Le Congrès américain a adopté la loi dite « One Big Beautiful Bill » le 3 juillet, que le président Donald Trump a promulguée le 4 juillet. Ce texte prévoit une augmentation significative des dépenses de défense. Cinq experts ont été sollicités pour analyser ses conséquences sur les principales priorités du gouvernement Trump en matière de défense : modernisation nucléaire, recrutement et fidélisation des personnels, construction navale, capacités spatiales, et le programme « Golden Dome ».
Heather Williams
Directrice du Project on Nuclear Issues et Senior Fellow au Department of Defense and Security du Center for Strategic and International Studies
La loi « One Big Beautiful Bill » marque un tournant dans l’engagement de l’administration Trump pour la modernisation nucléaire, notamment avec des investissements accrus dans les bombardiers B21 Raider, le missile de croisière nucléaire lancé depuis la mer, et la conversion des tubes des sous-marins Ohio pour accueillir davantage de missiles, en prévision de l’expiration du nouveau traité de réduction des armements stratégiques en 2026. Ces mesures confirment les conclusions de la Commission bipartite sur la posture stratégique de 2023, qui jugeait les plans de modernisation nucléaire insuffisants pour répondre à un environnement stratégique inédit avec deux puissances nucléaires majeures.
Ces investissements à court terme témoignent d’une volonté affirmée de renforcer la dissuasion nucléaire américaine. Toutefois, il s’agit là d’une première étape parmi d’autres nécessaires : développement d’une nouvelle capacité tactique à distance (stand-off), soutien logistique comme les avions ravitailleurs, stratégies de réduction des risques en complément de la dissuasion, et coopération avec les alliés pour consolider la dissuasion régionale. Si cette loi reflète la direction prise, elle annonce une prise au sérieux renouvelée de la dissuasion adaptée au contexte stratégique actuel.
Katherine Kuzminski
Directrice des études au Center for a New American Security
« One Big Beautiful Bill » met à disposition du Département de la Défense et des services militaires les moyens d’améliorer le recrutement et la fidélisation des effectifs. Il prévoit notamment 50 millions de dollars pour les primes, les rémunérations spéciales et les programmes d’incitation à travers les différentes branches. Des investissements stratégiques sont aussi réalisés dans l’aide à la formation et la modernisation des casernes et logements militaires, répondant à une préoccupation commune de la législature et des forces armées.
Par ailleurs, la loi intègre des mesures visant à améliorer la qualité de vie des militaires et de leurs familles : aide financière pour la garde d’enfants, remboursement des frais liés à la reconnaissance professionnelle des conjoints, et augmentation des allocations temporaires de logement lors des changements de poste permanents, dépenses ayant un impact réel sur les familles militaires. Ces dispositifs s’inscrivent dans des priorités politiques affirmées depuis plusieurs années par les dirigeants civils et militaires, bien que l’évolution du contexte du recrutement puisse nécessiter des ressources accrues dans les budgets futurs.
Shaan Shaikh
Analyste en défense chez RAND
La loi consacre 24,4 milliards de dollars à la défense intégrée contre les menaces aériennes et balistiques. Donald Trump a qualifié ce financement comme un « premier versement » dans son programme élargi « Golden Dome » pour la défense du territoire national, dont le coût est estimé à environ 175 milliards de dollars. Ce financement inclut 9,2 milliards pour des capteurs spatiaux, 5,6 milliards pour le développement de capacités d’interception spatiales et en phase d’ascension (boost-phase), 2,2 milliards pour accélérer la défense contre les armes hypersoniques, et près de 2 milliards pour moderniser les radars terrestres, entre autres.
Pour cette première tranche budgétaire, le Congrès semble privilégier des systèmes éprouvés, l’accélération de programmes en cours et la modernisation d’équipements anciens. Cette stratégie prudente et peu risquée devrait évoluer dans les prochaines années au fur et à mesure que les responsables de Golden Dome, tels que le général Michael Guetlein, finaliseront leurs plans.
Steven Wills
Analyste maritime au Center for Maritime Strategy
Éditeur de « Returning from Ebb Tide, Renewing the United States Commercial Maritime Enterprise »
La loi « One Big Beautiful Bill » s’accompagne d’un financement très conséquent, avec 29 milliards de dollars dédiés à la construction navale. Contrairement à l’ordonnance présidentielle et au SHIPS for America Act, qui ciblaient majoritairement les chantiers civils, cette législation concentre ses ressources sur la construction navale militaire, en particulier pour la Marine et la Garde côtière, tout en bénéficiant indirectement aux infrastructures civiles.
Au-delà des fonds militaires, la loi prévoit 5 milliards de dollars pour renforcer la base industrielle maritime, soutenant des secteurs clés tels que la fabrication de turbines, d’hélices, la production d’acier laminé et les technologies d’impression 3D. La Garde côtière bénéficiera d’un financement inédit de 25 milliards pour renouveler ses aéronefs fixes et à voilure tournante, ses navires de patrouille, dont le Polar Security Cutter, ainsi que les brise-glaces et les programmes de sécurité maritime.
Ces investissements devraient impulser un redéploiement vital de la capacité industrielle navale américaine, bien que la pérennité de ces avancées dépendra d’un engagement financier soutenu. Il est à noter que le bureau chargé de la construction navale au sein du Conseil de sécurité nationale a été fermé récemment, ce qui pourrait compliquer la mise en œuvre des priorités en matière de construction navale.
Sam Wilson
Directeur des systèmes au Aerospace Center for Space Policy and Strategy
Cette loi aura un impact majeur sur la Space Force. Bien que la demande budgétaire initiale du président ait signifié une réduction de 9 % par rapport aux crédits de l’exercice 2025, le montant final combiné au financement issu de la loi de réconciliation représente une hausse de près de 40 %. Sur l’ensemble des dépenses de sécurité nationale prévues par la loi, 14 % sont consacrés à l’espace, un pourcentage élevé comparé aux moins de 4 % initialement proposés dans le budget de la défense.
Au-delà de cette augmentation globale, la loi apporte un financement dédié à l’initiative « Golden Dome », notamment pour des capteurs spatiaux, les infrastructures de lancement et de test, ainsi que des systèmes d’interception spatiaux. Ce dernier volet est novateur, puisque les États-Unis n’avaient pas engagé de programme public similaire depuis l’époque de l’Initiative de défense stratégiques lancée par le président Ronald Reagan. Bien que Golden Dome ne se limite pas à l’espace, la majorité des fonds y étant alloués révèle l’importance centrale de cette dimension dans la stratégie globale de sécurité nationale de l’administration.