En décembre 2022, la Corée du Nord a lancé cinq drones à travers la zone démilitarisée en direction du territoire sud-coréen. L’un d’eux est allé jusqu’à la capitale Séoul et aurait même pu capturer des images de la présidence sud-coréenne. Malgré le déploiement de chasseurs et d’hélicoptères d’attaque, l’armée sud-coréenne n’a pas réussi à détruire ces drones. Depuis cet incident, Séoul a investi dans des capacités de défense anti-drones, mais il reste plus difficile et coûteux de mener des opérations de contre-drones que d’attaquer avec ces appareils.

En seulement trois ans depuis cette incursion, les capacités en drones de la Corée du Nord ont fortement progressé. Grâce à l’appui matériel, technologique et à la formation venant de la Russie, avec des liens indirects avec l’Iran, ainsi qu’à l’expérience acquise sur le terrain dans la région de Koumsk en Russie, les tactiques et matériels nord-coréens liés aux drones offensifs et défensifs se sont considérablement améliorés et sont devenus plus létaux.

En s’appuyant sur des médias, des déclarations de responsables de la sécurité nationale, des témoignages de soldats en première ligne et des vidéos issues des réseaux sociaux, il est possible d’analyser l’évolution tactique et matérielle des forces nord-coréennes, l’aide russe reçue, ainsi que la manière dont cette technologie compense certaines limites tactiques et technologiques de Pyongyang. Ces avancées permettent au régime nord-coréen de renforcer ses objectifs stratégiques.

Les troupes nord-coréennes engagées aux côtés de la Russie en Ukraine ont acquis une expérience concrète dans la guerre moderne par drones, malgré des pertes initiales importantes liées au manque d’expérience. Cette exposition au combat, couplée à des transferts technologiques russes, accélère le développement des capacités et des tactiques nord-coréennes en matière de drones, ce qui accroîtra sensiblement leur puissance militaire et leur potentiel de coercition sur la péninsule coréenne et au-delà.

Des débuts difficiles

Environ 15 000 soldats nord-coréens ont été déployés pour combattre en Ukraine, dans la région de Koumsk en Russie. Outre les armes, la technologie, le pétrole ou la monnaie, un avantage majeur de cette opération était de permettre à ces troupes de gagner une expérience tactique dans un champ de bataille moderne, ainsi que de développer des technologies et des stratégies pour des futurs conflits.

Les drones jouent un rôle central dans la guerre russo-ukrainienne, causant entre 70 et 80 % des pertes des deux côtés. Peu coûteux, adaptables et rapidement produits, les drones incarnent une course technologique permanente entre mesures électroniques offensives et contre-mesures. L’émergence de drones résistants au brouillage radio, puis de drones contrôlés via câble à fibre optique, a transformé la dynamique du champ de bataille. Pour la Corée du Nord, le plus important n’est pas la technologie précise mais la nature même de cette compétition permanente.

Aux côtés de ses troupes, Pyongyang a fourni à la Russie des canons automoteurs, lance-roquettes multiples et missiles balistiques. Pourtant, aucun drone n’a semblé accompagner cette aide, malgré l’importance stratégique donnée par la Corée du Nord au développement de ces capacités. À leur arrivée, les soldats nord-coréens ont reçu une formation basique à la guerre par drones et disposaient d’un soutien limité de pilotes russes. Ils restaient toutefois très vulnérables aux drones ukrainiens. En fin 2024, par exemple, une unité de drones de l’armée ukrainienne a anéanti une cinquantaine de soldats nord-coréens tentant vainement de se cacher de nuit.

Malgré un taux de pertes élevé, les forces nord-coréennes ont rapidement appris. Elles ont établi des postes d’observation avancés pour repérer les drones et ont divisé leurs pelotons en sections plus petites et plus mobiles. Le journal intime d’un soldat tué a révélé un système de « leurre et destruction » pour contrer les drones : un soldat fait diversion, tandis que deux autres restent en embuscade pour abattre l’appareil. Le soldat servant d’appât est instruit de ne pas être capturé et serre une grenade sous le menton en ultime recours.

