Londres. Le matin du 2 juillet 2020, une explosion a soufflé l’installation d’enrichissement nucléaire iranienne de Natanz, détruisant des salles de centrifugeuses et retardant le programme nucléaire iranien d’au moins un an, selon les experts. Les autorités iraniennes ont qualifié l’incident de sabotage, tandis que les médias israéliens laissaient entendre une implication du Mossad. Pour les observateurs avertis, le message était clair : il ne s’agissait pas d’une nouveauté, mais d’un récit déjà vu. Près de quarante ans plus tôt, le 7 juin 1981, des avions de chasse israéliens avaient détruit le réacteur nucléaire irakien d’Osirak, près de Bagdad, lors de l’Opération Opéra.
La doctrine était la même, seule la méthode avait changé.
Israël a longtemps suivi une stratégie préventive cohérente visant à empêcher les régimes hostiles de développer l’arme nucléaire. En Irak, cette stratégie s’est traduite par un raid aérien chirurgical unique. En Iran, elle s’est déployée sous la forme d’une guerre secrète prolongée : assassinats ciblés, sabotages cybernétiques, recrutement d’infiltrés et vols d’informations. Ce contraste souligne avant tout une évolution tactique, géographique et géopolitique, sans remettre en cause l’objectif affiché d’Israël.
En 1981, le Premier ministre Menachem Begin avait autorisé une attaque surprise contre le réacteur nucléaire irakien d’Osirak, construit avec l’aide française et proche de son achèvement. Après l’opération, Begin avait déclaré : « Nous n’autoriserons aucun ennemi à développer des armes de destruction massive contre le peuple d’Israël. Plus jamais. »
L’opération, nommée Opération Opéra, mobilisa huit F-16 qui parcoururent plus de 1 000 km en survolant l’espace aérien jordanien et saoudien. Seize bombes furent larguées sur les installations d’Osirak, détruisant le réacteur avant sa mise en service.
Cette opération souleva également une question : comment les avions israéliens ont-ils pu traverser les espaces aériens jordanien et saoudien sans être détectés ni interceptés ? La réponse reste floue, mais les analystes estiment largement que ces pays ont tacitement fermé les yeux. La Jordanie, prise entre des voisins hostiles et dépendante du soutien occidental, n’émit qu’une protestation symbolique. Quant à l’Arabie saoudite, en rivalité croissante avec Saddam Hussein, elle n’avait aucun intérêt à intercepter des appareils visant à neutraliser une menace potentielle. Quarante ans plus tard, des calculs géopolitiques similaires ont sans doute facilité l’accès israélien à l’espace aérien iranien — les États du Golfe considérant Téhéran, et non Tel-Aviv, comme le danger majeur. Le raid dura quelques minutes et tous les avions israéliens revinrent sans encombre.
La sinistre menace pesant sur les scientifiques
L’attaque aérienne ne fut cependant qu’un volet d’un dispositif plus large.
Dans les mois entourant l’Opération Opéra, plusieurs personnes liées au programme nucléaire irakien furent tuées dans des circonstances violentes ou suspectes, souvent loin du Moyen-Orient.
En juin 1980, le Dr Yahya El-Meshad, physicien nucléaire égyptien responsable de la coordination de l’approvisionnement en combustible nucléaire irakien avec la France, fut retrouvé battu à mort dans sa chambre d’hôtel à Paris. Il devait inspecter de l’uranium enrichi destiné à Osirak. La police française constata des signes d’une lutte violente, mais aucun objet de valeur ne fut volé. Le meurtre n’a jamais été officiellement résolu, mais le Mossad est unanimement suspecté dans les milieux du renseignement.
À la même époque, un technicien français mourut dans une explosion au port de La Seyne-sur-Mer alors qu’il manipulait des composants destinés à Osirak. Officiellement considéré comme un accident, cet incident accentua la peur parmi les collaborateurs franco-irakiens.
D’autres rumeurs faisaient état de la mort mystérieuse d’ingénieurs irakiens dans des accidents de voiture ou autres incidents, en Irak et à l’étranger — un schéma suggérant une campagne d’élimination silencieuse. Bien que les noms manquent et que l’attribution soit incertaine, le message était sans équivoque : contribuer au programme nucléaire irakien comportait un risque mortel, même hors de Bagdad.
Le message était glaçant et efficace : aucun scientifique, aussi loin soit-il de Bagdad, n’était hors de portée.
