes de la guerre asymétrique. D’autres défendent en revanche les Abrams pour leur valeur symbolique et leur impact psychologique, montrant la détermination de Taïwan à se défendre.
Le moteur à turbine requiert un approvisionnement constant en carburéacteur, un point critique en cas de crise. Le poids imposant des chars suppose des renforcements coûteux des ponts et voies routières, déjà en cours mais difficiles à généraliser rapidement. La dépendance au soutien technique américain ajoute une complexité supplémentaire.
Malgré ces défis, l’Abrams reste un pilier solide pour défendre des points stratégiques, notamment la capitale Taipei où une menace d’assaut amphibie chinois pourrait viser les infrastructures clés. La visibilité donnée à ces tirs publics a aussi un effet mobilisateur auprès de la population et des alliés internationaux.
Ces manœuvres coïncident avec d’autres exercices Han Kuang, telles la simulation d’un assaut aéroporté chinois sur l’aéroport international de Taoyuan. L’emploi de lance-roquettes multiples américains HIMARS illustre également la montée en puissance de l’arsenal taïwanais.
En attendant l’arrivée des derniers Abrams, leur intégration dans la défense taïwanaise dépendra de la capacité à combiner chars, drones, artillerie et défense aérienne. Les retours d’expérience ukrainiens soulignent l’importance cruciale de la protection contre les drones et frappes de précision.
Doté de capteurs avancés et de réseaux de communication modernes, le M1A2T constitue une base technologique favorable à cette intégration, mais son déploiement opérationnel efficace exigerait des investissements soutenus en formation et infrastructures.
Pour l’instant, ces chars incarnent la volonté de Taïwan de renforcer ses capacités militaires et d’approfondir ses liens avec les États-Unis, tout en soulevant des interrogations sur leur adaptation à une stratégie essentiellement asymétrique.
Cette mise en service des M1A2T Abrams représente un tournant dans la modernisation des forces terrestres taïwanaises, offrant un gain notable en puissance de feu et en technologie. Leur succès dépendra néanmoins de la gestion des contraintes logistiques et des menaces propres aux conflits modernes.
Face à la montée des tensions dans le détroit de Taïwan, la question demeure : ces chars, combinés aux tactiques innovantes, pourront-ils constituer un levier efficace pour dissuader une agression, ou s’agit-il d’un pari coûteux sur des modes de guerre conventionnels à l’ère des drones et des armes de précision ?