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Alors que les négociations se poursuivent, le Sukhoi Su-57 demeure au centre des discussions indiennes concernant le renouvellement de leur flotte de chasseurs. Face aux retards du programme national AMCA, l’Inde envisage ce cinquième génération russe comme une solution intermédiaire pour renforcer rapidement sa puissance aérienne.

New Delhi est engagée dans des négociations délicates avec Moscou pour l’acquisition potentielle du Sukhoi Su-57E, la version export de cet avion furtif de cinquième génération. Ces discussions surviennent dans un contexte de pressions géopolitiques croissantes, notamment dues aux menaces régionales posées par la Chine et le Pakistan, qui développent eux aussi leurs capacités aériennes furtives.

Le secrétaire à la Défense indien, Rajesh Kumar Singh, a confirmé l’existence de ces échanges qualifiés de « sensibles », sans toutefois les dévoiler publiquement. Parallèlement à ces pourparlers avec la Russie, l’Inde examine également l’offre américaine du F-35, bien que les contraintes liées aux transferts technologiques américains compliquent cette option.

La proposition russe inclut un transfert complet de technologie ainsi que la coproduction des appareils sur le site de Hindustan Aeronautics Limited (HAL) à Nashik, où sont déjà assemblés plus de 220 Su-30MKI. Cette offre a suscité un vif intérêt à New Delhi, mais soulève aussi des interrogations sur les performances du Su-57E et sur la stratégie de défense à long terme de l’Inde.

Le Su-57E représente une opportunité importante pour doter l’aviation indienne d’un avion moderne capable de répondre rapidement aux besoins opérationnels. Le Pakistan s’intéresse à des jets chinois de cinquième génération comme le Shenyang J-35, attendus en service vers 2027, tandis que la Chine déploie déjà en grand nombre ses Chengdu J-20. Dans ce contexte, l’Inde souffre d’un déficit de capacités : l’Indian Air Force (IAF) compte actuellement 31 escadrons de chasseurs, loin des 42 autorisés, et exploite encore en grande partie des MiG-21 vieillissants.

En complément du Su-57E, la Russie propose également la vente de chasseurs Su-35M de génération 4,5, dotés d’une forte compatibilité avec le Su-30MKI. Cette double approche pourrait renforcer rapidement la puissante aérienne indienne tout en soutenant l’ambitieux programme « Make in India » qui vise à accroître l’autonomie technologique du pays.

Le Su-57E : un avion furtif de cinquième génération russe

Le Sukhoi Su-57E est un chasseur bimoteur polyvalent conçu pour rivaliser avec les plateformes occidentales telles que le Lockheed Martin F-35 et le F-22 Raptor. Développé par la United Aircraft Corporation, il est destiné à assurer la supériorité aérienne, les frappes de précision et la guerre électronique.

Sa conception furtive vise à réduire sa signature radar, bien que plusieurs analystes estiment que son niveau de discrétion est inférieur à celui des appareils américains. Propulsé par deux moteurs Saturn AL-41F1 d’une poussée unitaire de 14 500 kg, il peut atteindre une vitesse maximale d’environ 1 350 km/h et bénéficie d’une autonomie de combat pouvant aller jusqu’à 7 800 km grâce au ravitaillement en vol.

Une version avancée équipée des moteurs Izdeliye 127 est en développement afin de renforcer les capacités de super-croisière, c’est-à-dire la capacité à maintenir une vitesse supersonique sans postcombustion.

Le Su-57E dispose d’une suite de capteurs sophistiquée, comprenant notamment un radar à balayage électronique actif (AESA) N036 Byelka pour la détection et le suivi longue portée, ainsi qu’un système infrarouge de recherche et de poursuite (IRST) permettant la détection passive de cibles émettant de la chaleur.

Ses systèmes avioniques incluent un « copilote virtuel » assisté par intelligence artificielle, aidant à la planification missionnelle et à la conscience spatiale. Son armement embarqué en soute interne peut inclure des missiles air-air R-77M (portée de plus de 190 km), R-37M (portée jusqu’à 400 km) et des missiles air-sol Kh-59MK2 pour des frappes de précision.

Des spéculations persistent quant à l’intégration possible d’armes hypersoniques comme le missile Kinzhal, mais ces capacités ne sont pas confirmées sur la version export.