L’attaque d’Osirak suscita une large condamnation. Le Conseil de sécurité de l’ONU adopta à l’unanimité la résolution 487, la qualifiant de violation du droit international. Même l’administration Reagan exprima son désaccord. Pourtant, dans la décennie qui suivit, à mesure que Saddam Hussein invasait le Koweït et que la guerre du Golfe éclatait, beaucoup révisèrent discrètement leur jugement.
Le bombardement d’Osirak fut alors salué pour avoir empêché Saddam de se doter de l’arme nucléaire avant 1991.
Cependant, tous les spécialistes irakiens ne partagèrent pas ce point de vue. Khidhir Hamza, scientifique nucléaire irakien de haut rang devenu par la suite dissident, affirma : « L’attaque israélienne a certes ralenti le programme, mais Saddam l’a reconstruit en secret. Ce qui a vraiment mis fin au programme, ce fut la guerre du Golfe de 1991 et l’UNSCOM, la commission spéciale des Nations unies chargée de vérifier la destruction et de prévenir la reconstitution des armes de destruction massive. Osirak fut un signal d’alarme, non seulement pour l’Irak, mais pour toute la région. »
Imad Khadduri, ancien physicien atomique à la Commission irakienne de l’énergie atomique, proposa une analyse différente : « Osirak n’était pas une usine à bombes. C’était une frappe symbolique. Elle retarda le programme mais ne l’a pas détruit. »
En effet, la majorité des évaluations internationales s’accordent aujourd’hui à dire qu’en 1981, l’Irak était loin de maîtriser la fabrication d’une arme nucléaire opérationnelle, une conclusion confirmée par les inspections post-guerre du Golfe. La menace était avant tout politique et potentielle, non immédiate.
Olli Heinonen, ancien responsable de l’AIEA, a ultérieurement résumé : « Osirak fut détruit avant qu’il ne devienne actif. L’opération a éliminé une menace majeure de prolifération dans la région. »
La leçon était claire : agir avant que la menace ne devienne incontrôlable.
Le programme nucléaire iranien
Ce qui a fonctionné en Irak ne pouvait pas être reproduit en Iran. Le programme nucléaire iranien est décentralisé, enfoui et robuste. Contrairement à Osirak, les installations iraniennes sont dispersées : Natanz et Fordow pour l’enrichissement, Arak pour l’eau lourde, Esfahan pour la conversion, Parchin pour la recherche sur la militarisation. Certaines sont profondément enterrées dans des montagnes, protégées par du béton et surveillées par des systèmes de défense aérienne.
Les premières révélations majeures ne proviennent pas de satellites, mais d’exilés iraniens. En 2002, le Conseil national de la Résistance iranienne (NCRI) dévoila l’existence des sites de Natanz et Arak. Comme l’expliqua Alireza Jafarzadeh, alors vice-directeur du NCRI : « Ce que nous avons révélé en 2002 n’était que la partie émergée de l’iceberg. La stratégie du régime a toujours été de dissimuler les sites clés et de nier la dimension militaire. »
Les agences de renseignement occidentales s’employèrent alors à rattraper leur retard. Une décennie plus tard, Israël décida de prendre les devants.
Et maintenant, les scientifiques iraniens
Entre 2007 et 2012, cinq scientifiques nucléaires iraniens ont été assassinés à Téhéran.
Les plus connus, le Dr Majid Shahriari et le Dr Masoud Alimohammadi, furent tués par des bombes placées sur des motos. En 2010, le virus Stuxnet, attribué à une collaboration américano-israélienne, neutralisa des milliers de centrifugeuses à Natanz. Les autorités iraniennes accusèrent des services de renseignement étrangers. Ces soupçons ne furent pas contestés par les analystes occidentaux.
David Albright, expert à l’Institut pour la Science et la Sécurité Internationale, soulignait à cette époque : « Ce que nous observons est une campagne ciblée destinée à retarder, voire faire dérailler, les capacités nucléaires iraniennes. C’est du sabotage sans guerre. »
Au cœur du programme présumé de militarisation iranien se trouvait Mohsen Fakhrizadeh, une figure mystérieuse qualifiée par des responsables israéliens de « père de la bombe iranienne ».
Ancien général de brigade du Corps des Gardiens de la Révolution islamique (IRGC), organisation puissante supervisant une grande partie des activités militaires et nucléaires clandestines, Fakhrizadeh fut mentionné dans plusieurs rapports de l’AIEA et comparé par certains à A.Q. Khan, le célèbre physicien pakistanais à l’origine du réseau de prolifération nucléaire.
