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Situées au carrefour des routes maritimes vitales de l’océan Indien reliant le Moyen-Orient à l’Asie, les Maldives se sont imposées comme un point d’ancrage stratégique inattendu mais de plus en plus important dans la rivalité indo-pacifique. Avec moins de 600 000 habitants et des capacités navales limitées, la position géographique du pays, son ambition économique et son habileté diplomatique en font un partenaire prisé des grandes puissances. Malé cherche à façonner activement son environnement stratégique en sécurisant des investissements, en cultivant des partenariats diversifiés et en renforçant sa visibilité régionale. Pour la Chine, l’Inde, les États-Unis et d’autres, l’accès au territoire maldivien ou l’association avec ses dirigeants améliore leur capacité à opérer dans ce corridor stratégique.

Dans le contexte actuel de compétition intense dans l’Indo-Pacifique, les petits États peuvent gagner en pertinence non pas par leur puissance brute, mais en exploitant leur situation géographique et leurs ressources pour faire avancer leurs intérêts nationaux. Les Maldives illustrent comment ces États peuvent s’affirmer en engageant les puissances régionales selon des modalités transactionnelles favorables. Cela contraste avec d’autres petits États insulaires, moins efficaces dans leur stratégie. Par exemple, les Îles Salomon ont été confrontées à une vive opposition et des manifestations internes après la signature d’un pacte de sécurité controversé avec la Chine en 2022, jugé par ses détracteurs comme ouvrant la porte à un accès militaire chinois. Les troubles intérieurs qui en ont découlé et la détérioration des relations avec l’Australie et les États-Unis soulignent les risques liés à un alignement perçu avec une seule grande puissance. En revanche, les Maldives ont su se positionner plus habilement à travers une politique étrangère multi-vectorielle, s’alignant sélectivement avec des puissances concurrentes pour poursuivre certains intérêts stratégiques. Cette démarche se distingue tant de la non-alignement de la guerre froide, qui recherchait l’équidistance ou la neutralité, que du « hedging », souvent caractérisé par un retardement de l’engagement ou un flou stratégique pour préserver la flexibilité à long terme.

Si le succès de cette politique reste à confirmer, Malé cherche une engagement diversifié auprès de plusieurs acteurs. Ces investissements apportent des avantages sous forme d’infrastructures, de revenus touristiques, de finance mondiale et de connectivité commerciale. En contrepartie, ils exposent aussi le pays au risque d’influence excessive sur ses politiques internes, de dépendance et d’endettement à long terme, un scénario familier dans la région. Le succès naissant de Malé repose toutefois sur sa capacité à jouer sur la concurrence sans se lier de manière excessive à une puissance unique.

La Route de la Soie maritime chinoise : profondeur stratégique ou piège à dette ?

Les Maldives sont devenues un maillon clé de la Route de la Soie maritime chinoise, volet maritime plus large de l’initiative « Belt and Road », avec des investissements accrus de Pékin au cours de la dernière décennie. Parmi les projets les plus emblématiques figure le pont Sinamalé, aussi appelé pont de l’amitié sino-maldivienne, inauguré en 2018 pour un coût d’environ 300 millions de dollars, financé par des subventions et des prêts concessionnels chinois. Ce pont relie physiquement la capitale Malé à l’île de Hulhulé, où se trouve l’aéroport international principal du pays. Des entreprises chinoises ont aussi financé l’agrandissement de l’aéroport international de Velana, incluant une nouvelle piste et un terminal pour hydravions, afin de soutenir le secteur touristique haut de gamme des Maldives. Bien que présenté comme un projet commercial, il a suscité des interrogations quant à ses potentielles implications duales, civilo-militaires.

Par ailleurs, des entreprises chinoises ont mené d’importants travaux de remblaiement à Thilafushi, créant une île artificielle de 150 hectares à usage industriel et résidentiel. Les méthodes employées rappellent celles utilisées dans la mer de Chine méridionale pour transformer des récifs naturels en bases stratégiques, soulevant des questions sur l’intention derrière ce projet. En 2024, la Chine a signé un accord d’assistance militaire avec les Maldives prévoyant la fourniture d’équipements de défense non létaux et la formation, un geste qui a attiré l’attention à Washington et New Delhi. Contrairement au pacte de sécurité opaque conclu avec les Îles Salomon en 2022, cet accord est largement limité, sans droit de base militaire et soumis à un contrôle institutionnel renforcé.

