Alors que l’armée américaine s’engage dans une transformation numérique sans précédent depuis trois décennies, une première équipe opérationnelle de données de la Réserve a été déployée pour tester la capacité des forces à intégrer ces nouveaux outils en situation réelle. Ce retour d’expérience met en lumière les difficultés culturelles et organisationnelles au cœur de cette transition.
Le conflit entre systèmes hérités et technologies modernes n’est pas nouveau. Il y a un siècle, l’armée discutait encore de la pertinence du cheval à l’ère des blindés. Aujourd’hui, cette fracture se manifeste entre les « conforts » analogiques et une modernisation profonde, portée par le numérique et les données.
En juin dernier, la Réserve de l’Armée américaine a déployé une petite équipe opérationnelle dédiée à la gestion des données lors de l’exercice Mojave Falcon à Fort Hunter Liggett. Cette initiative pionnière avait pour objectif d’éprouver le recours aux experts numériques citoyens-soldats afin d’optimiser la prise de décision en contexte opérationnel de haute intensité, notamment en matière logistique.
L’équipe, chargée de suivre et d’améliorer la distribution de denrées, carburants et munitions sur une vaste zone, a utilisé des plateformes comme Palantir, Tableau et PowerBI pour créer des visualisations adaptées aux besoins du commandement. En dix jours, elle a tenté d’ajouter une couche analytique fine à la gestion du soutien, avec des résultats tangibles.
Malgré cet apport, l’accueil fut mitigé. Si certaines sections ont embrassé cette approche, d’autres sont restées attachées aux méthodes traditionnelles. Un officier a résumé le scepticisme ambiant en déclarant: « Nous ne pouvons pas dépendre uniquement des ordinateurs et des réseaux ; il nous faut revenir aux cartes tactiques et aux calques d’acétate. » Ce conservatisme met en lumière la nécessité d’instaurer un climat de confiance autour des technologies numériques.
La difficulté majeure n’est pas technique, mais culturelle. Comme l’a souligné récemment le général Patrick Ellis, malgré d’importants investissements dans les infrastructures numériques, l’intelligence artificielle et l’informatique en nuage, le changement de culture tarde à suivre. La capacité à exploiter les données dépend d’un leadership capable de poser des questions pertinentes et de s’appuyer sur ces outils pour guider la prise de décision stratégique.
Durant l’exercice, des problèmes se sont aussi posés concernant la qualité des données simulées : les informations fournies aux sections logistiques ne reflétaient pas la granularité et la complexité du terrain réel, compliquant la modélisation et la prise de décision. Par ailleurs, la gouvernance et la sécurité des données demeurent des zones d’ombre, freinant l’exploitation fluide et sécurisée des informations à travers les échelons. Cette expérience rappelle que la simplification apparente des données numériques ne dispense pas d’une rigueur et d’une formation appropriées.
Une autre leçon clé fut la nécessité de déployer ces équipes auprès d’unités ayant déjà une base minimale de culture numérique. Tenter d’introduire ces outils sans préparation préalable équivaut à proposer un entraînement physique intense à quelqu’un n’ayant jamais fréquenté de salle de sport. De même, la collaboration entre experts techniques et utilisateurs doit être flexible, alliant co-présence initiale sur le terrain et travail à distance pour maximiser la productivité.
Cependant, malgré ces défis, certains secteurs ont pleinement adopté cette démarche innovante, en se montrant désireux d’exploiter pleinement leurs données pour anticiper et optimiser leurs actions. Ces premiers adopteurs devraient constituer le socle des futurs cadres de combat digitaux.
L’expérience Mojave Falcon confirme que pour réussir la transformation numérique, l’armée américaine doit accompagner ces changements de capacités par un profond travail de formation et d’éducation des leaders. Ceux-ci ne doivent pas nécessairement devenir des spécialistes des données, mais doivent maîtriser suffisamment ces outils pour formuler les bonnes questions et intégrer les analyses au processus décisionnel.
À l’image de la transition historique entre la cavalerie et les blindés, la modernisation ne repose pas uniquement sur de nouvelles plateformes, mais impose une évolution de la doctrine, de l’entraînement et de l’état d’esprit. Le cheval n’a pas disparu du jour au lendemain, tout comme les débuts du char furent marqués par des difficultés techniques. De même, adopter pleinement une armée orientée données suppose de surmonter les réticences naturelles, sous peine d’être dépassé par des adversaires mieux préparés et plus innovants.
En investissant dans ses forces et en fournissant les outils adaptés, l’armée mise sur ses capacités d’adaptation. La grande question est désormais de savoir si les leaders sauront se défaire des pratiques analogiques confortables pour pleinement tirer parti des potentialités offertes par les données, algorithmes et réseaux numériques, véritables moteurs de conduite des opérations modernes.
Jim Perkins, officier dans la Réserve de l’Armée américaine, est expert en technologies numériques appliquées à la sécurité nationale. Affecté au bureau Digital and Artificial Intelligence de la Réserve, il a précédemment servi dans le 75e Commandement de l’Innovation de l’Armée.