En novembre 2020, il fut assassiné en plein jour à l’extérieur de Téhéran.
Les médias iraniens ont avancé des récits contradictoires : mitrailleuse télécommandée, attaque via satellite, équipe d’agents israéliens. Quelle que soit la vérité, l’opération présentait tous les signes d’un plan étranger de haut niveau.
Olli Heinonen commenta : « La mort de Fakhrizadeh constitue un choc psychologique pour le programme. Elle prive d’une direction technique et lance un avertissement : personne n’est hors de portée. » Mehdi Khalaji, ancien séminariste de Qom et désormais chercheur au Washington Institute, ajouta : « Fakhrizadeh n’était pas seulement un scientifique. Il incarnait la vision idéologique de l’IRGC : la science comme pouvoir, la connaissance nucléaire comme dissuasion. Sa disparition a durement frappé cette doctrine. »
En 2018, des agents du Mossad auraient pénétré dans un entrepôt de Téhéran et volé une demi-tonne de documents nucléaires. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu exposa plus tard ce butin à la télévision : dossiers, CD, photographies, plans techniques. « L’Iran a menti. Grave. », déclara-t-il.
Les services de renseignement occidentaux confirmèrent l’authenticité des documents, qui dévoilaient une recherche nucléaire active bien après 2003, malgré les dénégations iraniennes.
Cette opération fut un succès non seulement d’espionnage, mais aussi de contrôle narratif. Elle contribua à repositionner l’Iran comme un pays trompeur, alors que les signataires du Plan d’action global conjoint (PAGC) — États-Unis, Royaume-Uni, France, Chine, Russie, Allemagne et Union européenne — tentaient de maintenir cet accord de 2015. Le PAGC imposait des limites strictes à l’enrichissement, au nombre de centrifugeuses et à la taille des stocks d’uranium en échange d’un allègement des sanctions, bien que les États-Unis s’en soient retirés en 2018 sous la présidence Trump.
Mark Fitzpatrick, ancien expert américain en non-prolifération, constata : « Les archives montraient que l’Iran conservait le savoir lié à l’arme nucléaire de manière récupérable. Cela prouvait l’intention, sans pour autant une action imminente. »
Un programme nucléaire iranien sécurisé et multicouche
Le programme irakien était fragile, centralisé et dépendant de l’étranger. Celui de l’Iran est nationalisé, progressivement renforcé et politiquement bien ancré. Alors qu’Osirak fut détruit en une nuit, l’Iran a encaissé les coups israéliens et s’est adapté.
Le pays utilise aujourd’hui des centrifugeuses avancées, enterre ses installations plus profondément et réduit sa dépendance aux composants étrangers. Hassan Dai, journaliste iranien-américain en exil, expliquait : « Le régime a transformé la capacité nucléaire en mythe national. Pas pour fabriquer la bombe immédiatement, mais pour démontrer qu’il le pourrait — et c’est cela qui terrifie Israël. » Cette ambition nucléaire est intimement liée à la fierté nationale, comme l’affirma le guide suprême Ali Khamenei en 2019 : « Nous ne cherchons pas l’arme nucléaire. Mais si tel était le cas, aucune puissance ne pourrait nous en empêcher. »
L’approche israélienne — chirurgicale en Irak, systémique en Iran — reflète à la fois une nécessité stratégique et une évolution tactique. Cependant, il est incertain que le même succès puisse être atteint aujourd’hui. Les assassinats ralentissent les programmes, mais ne suppriment pas le savoir. La guerre informatique retarde les échéances, sans éliminer les intentions.
L’Iran-même dispose d’importantes capacités cybernétiques, ayant réussi à infiltrer des systèmes de défense israéliens vitaux, ce qui constitue une menace majeure pour Israël.
La campagne israélienne contre l’Iran est inédite par son étendue et sa durée. Elle a gagné du temps, infligé des revers et dévoilé les secrets de Téhéran. Mais, contrairement à Osirak, elle n’a pas apporté de solution finale — seulement une escalade contenue.
La guerre de l’ombre continue, par explosions, frappes de drones et manœuvres diplomatiques. Les deux pays jouent la montre. Et la bombe, toujours non déclarée, encore non née, reste au cœur de ce conflit.
Comme l’a résumé hors micro un ancien officier du renseignement israélien : « Nous ne cherchons pas à gagner. Juste à éviter qu’ils ne gagnent jamais. »