Le son est familier : le bourdonnement aigu d’un système d’aéronef sans pilote (drone) qui fend le ciel. Pour le soldat au sol, c’est le bruit de la perte de contrôle. Face à ce sentiment nouveau de vulnérabilité, le simple bruit des drones devient une source de stress post-traumatique, témoignant de la puissance psychologique de ces engins. Il est temps d’aborder ouvertement les implications cognitives des drones dans les opérations d’influence militaire.
La plupart des analyses se concentrent sur les effets kinétiques des drones. Internet regorge de vidéos de frappes ingénieuses ciblant des conscrits russes retranchés. Ces frappes illustrent la valeur tactique des drones : un accès à faible risque à des zones contestées. Cependant, personne ne prétend que les drones soient des armes stratégiquement décisives.
Lorsqu’un analyste militaire adopte un autre angle, il considère surtout les menaces liées à l’usage ennemi des drones, notamment leur capacité à brouiller les frontières géographiques du contrôle territorial. Leur vitesse élevée et leur large rayon d’action imposent une redéfinition élastique des lignes de front et appellent à repenser la protection des arrières.
Le plus astucieux usage des drones réside probablement dans leur impact psychologique. Si leur efficacité pour frapper des cibles est confirmée, il apparaît aussi que les drones exercent une pression mentale croissante sur soldats et civils. Inarrêtables, surgissant en masse de nulle part, pris pour des tueurs implacables, ils paralysent. Sur le plan tactique, ils avantagent les forces spéciales ciblant avec précision, mais la paralysie qu’ils induisent offre une opportunité stratégique, surtout à la partie en infériorité numérique. Cette appréhension alimente une impasse par la dissuasion, favorisant la force désavantagée, comme le montre le conflit russo-ukrainien. Ce phénomène n’est pas souhaitable puisqu’il fige les lignes et prolonge les combats, tout en générant de nouveaux traumatismes. Les chefs militaires envisagent souvent les drones pour infliger de lourdes pertes ou occuper un terrain, sans suffisamment prendre en compte la réaction cognitive humaine face à ces systèmes.
Drones : au-delà des frappes et de la reconnaissance
Les soldats en première ligne redoublent d’ingéniosité pour se camoufler et échapper à la détection par drone. La surveillance persistante crée de la paranoïa au sein des groupes terroristes et suscite des soupçons internes à ces organisations. Chez les civils, la présence constante des drones engendre peur, impuissance et désespoir.
Peu à peu, il devient évident que tous les acteurs d’une zone de conflit sont, d’une certaine façon, captifs des drones. Leurs applications cognitives — encore très peu étudiées — commencent seulement à se révéler. Elles permettent notamment de contrôler les terrains, d’influencer directement les perceptions des combattants, et d’exploiter les données recueillies à des fins d’influence plus larges.
Distraction
En zone de conflit, le simple bruit ou la vue d’un drone déclenche une réaction instinctive de combat ou de fuite. Cette réaction spontanée crée une fenêtre brève mais fiable pour détourner l’attention des forces ennemies, même sur des positions fortement défendues. Elle offre aussi l’opportunité de focaliser les tirs d’armes légères sur les drones, protégeant ainsi des cibles plus sensibles. Par exemple, en phase offensive, déployer des drones peut temporairement capter le feu ennemi pour faciliter une manœuvre d’assaut, sans les pertes associées aux leurres traditionnels.
Déplacement
La présence d’un drone pousse souvent à tenter de le détruire, l’éviter ou se cacher. Ce sentiment de surveillance inévitable peut conduire à l’abandon ou au relâchement du contrôle d’un emplacement par crainte d’être détecté ou frappé. En ce sens, les drones de surveillance peuvent devenir des instruments de contrôle du terrain, permettant par exemple de sécuriser un corridor d’attaque sans déployer des dispositifs lourds comme des mines.
