Au-dessus de la mer de Chine orientale, un bombardier chinois JH-7 s’est approché à moins de 30 mètres d’un avion de surveillance japonais YS-11EB, déclenchant une vive protestation de Tokyo auprès de Pékin. Ces manœuvres rapprochées, qui se sont déroulées en espace aérien international, illustrent la montée des tensions entre les deux pays, engagés dans une lutte d’influence dans une zone marquée par des différends territoriaux.
Le ministère japonais de la Défense a rapporté l’incident survenu mercredi et jeudi, précisant qu’aucun dégât ni blessure n’ont été constatés. Toutefois, il a qualifié les comportements chinois d’« imprudents », mettant en garde contre un risque de collisions accidentelles. Ces rencontres s’inscrivent dans une série d’interactions aériennes agressives qui traduisent l’affirmation militaire croissante de la Chine et les efforts du Japon pour protéger ses intérêts stratégiques dans la région indo-pacifique instable.
Le JH-7 chinois est un bombardier à double réacteur développé par Xi’an Aircraft Industrial Corporation dans les années 1980 et entré en service dans les années 1990. Cet appareil, piloté par un équipage de deux, possède un rayon d’action d’environ 1 450 kilomètres. Il est généralement armé de missiles anti-navires YJ-83, capables d’atteindre jusqu’à 180 kilomètres avec une ogive de 163 kg, ce qui en fait une arme redoutable pour les missions de frappes maritimes. Son radar amélioré Type 232H lui permet de détecter des cibles en mer et d’engager des munitions guidées avec précision.
Bien qu’il soit moins avancé que les J-16 ou J-20 plus récents et furtifs, la polyvalence du JH-7 lui permet de patrouiller les eaux contestées et de projeter la puissance chinoise à proximité des territoires disputés, notamment les îles Senkaku (Diaoyu en chinois). Avec une vitesse maximale de Mach 1,75 et une capacité d’emport d’armements atteignant 9 tonnes, c’est une plateforme redoutable dans les ambitions régionales de Pékin.
En comparaison, le YS-11EB japonais, exploité par la Force aérienne d’autodéfense, est un avion spécialisé dans le renseignement électronique. Construit dans les années 1960 par NAMC, ce bimoteur turbopropulseur moins agile vole à une vitesse de croisière d’environ 460 km/h. Sa mission principale consiste à collecter des informations par interception des communications et surveillance des émissions radar. Équipé de radars latéraux et de contre-mesures électroniques, il analyse les activités militaires à distance et fournit des données essentielles au réseau de défense japonais.
Sa vulnérabilité face à des intercepteurs rapides comme le JH-7, accentuée par sa lenteur et l’absence d’armement défensif, est un point critique lors des approches rapprochées souvent provocatrices. Le Japon utilise ces appareils pour suivre les mouvements navals chinois, notamment ceux des porte-avions Liaoning et Shandong, qui ont récemment réalisé des exercices à deux porte-avions dans le Pacifique.
Durant ces deux jours, le JH-7 a suivi le YS-11EB pendant 15 minutes mercredi et 10 minutes jeudi, s’en approchant à seulement 30 mètres horizontalement. Une distance critique qui peut engendrer des turbulences aérodynamiques et des risques de collision. Ces manœuvres, communément appelées « buzzing », visent à intimider et perturber les missions de surveillance. La Chine a déjà employé de telles tactiques, notamment en juin dernier, lorsque des J-15 du porte-avions Shandong se sont approchés à moins de 50 mètres d’un P-3C japonais dans la mer des Philippines.
Ces actions mettent à l’épreuve les temps de réaction japonais et signalent la détermination de la Chine à affirmer sa domination dans les eaux contestées. En réponse rapide, le ministère japonais des Affaires étrangères, par l’intermédiaire du vice-ministre Takehiro Funakoshi, a exprimé de sérieuses préoccupations à l’ambassadeur de Chine, Wu Jianghao, en appelant Pékin à empêcher de futurs incidents.
La mer de Chine orientale, théâtre de ces tensions, est un point névralgique stratégique où les différends sino-japonais se cristallisent autour des îles Senkaku, administrées par le Japon mais revendiquées par la Chine. Ces îles riches en ressources halieutiques et en potentiels gisements d’énergie attirent régulièrement la présence chinoise, incluant patrouilles de garde-côtes et avions militaires.
La Force aérienne japonaise intercepte fréquemment des avions chinois pénétrant à proximité de son espace aérien. Depuis avril, onze drones chinois ont été interceptés selon le Bureau d’état-major conjoint japonais. De surcroît, à la fin juin, le Japon a observé la présence d’un navire espion chinois de type 815A et d’un avion de patrouille Y-9 traversant le détroit de Miyako, un passage stratégique près d’Okinawa, renforçant l’alerte à Tokyo.
Cette montée en puissance militaire chinoise s’accompagne d’un déploiement de plateformes avancées. L’Armée de l’air populaire dispose notamment du chasseur furtif J-20, qui embarque un radar en carbure de silicium offrant une portée de détection allant jusqu’à 1 000 kilomètres, dépassant ainsi la portée radar des F-35 américains (200 à 300 kilomètres). Malgré son ancienneté, le JH-7 joue un rôle complémentaire en effectuant des patrouilles régulières et en collectant des renseignements sur les opérations étrangères.