La Russie met en avant l’expérience tactique du Su-57 en Ukraine, où il aurait été employé pour la suppression des défenses aériennes, des frappes précises et des combats aériens. Selon des sources russes, notamment l’agence RIA Novosti, l’appareil aurait démontré son efficacité dans des environnements contestés, bien que ces affirmations manquent de vérifications indépendantes.

Sa capacité à opérer dans des zones à haute menace, combinée à son armement longue portée, en fait un atout potentiel pour l’Indian Air Force, notamment face aux défenses chinoises HQ-9 ou russes S-400 déployées dans la région.

Cependant, les performances furtives du Su-57 suscitent des doutes. Des analyses publiées par des médias spécialisés comme The National Interest indiquent que sa surface radar est plus importante que celle du F-35, réduisant ainsi sa survie face aux systèmes modernes de défense aérienne.

Par ailleurs, les sanctions occidentales perturbent l’accès russe à certaines technologies essentielles, notamment les microprocesseurs, ce qui pourrait affecter la fiabilité et la maintenance à long terme du chasseur. Néanmoins, l’offre russe qui inclut l’accès complet au code source et un degré de production local compris entre 40 % et 60 % à l’usine de Nashik représente un argument fort en faveur de New Delhi.

Cette approche permettrait à l’Inde d’intégrer ses propres systèmes comme le missile Astra à très longue portée, le missile anti-radiation Rudram, ou le radar AESA Virupaksha, consolidant son objectif d’autonomie technologique.

Un équilibre géopolitique compliqué

Le Su-57E s’inscrit dans un partenariat militaire historique entre l’Inde et la Russie, ce dernier demeurant le principal fournisseur d’équipements militaires pour New Delhi. La flotte indienne comprend déjà plus de 250 Su-30MKI assemblés localement sous licence HAL, témoignant de la profondeur de cette coopération.

Moscou propose la coproduction du Su-57E avec une livraison initiale de 20 à 30 avions dès les trois à quatre prochaines années, suivie de 60 à 70 unités d’ici au début des années 2030. Cette offre coïncide avec la nécessité urgente pour l’Inde de moderniser ses forces aériennes.

Le package inclut aussi des Su-35M, dont la maintenance et la formation bénéficieraient d’une synergie avec la flotte existante, facilitant ainsi la montée en puissance rapide.

Le calendrier de l’offre est particulièrement stratégique, alors que les tensions frontalières avec la Chine et le Pakistan s’intensifient. Ce dernier chercherait à acquérir des J-35A chinois furtifs, devant entrer en service en 2027, tandis que la Chine exploite déjà largement ses J-20.

Dans ce contexte, le Su-57E pourrait constituer un contrepoids significatif, surtout s’il est intégré au système intégré de commandement et de contrôle aérien indien (IACCS), qui a récemment démontré sa capacité à détecter et suivre un F-35B britannique dans l’espace aérien indien.

Néanmoins, la décision demeure complexe. L’Inde avait quitté en 2018 le programme conjoint FGFA, fondé sur le Su-57, en raison de doutes sur ses performances furtives, son coût élevé et le niveau limité des transferts technologiques.

Bien que l’actuelle proposition russe semble répondre à ces réserves grâce à des concessions inédites, certains experts indiens restent méfiants. Un ancien officier de l’Air Force a rappelé les antécédents russes d’exagérations concernant les transferts technologiques, citant notamment le porte-avions INS Vikramaditya.

Des inquiétudes subsistent également sur la dépendance du Su-57 à des composants chinois, ce qui pourrait poser problème dans un contexte de conflit avec Pékin.

Les États-Unis, de leur côté, proposent le F-35, mais les restrictions à l’exportation et les limites sur le partage technologique rendent cette option moins attractive pour une Inde qui privilégie son autonomie.

L’ancien Air Marshal Anil Chopra a souligné que New Delhi reste prudente face aux pressions américaines visant à réduire ses liens militaires avec Moscou. L’offre russe, avec un accès complet au code source et la coproduction locale, s’inscrit davantage dans la stratégie d’indépendance indienne.

Le défi AMCA

La recherche d’un chasseur étranger de cinquième génération répond aux retards du programme national AMCA (Advanced Medium Combat Aircraft). Lancé en mai 2025, l’AMCA vise un appareil furtif bimoteur doté de soutes internes d’armes, d’un radar AESA et d’une intégration de systèmes indigènes.

