Au sein de l’alliance américano-sud-coréenne, un fossé persiste entre ceux qui souhaitent un engagement explicite et clair des États-Unis et ceux qui préfèrent maintenir une certaine ambiguïté. Cette divergence, particulièrement sensible quant à la dissuasion nucléaire étendue garantissant la sécurité de la Corée du Sud, reflète un différend profond en matière de confiance et de stratégie entre un allié non nucléaire et son garant nucléaire.
Washington et Séoul demeurent en désaccord sur le niveau d’explicitation des engagements nucléaires américains ainsi que sur les moyens concrets pour les mettre en œuvre. Ce différend perdure malgré quelques avancées observées sous l’administration précédente de Yoon Suk Yeol. Améliorer la compréhension mutuelle et mettre en place des mécanismes institutionnels complémentaires pourraient néanmoins renforcer la confiance, freiner les appels à une autonomie nucléaire sud-coréenne et limiter les conséquences déstabilisatrices liées à ces désaccords nucléaires entre alliés de longue date.
Sources du désaccord
Depuis plusieurs années, les États-Unis et la Corée du Sud divergent sur la nature précise des engagements en matière de dissuasion nucléaire étendue. La position américaine s’articule autour de l’idée que trop d’explicitation pourrait être contre-productive. L’inquiétude principale réside dans le fait qu’un engagement clair et contraignant limiterait la liberté d’action de Washington et augmenterait le risque d’enchaînement automatique dans un conflit nucléaire. Par exemple, une réponse nucléaire automatique à une attaque nucléaire nord-coréenne empêcherait les États-Unis d’explorer d’autres options comme une riposte conventionnelle d’envergure ou des frappes ciblées visant le leadership de Pyongyang.
À l’inverse, Séoul plaide pour une plus grande clarté. La Corée du Sud estime qu’un engagement nucléaire américain clair et précis est indispensable pour éviter les erreurs de calcul de la part de la Corée du Nord et démontrer la volonté ferme de Washington de défendre Séoul. Cette exigence est particulièrement forte en Corée du Sud en raison de la menace nucléaire explicite que représente la Corée du Nord, qui a accéléré sa modernisation nucléaire depuis 2021, développant notamment des ogives nucléaires tactiques, des missiles de croisière nucléaires et des sous-marins d’attaque potentiellement nucléaires. Ces progrès nourrissent la crainte que Pyongyang utilise ses armes nucléaires de manière préventive ou offensive comme outil de guerre.
Divergence entre politique déclaratoire et politique d’action
La politique nucléaire américaine repose sur deux piliers complémentaires : la politique déclaratoire, consistant en des déclarations officielles exprimant les intentions concernant l’usage ou la non-utilisation d’armes nucléaires pour la défense des alliés, et la politique d’action, qui concerne les mesures opérationnelles concrètes liées au déploiement et à l’emploi des forces nucléaires.
Sur le plan déclaratoire, Séoul s’inquiète qu’une ambiguïté américaine sur les conditions d’une riposte nucléaire soit perçue de Pyongyang comme une faiblesse. Pour la Corée du Sud, la meilleure manière d’éviter tout malentendu est une déclaration claire et sans équivoque : « Toute attaque nucléaire sera suivie d’une riposte nucléaire ». Les responsables stratégiques sud-coréens insistent pour que les États-Unis s’engagent à riposter quel que soit le type d’attaque – qu’elle cible uniquement la Corée du Sud, le territoire américain, qu’il s’agisse d’un tir de sommation ou d’une attaque à grande échelle, avant ou après un conflit conventionnel.
En revanche, Washington favorise une ambiguïté calculée, refusant de préciser les conditions exactes d’une riposte nucléaire. Cette ambiguïté, largement maintenue par l’administration Biden, oblige Pyongyang à considérer divers scénarios de conflit nucléaire, augmentant ainsi la dissuasion. Par exemple, la revue de posture nucléaire de 2022 affirme que toute utilisation nucléaire nord-coréenne contre des alliés des États-Unis est « inacceptable » et entraînera « la fin du régime », sans toutefois promettre explicitement une riposte nucléaire.
En matière d’action, la précédente administration sud-coréenne exprimait la crainte que l’opacité des plans étendus de dissuasion ne crée aussi des divisions opérationnelles internes, fragilisant la posture combinée de défense. Séoul considérait que ces divergences pouvaient affaiblir l’alliance et encourager Pyongyang à tester cette posture en cas de crise.
Les États-Unis, de leur côté, résistent à l’idée de rendre leurs engagements trop spécifiques, redoutant que cela facilite à la Corée du Nord la préparation d’une offensive adaptée. L’ambiguïté opérationnelle vise au contraire à déstabiliser l’adversaire en créant une incertitude accrue sur les modalités précises d’une riposte américaine, augmentant ainsi la prudence de Pyongyang.
Un fossé difficile à combler ?