Immobilisation
Les récents combats ont vu des combattants se retrancher, cherchant la protection dans des abris renforcés et limitant leurs sorties. Ce phénomène traduit une paralysie causée par la présence continue des drones. Les commandants peuvent donc utiliser une couverture drone prolongée pour immobiliser temporairement l’ennemi. Cette leçon tirée du conflit russo-ukrainien modifie profondément la façon dont des forces moins équipées affrontent un adversaire supérieur, les drones devenant un égalisateur tactique.
Équivoque
Les drones sans marquage ou attribués à tort génèrent confusion et peur chez combattants comme civils. L’attribution de la frappe se fonde souvent sur la trajectoire du drone, jugée peu fiable puisque ces engins franchissent aisément les lignes de contrôle. Réduire les marquages et imiter des aéronefs plus puissants, dans les limites du droit de la guerre, crée une ambiguïté utile, bien que soulevant des dilemmes éthiques. Cette nature difficilement traçable facilite aussi les opérations de « faux drapeau » par voie technologique avec un faible risque d’identification.
Conditionnement
Exposés à des attaques répétées, les combattants modifient leurs routines pour échapper à la détection. Une première attaque de drone suivie d’une autre conditionne la cible à anticiper de nouveaux assauts, révélant une vulnérabilité psychologique exploitée par une exposition régulière. Ainsi, les drones peuvent façonner l’environnement cognitif en établissant des rythmes prévisibles de frappes, accentuant un sentiment d’inévitabilité bien plus intense que par le passé.
Documentation, diffusion et condamnation
Au-delà de leur fonction tactique, les drones sont de puissants outils de propagande militaire et de guerre psychologique. Les images qu’ils produisent influencent les perceptions publiques et le moral des belligérants. Les médias militaires s’en servent pour montrer défaites, redditions ou désertions ennemies, transmettant aussi une sensation d’omniprésence inexorable. Ces images nourrissent les récits de défi et de victoire imminente, tout en sapant le moral adverse. Un usage illégal ou éthiquement discutable, s’il est filmé, expose à de lourdes critiques dans les médias. Parmi les matériels militaires, les drones figurent parmi les plus détestés, juste derrière les armes de destruction massive.
Le groupe État islamique a donné l’exemple en produisant des séquences vidéo de grande portée lors de son apogée en Irak et au Levant, suscitant l’attention du Pentagone, qui peine cependant à produire des contenus aussi convaincants.
Les drones peuvent aussi être équipés de haut-parleurs pour communiquer avec des combattants, distribuer des tracts, ou diffuser des sons non létaux à fort décibel. Ils peuvent également acheminer secours humanitaires et aide médicale dans des zones inaccessibles. Leur capacité de projection d’informations réduit la distance nécessaire aux messages sonores de terrain et facilite l’accès aux publics ciblés.
Des cas récents d’utilisation de drones pour la documentation et la diffusion soulignent leur potentiel stratégique dans les opérations d’information, dépassant le simple champ de bataille. Par exemple, une vidéo drone d’un crime de guerre — réel ou simulé — peut servir de preuve dans les tribunaux ou les négociations diplomatiques, dans le but d’isoler un agresseur et de mobiliser la communauté internationale. Ils peuvent aussi documenter discrètement les préparatifs militaires avant une offensive, alimentant le doute sur la légitimité de l’agresseur et renforçant la coopération internationale en défense.
Les résultats stratégiques de telles campagnes sont concrets et mesurables, à l’instar de la diffusion publique des informations sur la préparation russe à l’invasion de l’Ukraine en 2022, qui a consolidé la détermination internationale contre Moscou. Exposer les préparatifs chinois pour une invasion de Taïwan serait un usage idéal de ces opérations d’information par drone, potentiellement plus dissuasif qu’une attaque destructive. Néanmoins, réussir ces applications demande un changement de perspective, passant d’usages létaux à des applications créatives et cognitives.
Éthique
Ces applications cognitives soulèvent de nombreuses questions éthiques. Les risques de déshumanisation induite par la guerre par drones, le faible niveau de responsabilité dans les opérations à distance, le risque élevé de dommages collatéraux, et la traumatisation psychologique encore insuffisamment évaluée alimentent un dilemme sécuritaire contemporain.