Cependant, ces troupes manquaient encore d’équipement de détection et de brouillage électronique, ce qui compromettait sérieusement leur défense anti-drones. Des vidéos témoignent d’attaques réussies de drones ukrainiens sur des groupes nord-coréens se déplaçant ensemble, ce qui n’arrivait pas aux troupes russes.

La communication faible avec les forces russes a aussi pénalisé ces soldats. Moscou avait essayé d’enseigner cent phrases militaires russes aux Nord-Coréens, mais cela est arrivé trop tard. Un incident de tir ami causé par une barrière linguistique a coûté la vie à huit alliés russes. La coordination s’est malgré tout améliorée : plusieurs responsables russes ont travaillé directement avec les unités nord-coréennes pour l’appui en artillerie, logistique, guidage et reconnaissance drone.

Adaptation et ripostes

Au début, aucun brouilleur ni détecteur n’était fourni de manière standard aux Nord-Coréens. Pourtant, certaines unités particulièrement dotées avaient bien reçu des capacités limitées de guerre électronique, comme l’a prouvé une unité ukrainienne qui a capturé un détecteur de drone et une radio portable détenus par un officier nord-coréen.

En mars, des preuves de l’usage par la Corée du Nord de pistolets à brouillage de drones sont apparues. Un soldat capturé a déclaré qu’environ six de ces armes, fournies par la Russie, équipaient sa compagnie. Il a aussi témoigné de la nature évolutive du combat par drones, précisant que les drones abattus facilement au début devenaient progressivement plus résistants grâce à un changement de fréquence.

Dans des vidéos émises par la télévision d’État russe, les Nord-Coréens ont été formés par des instructeurs russes à coordonner leurs groupes de combat et à contrer des drones, principalement par l’utilisation de fusils de chasse Vepr-12, une méthode courante pour détruire les drones en Ukraine et en Russie. Les formations insistent sur l’action en petits groupes tactiques de 2 à 3 soldats. Cette spécialisation explique pourquoi les Nord-Coréens étaient souvent peu équipés pour la défense électronique : les russes assument l’essentiel de la reconnaissance drone, du soutien et de la logistique.

Selon le correspondant militaire russe Boris Rozhin, les soldats nord-coréens sont précis au tir, mais ne différencient pas toujours les drones ukrainiens des russes, ce qui a conduit à abattre parfois des drones alliés. En mars 2025, ces soldats ont joué un rôle déterminant dans la reconquête russe de Koumsk, bien que payée au prix de 4 000 victimes. Leur implication a été qualifiée d’importante dans plusieurs secteurs du front, où ils faisaient des assauts massifs surpassant en nombre les défenseurs ukrainiens.

Une avancée tactique majeure à Koumsk a été l’emploi par la Russie de drones contrôlés par câble à fibre optique, insensibles aux brouillages radios. Les Nord-Coréens ont ainsi directement bénéficié et tiré des enseignements de cette innovation.

Une autre tactique apprise dans ce théâtre d’opérations est d’exploiter les conditions météo telles que la neige et le brouillard pour éviter la détection par drones. Initialement vulnérables à ces appareils, les forces nord-coréennes ont su adapter leurs mouvements et progressé sous une couverture naturelle, comme lors de la reprise du village de Plekhovo.

Le retour des soldats nord-coréens dans des zones de combat, comme Koumsk ou le Donbass, pourrait s’accompagner d’une meilleure dotation en équipements de brouillage, d’une adaptation doctrinale et d’un soutien accru des forces russes ou d’une montée en puissance de leur propre expertise autonome.