Malgré ces investissements et une relation globalement amicale avec la Chine, Malé maintient une certaine prudence vis-à-vis du capital chinois. Les responsables maldiviens bénéficient du recul offert par l’exemple du Sri Lanka, lourdement endetté après un boom infrastructurel des années 2000 auprès de la Chine, et contraint de céder pour 99 ans à un opérateur chinois le port de Hambantota dans une opération de troc dette/participation. Alors que la dette extérieure des Maldives continue d’augmenter et que deux prêts importants à la Chine et à l’Inde arrivent à échéance dans la prochaine décennie, les inquiétudes en matière de viabilité financière sont légitimes. Cependant, les dirigeants maldiviens ont adopté des mesures pour éviter de reproduire les erreurs sri-lankaises, notamment en privilégiant la gestion bilatérale de la dette, l’appui sous forme de subventions, et un renforcement du contrôle parlementaire des accords de prêt. Le plus important remboursement à venir est une obligation islamique sukuk de 500 millions de dollars, due en 2026, sans intérêt et répartie entre plusieurs investisseurs, ce qui limite le risque d’instrumentalisation politique par un seul partenaire. Néanmoins, la Chine détient toujours environ 40 % de la dette extérieure des Maldives, soit près de 1,37 milliard de dollars, ce qui souligne l’enjeu majeur de cette stratégie économique.

Le contrepoids indien : influence culturelle et tensions politiques

Partenaire régional historique, l’Inde a répondu à la montée en puissance chinoise par une intensification de ses investissements et de sa diplomatie. Le projet-phare est le Greater Malé Connectivity Project, un programme de 500 millions de dollars comprenant un pont, des chaussées et des routes reliant Malé à trois îles voisines. Financé par une subvention de 100 millions et une ligne de crédit de 400 millions, ce projet constitue la plus importante infrastructure jamais financée par l’Inde aux Maldives. Le pays a également contribué à hauteur de 220 millions de dollars au projet de rehaussement et de protection des côtes d’Addu City, et versé des subventions pour développer les services de ferry et la connectivité maritime inter-îles. D’autres initiatives touchent l’aéroport international de Hanimaadhoo, des améliorations dans les secteurs de l’eau et de l’assainissement pour plus de 100 millions de dollars, ainsi que des aides éducatives, médicales et de formation technique.

Ces efforts ont renforcé la présence indienne dans des secteurs clés et conforté son rôle de partenaire de développement, mais cette proximité accrue suscite aussi des tensions. La coopération militaire, durable et visible, incluant la surveillance maritime et des dons de matériel, provoque des critiques provenant de segments nationalistes maldiviens. Sous la présidence d’Abdulla Yameen (2013-2018), les relations avec l’Inde se sont détériorées, marquées par des accusations d’ingérence, un ressentiment ravivé en 2024 avec la résurgence du mouvement « India Out » sous le président Mohamed Muizzu. La présence de 89 personnels indiens opérant un avion Dornier offert aux Maldives est perçue par certains comme une atteinte à la souveraineté.

Les tensions se sont encore accrues en janvier 2024, lorsqu’une polémique a éclaté à la suite de publications sur les réseaux sociaux de responsables maldiviens visant de façon dépréciative le Premier ministre indien Narendra Modi, déclenchant une vague d’indignation en Inde. Des appels au boycott du tourisme maldivien ont suivi, avec des médias et hommes politiques indiens promouvant les îles Lakshadweep comme alternative. Ces disputes, au-delà de la sphère diplomatique, reflètent des inquiétudes larges quant à la manière dont l’Inde aborde sa relation avec les Maldives : si certains accueillent chaleureusement ces liens historiques et culturels, d’autres y voient une domination régionale trop pesante.

Cependant, malgré les craintes d’un virage pro-chinois prononcé sous l’administration Muizzu, les rapports avec New Delhi se sont stabilisés après sa visite d’État en octobre 2024. Les deux pays ont adopté un document de vision bilatéral centré sur la reprise économique et la sécurité maritime. L’Inde a également annoncé un soutien financier de 760 millions de dollars pour aider les Maldives à surmonter une crise des devises étrangères. En mai 2025, des discussions de haut niveau étaient en cours pour mettre en œuvre cet accord et approfondir la coopération en matière de défense, suggérant que les inquiétudes initiales concernant une bascule stratégique trop nette en faveur de la Chine étaient peut-être exagérées.

En somme, l’Inde demeure un partenaire essentiel pour les Maldives, malgré des frictions diplomatiques ponctuelles. Nombre de Maldiviens expriment toutefois un malaise face à la perception d’une relation asymétrique. La capacité de Malé à consolider ses liens avec New Delhi tout en gérant ces sensibilités internes est une facette de sa stratégie plus large d’engagement multi-aligné, qui vise à interagir avec les grandes puissances sans paraître dépendant d’un acteur unique.

La présence américaine : puissance discrète et ancrage durable

À l’inverse de l’Inde et de la Chine, les États-Unis ont adopté une posture plus discrète mais néanmoins stratégique. En 2020, Washington et Malé ont signé le cadre de la relation en matière de défense et sécurité, premier accord militaire formel entre les deux pays. Cette avancée a été suivie par l’ouverture de la première ambassade américaine aux Maldives et par la réouverture à plein temps de l’ambassade maldivienne à Washington en 2023, témoignant d’un approfondissement des liens institutionnels.