Sa capacité à emporter des missiles à longue portée permet à la Chine de défier les forces navales américaines et japonaises dans la mer de Chine orientale, où elle cherche à limiter leur influence. Le Japon, de son côté, renforce sa défense par la modernisation de ses escadrilles de chasse F-35 et l’installation de systèmes antimissiles améliorés, notamment des destroyers équipés d’Aegis, mais sa flotte de surveillance, incluant le YS-11EB, peine à suivre le rythme des tactiques agressives chinoises.
Les récents incidents rappellent des épisodes historiques dangereux. En 2001, une collision aérienne entre un chasseur chinois et un avion de reconnaissance américain EP-3 près de l’île de Hainan avait provoqué une crise diplomatique majeure. Si les événements actuels en mer de Chine orientale sont moins graves, ils comportent un risque similaire d’escalade. Une erreur lors d’une interception à grande vitesse pourrait avoir des conséquences dramatiques dans une zone où militaires chinois, japonais et américains opèrent en proximité.
Le ministère japonais de la Défense souligne la nécessité de maintenir des canaux de communication clairs pour éviter de tels accidents, mais le silence chinois sur les récentes manœuvres témoigne d’un faible intérêt pour la désescalade. Pékin accuse régulièrement Tokyo de vols de surveillance provocateurs perturbant ses exercices militaires légitimes.
Dans un contexte plus large, la région indo-pacifique concentre des enjeux cruciaux. Les États-Unis, alliés du Japon, maintiennent une présence navale importante, avec des groupes aéronavals et des sous-marins patrouillant dans ces eaux. Des exercices conjoints récents avec le HMS Prince of Wales britannique et le JS Kaga japonais, capables de déployer des F-35B, démontrent une volonté coordonnée de répondre à l’affirmation chinoise.
Les Philippines, également alliées des États-Unis, ont adopté une stratégie dite « à théâtre unique » pour contrer les incursions chinoises en mer de Chine méridionale, alignant leur posture avec celle du Japon. Ces alliances visent à dissuader Pékin mais risquent d’aggraver les tensions si un incident majeur survient lors de rencontres à haut risque, comme celles observées en mer de Chine orientale.
Pour Tokyo, ces incidents soulignent une lacune dans ses capacités de défense. Le YS-11EB, bien que performant sur le plan du renseignement, manque de vitesse et de moyens de défense pour échapper aux chasseurs modernes. Les investissements dans les F-35 et les systèmes antimissiles visent à combler ces faiblesses, mais la transition est encore en cours.
Le JH-7, malgré son ancienneté, reste une plateforme fiable pour la Chine, capable d’emporter des armements avancés et d’opérer en coopération avec des appareils plus modernes comme le J-16. Son radar et ses systèmes de missiles, quoique datés, suffisent pour des missions dans des zones contestées où Pékin cherche à imposer son contrôle sans déclencher de conflit ouvert. Le contraste entre l’appareil japonais lent mais sensoriel et le bombardier chinois agile et armé illustre les défis technologiques et tactiques auxquels fait face Tokyo.
Cette dynamique traduit également la stratégie chinoise plus large. En déployant à la fois des plateformes anciennes comme le JH-7 et des avions de pointe tels que le J-20, Pékin conserve une flexibilité opérationnelle. Le rôle du JH-7 dans le harcèlement des avions japonais combine un objectif tactique et psychologique, témoignant de la volonté chinoise de défier ses rivaux tout en collectant des renseignements sur leurs réactions.
De son côté, le Japon mise sur sa flotte de surveillance pour suivre de près les activités chinoises autour des îles Senkaku et du détroit de Miyako. Ces missions sont vitales pour l’analyse stratégique et la prise de décision concernant le déploiement des forces dans la région, mais la vulnérabilité des avions tels que le YS-11EB interpelle sur la capacité japonaise à maintenir efficacement ses efforts de renseignement face à l’agression croissante.
À l’avenir, ces incidents traduisent une tendance préoccupante. La multiplication des rencontres rapprochées accroît le risque d’accidents susceptibles de dégénérer en conflit plus vaste, dans une région déjà tendue. Les appels japonais à la retenue, relayés par ses alliés, visent à éviter cette dérive, mais la montée en puissance militaire chinoise suggère que ce type d’incidents pourrait se poursuivre.
La course technologique, marquée par les progrès chinois en matière de furtivité et de missiles, complique encore davantage la donne. Pour le Japon, moderniser ses systèmes de surveillance et de défense reste une priorité, mais le rythme du changement semble peiner à suivre l’expansion rapide des capacités chinoises.
La mer de Chine orientale, avec ses îles stratégiques et ses voies maritimes vitales, demeurera vraisemblablement un point chaud, testant la détermination des deux puissances et de leurs alliés. La diplomatie parviendra-t-elle à suivre l’intensification des tensions militaires, ou ces incidents rapprochés pousseront-ils la région indo-pacifique vers un point de rupture ?