Transferts technologiques létaux

En échange de l’appui militaire et des envois d’armes, Moscou a apporté à Pyongyang une aide économique, technologique, et diplomatique. Cette coopération a favorisé une forme de marché commun entre autocraties, facilité le développement et la prolifération conjointe de technologies létales au profit d’adversaires communs des États-Unis. L’appui russe a été crucial dans les progrès nord-coréens en matière de drones.

Les drones nord-coréens sont souvent des imitations. Lors de la visite du ministre russe de la Défense en juillet 2023, Pyongyang a exhibé deux modèles similaires aux drones américains Reaper et Global Hawk. Cependant, une analyse du Center for Strategic and International Studies indique que ces copies reprennent surtout la forme des appareils, sans disposer des équipements avancés américains. Un missile tiré par ces drones ressemble toutefois à un Hellfire américain, suggérant une certaine connaissance du matériel occidental, bien que leur capacité opérationnelle réelle reste inconnue.

En septembre 2023, lors de sa visite en Russie, Kim Jong Un a reçu plusieurs drones suicide et un drone de reconnaissance de la région de Primorié. Leur nombre est limité, mais leur importance réside dans la technologie avancée que la Corée du Nord est réputée capable de reproduire.

En 2024, Kim a ordonné le lancement de la production de masse de drones suicide et l’intégration d’intelligence artificielle (IA) dans ces appareils, jugeant que les drones « réussissent dans les conflits majeurs comme mineurs » et qu’ils nécessitent une mise à jour des théories militaires.

Lors d’un récent test, Pyongyang a présenté des drones suicide équipés de systèmes d’IA, même si leur capacité opérationnelle précise demeure inconnue. La rapidité de ces avancées soulève des interrogations sur l’aide technologique russe. Des rapports font état d’un drone russe Shahed-136 équipé d’une IA pour la navigation sans GPS, utilisant un ordinateur embarqué Nvidia Jetson Orin pour traiter les données visuelles en vol et ajuster sa cible.

En novembre 2024, Volodymyr Zelensky a révélé que la Corée du Nord prévoyait d’envoyer des ouvriers dans des usines militaires russes, notamment celles fabricant des drones suicide, pour accélérer la production et bénéficier de formations opérationnelles.

En février 2025, Moscou aurait aussi accepté d’aider techniquement Pyongyang à produire en masse divers types de drones. Une délégation nord-coréenne a visité une université technique et un centre de formation aux drones en Russie, assistant à un salon industriel permettant de nouer d’éventuels contacts fournisseurs.

En juin 2025, Kyrylo Budanov, chef du renseignement militaire ukrainien, a indiqué que la Russie aidait la Corée du Nord à fabriquer localement des drones kamikazes Garpiya et Geran, dérivés du drone iranien Shahed-126 produit en masse par Moscou. Ce transfert est inédit, car traditionnellement, l’Iran était l’acheteur et la Corée du Nord le vendeur dans leur commerce illicite.

La Russie a également fourni à Pyongyang un système mobile de défense aérienne Pantsir, nettement plus moderne que les équipements existants nord-coréens. Ce système peut contrer drones, avions, missiles de croisière et munitions de précision, ce qui pourrait preluder à d’autres transferts ou à la production nationale d’équipements similaires.

Un levier renforcé pour la stratégie de coercition de Pyongyang

La priorité accordée aux drones atteste de la volonté du régime nord-coréen d’accroître sa capacité de projection de force à travers une production massive et l’intégration des dernières technologies, afin de soutenir ses objectifs stratégiques et politiques.

Comme la Russie, la Corée du Nord est équipée d’une aviation obsolète et d’une marine faible, avec des difficultés à entraîner des opérations combinées efficaces. Ses forces terrestres massives misent sur l’artillerie et l’infanterie lourde en nombre pour écraser leurs ennemis. Les drones apparaissent comme une solution décentralisée, économique et efficace, intégrant des munitions à longue portée et des capacités de reconnaissance puissantes. Ils compensent l’absence d’une force aérienne moderne et peuvent contribuer à la stratégie de coercition du régime, visant à intimider ses voisins, obtenir des concessions, et renforcer la légitimité militaire du gouvernement.