La diplomatie de haut niveau a renforcé cette relation. En novembre 2023, le président Biden a envoyé des hauts responsables assister à l’inauguration du président Muizzu. En juin 2024, le secrétaire d’État Antony Blinken a reçu le ministre maldivien des Affaires étrangères à Washington, réaffirmant publiquement les engagements partagés pour la sécurité maritime, la résilience économique et un Indo-Pacifique libre et ouvert. La coopération en matière de défense s’est également accrue. Les États-Unis ont fait don de patrouilleurs, financé des relevés hydrographiques et amélioré les capacités de surveillance maritime pour aider Malé à protéger sa vaste zone économique exclusive. Des formations dispensées par la 5e brigade d’assistance à la sécurité de l’armée américaine ont appuyé les Forces de défense nationales maldiviennes. Les Maldiviens participent par ailleurs à des cursus américains, y compris en formation militaire professionnelle et formation exécutive. Pour Malé, Washington est un partenaire à faible risque, techniquement compétent et axé sur la coopération stratégique sans empiéter sur les affaires intérieures.

Diversification au-delà des trois grandes puissances

Du point de vue maldivien, chaque grande puissance propose des avantages et des contraintes distincts. La Chine apporte capital et capacités de construction, mais aussi opacité. L’Inde offre rapidité d’exécution, liens historiques et aide éducative, mais génère des tensions internes. Les États-Unis fournissent sécurité et professionnalisation, mais peu d’investissements économiques. Ainsi, Malé ne choisit pas son camp, il diversifie.

Pour éviter une dépendance excessive, les Maldives ont adopté une stratégie délibérée de diversification au-delà des trois grandes puissances régionales, ce qui les distingue d’autres petits États. En 2025, elles ont annoncé la création du Maldives International Financial Centre, un centre financier offshore évalué à 8,8 milliards de dollars. Soutenu par des investisseurs qataris et émiratis et développé par une société basée à Dubaï, ce hub vise à attirer des capitaux mondiaux par l’exonération d’impôt sur les sociétés, des dispenses de résidence et des politiques financières libérales. L’objectif est de faire des Maldives un environnement d’affaires adapté aux nomades numériques, entrepreneurs et particuliers fortunés recherchant des juridictions fiscalement avantageuses. Ce projet ambitieux différencie les Maldives dans leur tentative de diversification économique, mais sa taille, dépassant la totalité du PIB national, comporte des risques sérieux d’endettement et de réputation, susceptibles de fragiliser l’autonomie stratégique patiemment construite.

Les Maldives ont aussi renforcé leurs liens avec d’autres pays à majorité musulmane au-delà du Qatar et des Émirats arabes unis, en matière de formation militaire, coordination diplomatique et coopération au développement. Le Pakistan a assuré des formations d’officiers, des exercices conjoints et des échanges de haut niveau dans le domaine de la défense. La Turquie a offert aux Maldives le TCG Volkan, un ancien patrouilleur rapide à missiles de la marine turque, et lancé des programmes de formation navale. Cette montée en puissance des relations avec des partenaires islamiques reflète la stratégie de Malé d’intégration dans diverses architectures économiques, diplomatiques et sécuritaires, fondée notamment sur des affinités culturelles et religieuses, les Maldives étant constitutionnellement un pays à population 100 % musulmane.

Autonomie et risques sous contraintes : enseignements d’un petit État

La politique étrangère des Maldives s’appuie sur plusieurs atouts structurels : le PIB par habitant le plus élevé de la région sud-asiatique, un système politique très centralisé et une faible fragmentation ethnique et politique interne. Les décisions sont majoritairement dirigées par le bureau présidentiel, soutenu par un ministère des affaires étrangères restreint mais technocratique, qui a su tisser des liens étroits avec les capitales du Golfe, d’Asie et de l’Occident. Cette centralisation, héritée d’un passé autoritaire, garantit réactivité diplomatique, cohérence du message et gestion durable des relations, qualités souvent absentes dans des démocraties plus grandes ou divisées comme le Sri Lanka voisin. Cette organisation permet aussi à Malé de s’adapter rapidement aux évolutions géopolitiques, comme en témoigne la « remise à plat » des relations avec l’Inde entre 2024 et 2025.

Mais cette marge d’autonomie n’est pas illimitée dans le contexte géopolitique actuel. Un endettement excessif, une mauvaise évaluation des intentions des grandes puissances ou une focalisation sur des gains à court terme pourraient compromettre la trajectoire des Maldives. Les responsables maldiviens semblent conscients de ces risques et mettent en place des garde-fous institutionnels, notamment par plus de transparence, d’encadrement et par la diversification des partenariats, afin d’éviter la « piège Hambantota ». Toutefois, compte tenu du fardeau élevé de la dette extérieure, ces mesures pourraient ne pas suffire.

À mesure que la compétition entre grandes puissances s’intensifie dans l’Indo-Pacifique, l’exemple maldivien offre une étude intéressante de l’agency des petits États. Bien que ce ne soit pas encore une tendance généralisée, les Maldives reflètent une évolution naissante, également observable à Maurice ou aux Seychelles, où de petits États insulaires manœuvrent avec plus d’agilité face à la compétition interétatique. La capacité de Malé à maintenir cet équilibre stratégique est une question ouverte.