Le projet en est encore à ses débuts, avec un premier vol prévu autour de 2028-2030 et une capacité opérationnelle complète probablement vers la fin des années 2030. L’Inde a déjà connu des retards majeurs sur des programmes antérieurs comme le LCA Tejas, qui a mis plus de trente ans avant d’entrer en service.

Les exigences ambitieuses en matière de furtivité et de guerre réseau-centrée nécessitent des avancées technologiques majeures que New Delhi n’a pas encore entièrement maîtrisées.

Le Su-57E pourrait combler temporairement cette lacune, offrant un accès plus rapide aux capacités de cinquième génération. Par ailleurs, Moscou a proposé son soutien technologique au programme AMCA, notamment sur la furtivité, les moteurs et l’avionique, ce qui pourrait accélérer le développement national.

Cependant, les besoins de l’IAF visant un chasseur furtif bimoteur à deux places rendent la configuration monoplace actuelle du Su-57E potentiellement insuffisante sans adaptations spécifiques, soulevant des interrogations sur la capacité russe à livrer une version modifiée dans les délais.

Une adéquation opérationnelle

Pour l’Indian Air Force, l’intégration du Su-57E dépendra de sa capacité à répondre aux exigences opérationnelles, notamment face à la Chine et au Pakistan. Le chasseur excellerait dans les missions de supériorité aérienne, utilisant ses missiles longue portée R-37M pour neutraliser à distance des avions AWACS ou des ravitailleurs ennemis.

Ses soutes internes permettent le transport d’armes de précision, comme le missile anti-radiation Kh-58UShKE, adapté à la suppression des défenses aériennes adverses. Des rapports évoquent son emploi en Ukraine pour des missions SEAD (Suppression of Enemy Air Defenses), ce qui ferait de lui un atout contre les systèmes HQ-9 chinois ou pakistanais.

La Russie a également proposé d’associer le Su-57E au drone de combat armé S-70 Okhotnik-B dans une configuration homme-machine (MUM-T), ce qui pourrait multiplier les capacités opérationnelles en déployant des frappes profondes ou des missions de reconnaissance tout en réduisant les risques sur les pilotes.

Ce concept correspond à l’intérêt indien pour la guerre réseau-centrée, illustré par l’opération Sindoor en mai 2025, où des Su-30MKI ont mené des frappes avec des missiles BrahMos après une attaque terroriste au Cachemire.

Malgré ces atouts, plusieurs défis restent à relever. L’efficacité du Su-57 dépendra de son intégration à la flotte existante et au système IACCS. Les sanctions à l’encontre de la Russie peuvent compliquer l’approvisionnement en pièces détachées et la maintenance, un point sensible pour l’IAF habituée au matériel russe. Par ailleurs, la capacité du Su-57 à contrer des systèmes avancés comme le S-400, utilisé aussi par l’Inde, reste à confirmer en sources ouvertes.

Un choix stratégique crucial

La décision indienne concernant le Su-57E influencera durablement le futur de sa force aérienne et sa position régionale. L’offre russe allie livraisons rapides, coproduction et transferts technologiques en phase avec les objectifs d’autonomie indiens.

Le Su-57E, fort de son expérience opérationnelle, de ses capteurs sophistiqués et de son armement longue portée, constitue une plateforme de premier plan, notamment dans l’Indo-Pacifique où la suprématie aérienne est de plus en plus disputée. Toutefois, les doutes subsistent sur la capacité russe à honorer tous ses engagements, confrontée à des retards industriels et des pressions géopolitiques croissantes.

L’autre option serait d’attendre la maturité du programme AMCA ou de composer avec les restrictions américaines sur le F-35, ce qui comporte ses propres risques alors que la Chine et le Pakistan modernisent leurs forces aériennes.

Au-delà de la simple acquisition, ce choix reflète l’équilibre délicat entre répondre aux besoins sécuritaires immédiats et préserver l’indépendance technologique à long terme.

Le Su-57E pourrait offrir un avantage déterminant, mais il engagerait également l’Inde avec un partenaire international en situation d’isolement. Au fil des négociations, le monde assistera attentivement à cette décision stratégique : choisir un appareil russo-indien éprouvé mais imparfait, ou renforcer son pari sur un développement national ambitieux.