Kim Jong Un a à plusieurs reprises souligné l’importance des drones comme multiplicateur de force moderne, mettant en avant la nécessité de développer des capacités de drones et de contre-drones ainsi que des entraînements combinés. Il a déclaré que « la compétition militaire globale s’articule de plus en plus autour des technologies innovantes liées aux drones » et que l’intégration de systèmes sans pilote dans la doctrine militaire est une des priorités.

Cette modernisation par les drones pourrait modifier l’équilibre militaire sur la péninsule coréenne de plusieurs façons :

  • La production locale de drones suicide inspirés des modèles iraniens et russes pourrait permettre à Pyongyang de frapper n’importe quelle cible en Corée du Sud, et en grande quantité, ce qui menacerait de submerger les défenses aériennes sud-coréennes.
  • Les drones s’insèrent dans une logique asymétrique similaire à celle des missiles balistiques et de la guerre cybernétique, étant moins coûteux à déployer qu’à contrer, favorisant ainsi l’attaquant dans une guerre d’usure.
  • Ils renforcent les capacités de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR) de l’armée nord-coréenne, déjà limitée géographiquement et techniquement, améliorant grandement sa maîtrise de la situation sur la péninsule.
  • Ils pallient les faiblesses de l’aviation nord-coréenne, récente intégrant des tactiques hybrides combinant aéronefs pilotés et drones, avec des unités spécifiquement dédiées à ces opérations.
  • L’expérience acquise à Koumsk a accéléré la modernisation militaire nord-coréenne en matière de drones, soulignant l’importance d’une adaptation technologique permanente, du déploiement tactique agile et d’unités de guerre électronique spécialisées.
  • Enfin, la production de drones offre une source potentielle de revenus via leur exportation vers les clients traditionnels de Pyongyang au Moyen-Orient, en Afrique ou en Russie, avec une discrétion assurée par l’absence de marquages d’origine.

Il reste toutefois à préciser que la Corée du Nord continue ses développements en matière de technologie et tactique drone. Le déploiement massif de capacités avancées n’est pas instantané, mais l’expérience du conflit ukrainien et les transferts russes stimulent fortement cette ambition.

Conclusion

L’incursion par drones de 2022 a constitué un signal d’alerte pour la Corée du Sud et leur alliance avec les États-Unis. Quittant la phase de réaction, Séoul augmente désormais ses budgets de défense, développe des technologies anti-drones et coopère étroitement avec Washington. Lors des exercices annuels Freedom Shield, les drones ont été largement intégrés dans les scénarios de guerre, démontrant l’importance stratégique accordée à cette nouvelle menace.

La Corée du Sud a créé un commandement drone, prévoit de doubler la taille de sa flotte dans l’année à venir, et explore des concepts innovants comme des drones de combat embarqués sur porte-avions. Les États-Unis s’engagent aussi via un ordre exécutif et un plan du Pentagone visant à renforcer la filière industrielle de drones militaires, accélérer les avancées technologiques et former efficacement les forces.

Le défi principal demeure le coût élevé des systèmes anti-drones, alors que les drones eux-mêmes sont relativement bon marché. Plutôt que dépenser des millions en missiles coûteux pour détruire des drones à quelques milliers de dollars, la solution pourrait passer par des technologies plus économiques. Les États-Unis et la Corée du Sud, leaders en innovations technologiques, doivent ainsi poursuivre vigoureusement leurs efforts pour garder une avance, adapter leurs doctrines, accélérer la production et affiner leurs entraînements conjoints au combat par et contre les drones.

Jonathan Corrado est directeur des politiques à The Korea Society et chercheur associé non résident à l’Atlantic Council. Chelsie Alexandre est responsable du programme politique à The Korea Society. Anton Ponomarenko est stagiaire en politique à The Korea Society, diplômé en études régionales (Asie de l’Est) de Columbia University.