Le sujet de l’ambiguïté entourant la dissuasion nucléaire étendue s’est particulièrement imposé à l’agenda bilatéral sous l’administration Yoon (mai 2022 – avril 2025). Le gouvernement sud-coréen estimait insuffisant le niveau de clarté américain et réclamait des mesures plus concrètes. Park Jin, ministre des Affaires étrangères de l’époque, déclarait en février 2023 : « Nous devons discuter avec les États-Unis de la mise en œuvre de la dissuasion étendue en cas d’urgence, de façon plus détaillée. »
En réponse, l’administration Biden a reconnu ces préoccupations et initié des ajustements, notamment par la déclaration publique inédite de Joe Biden en 2023 affirmant qu’une attaque nucléaire nord-coréenne entraînerait la fin du régime de Pyongyang. Sur le plan opérationnel, la création du Nuclear Consultative Group dans le cadre de la Déclaration de Washington d’avril 2023, les efforts d’intégration conventionnelle-nucléaire ainsi que la visite du sous-marin nucléaire USS Kentucky en Corée du Sud ont constitué des signes forts de réassurance.
Cependant, beaucoup au sein de la classe politique sud-coréenne, des experts et du grand public restent insatisfaits, estimant que l’ambiguïté perdure. Deux propositions majeures ont émergé : d’une part, l’adoption d’une clause d’attaque nucléaire automatique dans le traité d’alliance garantissant une riposte nucléaire inconditionnelle ; d’autre part, l’introduction d’un mécanisme de partage nucléaire inspiré du modèle OTAN, incluant un déploiement permanent d’armes nucléaires américaines dans ou près de la péninsule, par exemple à Guam.
Ces propositions sont jugées excessives par nombre de responsables américains. Certains rappellent que la déclaration de Biden sur la fin du régime nord-coréen est déjà un exemple rare de clarté stratégique, et qu’inscrire une riposte automatique stricte limiterait la flexibilité des États-Unis et augmenterait le risque d’être entraîné dans un conflit nucléaire.
De plus, Washington considère les visites de sous-marins et le déploiement régulier de bombardiers nucléaires comme des démonstrations suffisantes de sa dissuasion étendue. Les autorités américaines redoutent qu’un stationnement permanent d’armes nucléaires augmente inutilement les tensions et réduise leur marge de manœuvre opérationnelle.
Une problématique persistance à l’horizon des nouveaux gouvernements
Alors que Lee Jae Myung a remporté l’élection présidentielle sud-coréenne de juin 2025, reconnaissant la montée en puissance des capacités nucléaires nord-coréennes, il a réaffirmé son attachement à une forte dissuasion reposant sur l’alliance américaine, tout en adoptant une posture pragmatique vis-à-vis des relations intercoréennes.
Le soutien populaire à une capacité nucléaire autonome reste important en Corée du Sud, tout comme le scepticisme envers le parapluie nucléaire américain. Ces éléments devraient pousser l’administration Lee à réclamer des garanties plus explicites de la part de Washington, pour renforcer la dissuasion et répondre aux pressions domestiques, d’autant que la poursuite du développement nucléaire nord-coréen pourrait accentuer ces tensions.
Si l’élite stratégique sud-coréenne reste majoritairement opposée à une nucléarisation indépendante, certains conservateurs militeront pour un partage nucléaire dans le style OTAN et le déploiement d’armes non stratégiques, estimant que ces mesures clarifieraient la dissuasion américaine et restaureraient sa crédibilité.
Vers une gestion pragmatique des différences
Il est crucial que les deux alliés gèrent avec prudence le délicat équilibre entre explicitité et ambiguïté, afin d’éviter des tensions inutiles. La Corée du Sud doit reconnaître ses limites à contraindre les États-Unis à plus de clarté, faute de quoi les frustrations et les appels à une autonomie nucléaire risquent de s’intensifier.
Les décideurs sud-coréens gagneraient à ne pas croire qu’une plus grande explicitité garantit automatiquement une dissuasion plus efficace. L’administration Lee pourrait adopter une communication transparente, en expliquant publiquement les contraintes pesant sur le degré de clarté que Washington peut offrir. Cela aiderait à réduire la méfiance populaire envers la dissuasion américaine et à apaiser les pressions pour un armement nucléaire national.
Du côté américain, une communication franche avec Séoul s’impose, pour exposer clairement pourquoi Washington ne peut satisfaire entièrement ses demandes, tout en insistant sur le fait que cette ambiguïté stratégique ne doit pas être interprétée comme un manque de volonté ou de détermination.
Deux pistes institutionnelles pourraient aider à réduire cet écart :
- la création en Corée du Sud d’un centre conjoint de simulation de la dissuasion, co-géré par les militaires américains et sud-coréens, utilisant l’intelligence artificielle pour modéliser en temps réel les scénarios d’attaque nucléaire et conventionnelle nord-coréenne, estimant dégâts, trajets d’attaque, réponses alliées et configurations optimales ;
- la mise en place, au sein du Nuclear Consultative Group, d’un mécanisme formel de consultation inter-armes (armée de terre, marine, armée de l’air) entre les forces américaines et sud-coréennes, afin de mieux comprendre les politiques de dissuasion étendue et d’affiner la coordination militaire, notamment dans l’intégration conventionnelle-nucléaire.
Face à un adversaire nucléaire coriace, la Corée du Sud et les États-Unis doivent faire évoluer leurs efforts de réassurance à mesure que la posture nucléaire de Pyongyang progresse. Si la nature fondamentalement ambiguë des politiques américaines ne devrait pas changer, un manquement à consolider l’alliance dans ce contexte pourrait renforcer la tentation sud-coréenne d’une autodétermination nucléaire.
Do Young Lee est chercheur postdoctoral au département de science politique de l’Université d’Oslo et membre du Oslo Nuclear Project.
Ian Bowers est professeur à l’Institut norvégien des études de défense et chercheur associé au Oslo Nuclear Project.