Ces défis moraux semblent exacerbés par l’absence de limites juridiques internationales claires et appliquées. Comme l’a récemment averti l’auteur des fameux « mémos sur la torture » de 2002 du ministère américain de la Justice, « les appels à une régulation légale échoueront et pourraient même être contre-productifs. L’histoire montre que la régulation précoce d’une technologie militaire est rarement efficace lorsque les États apprennent encore les coûts et bénéfices des nouvelles armes. »
La réalité actuelle impose aux États-Unis de s’attendre aux pires usages adverses de ces technologies. Il ne suffit pas de tenter d’égaler l’adversaire en capacités létales. Le Pentagone n’a guère d’autre choix que de dépasser les capacités et les usages, parfois diaboliques, des drones ennemis, notamment dans leur dimension psychologique, que les responsables militaires qualifient de véritable « enfer » des scénarios futurs. Le secrétaire à la Défense a clairement annoncé vouloir dominer numériquement la bataille des drones, mais il faudra aussi penser aux effets secondaires et politiques, en lançant des politiques et exercices pour exploiter pleinement ces avantages psychologiques. Pour l’instant, cela ne semble pas être une priorité au sein des services militaires.
Cependant, cette dure réalité ne déresponsabilise pas les États-Unis en matière d’éthique. Les principes du droit international humanitaire — distinction entre cibles militaires et civiles, proportionnalité des frappes — s’appliquent aux drones comme à toute arme. Face à un probable désavantage numérique en drones, nos forces risquent en premier lieu de pâtir de l’absence de règles spécifiques. Il est donc dans notre intérêt de promouvoir de nouvelles normes contre les abus.
Une nouvelle approche
Les armées sont réputées pour leur résistance au changement. Aux États-Unis, il a fallu une loi du Congrès en 1921 pour lancer les essais aériens qui ouvrirent la voie à l’intégration de l’aviation militaire, malgré l’émotion des amiraux face au potentiel destructeur des bombardiers sur les navires.
Une expérimentation similaire est nécessaire aujourd’hui pour démontrer le potentiel stratégique des drones dans les opérations d’influence. L’idée largement répandue selon laquelle les drones servent uniquement à la destruction ou à la surveillance occulte leurs impacts plus profonds, et pourrait mener à l’enlisement par l’enracinement au combat. Un tel test permettrait d’identifier les vulnérabilités psychologiques aux opérations par drone, de développer des contre-mesures, et d’évaluer leur efficacité dans des campagnes de persuasion.
Ces enseignements devraient être intégrés dans les écoles militaires et les exercices conjoints des forces américaines et alliées. Les responsables militaires ont besoin d’une meilleure compréhension des options offertes par les drones, au-delà des simples techniques anti-drones publiées. Parallèlement, la formation doit inclure des scénarios civils pour préparer États et municipalités aux risques d’attaques par drones, notamment dans les grandes métropoles et les zones frontalières. La coopération entre Défense et Sécurité intérieure doit se renforcer pour faire face à la baisse des coûts et à l’émergence de nouveaux acteurs comme les cartels de drogue. Des populations civiles informées et préparées pourront développer une résilience psychologique adéquate si une attaque survenait. Les alliés et partenaires en zone à risque gagneraient à recevoir la même préparation.
La formation et les expérimentations doivent servir de base à une nouvelle doctrine. Celle-ci fixerait des limites éthiques et proposerait des applications conceptuelles. À l’inverse, une doctrine restrictive limiterait l’adaptabilité essentielle aux applications tactiques des drones, souvent mises en œuvre de manière improvisée par les opérateurs sur le terrain. Une doctrine d’influence par drone viendrait compléter les stratégies d’opérations dans l’environnement informationnel déjà établies.
J.D. Maddox a dirigé des activités d’influence au sein de la CIA, a été chef adjoint du U.S. Global Engagement Center, et officier des opérations psychologiques dans l’armée américaine. Spécialiste de la guerre politique, il est également professeur, écrivain et ancien candidat politique.
Crédit photo : Sgt. Rognie Ortiz Vega, via DVIDS