Le nouvel avion dédié au renseignement d’origine électromagnétique (SIGINT) de l’Armée de l’air et de l’espace française (AAE) a effectué son premier vol le 25 juillet 2025 depuis les installations de Dassault Aviation à Bordeaux-Mérignac. Il arborait une simple couche d’impression de fabrication.
Ce premier vol, réalisé sur la base du Dassault Falcon 8X dans le cadre du programme Archange, a été officialisé par le ministre des Armées, Sébastien Lecornu.
Archange, acronyme d’Avion de Renseignement à Charge de Nouvelle Génération, est un programme intégré à la Loi de programmation militaire 2024-2030. Il prévoit la mise en service de trois appareils d’ici 2030 au sein de l’AAE.
Cette nouvelle plateforme viendra remplacer les deux Transall C-160G Gabriel, avions de SIGINT prématurément retirés du service en mai 2022, soit trois ans avant la date initialement prévue. L’Archange sera attribué à l’Escadron électronique aérien EEA01.054 « Dunkerque », basé à la Base aérienne 105 d’Évreux-Fauville, dans le nord de la France.
Selon Sébastien Lecornu, Thales, principal industriel de défense français, a adapté le Dassault Falcon 8X afin d’y intégrer des systèmes avancés : « Notre futur avion de renseignement sera équipé de capacités de premier ordre pour la détection des signaux de communication et des émissions radar », a-t-il déclaré sur le réseau social X.
Ce nouvel appareil comble une lacune importante laissée par le retrait des Gabriel, notamment dans le contexte accru de tensions à l’Est de l’Europe. La décision de retrait prise en octobre 2021 avait d’ailleurs contraint les services de renseignement à trouver des alternatives temporaires avant l’arrivée du successeur.
La Direction générale de l’armement (DGA) a qualifié le lancement des essais en vol du Falcon 8X destiné à Archange comme la « culmination de plusieurs années de collaboration étroite entre les principaux industriels et la DGA ».
Dassault Falcon 8X et la charge utile électronique CUGE pour Archange
En février 2018, le ministère des Armées a confié à Thales le développement du système CUGE (Capacité Universelle de Guerre Électronique). Un contrat a ensuite été attribué en décembre 2019 à Thales et Dassault pour la réalisation des deux premiers appareils Archange.
Ce contrat prévoit également la formation des équipages de l’AAE ainsi que le soutien en service des trois avions. Il n’est toutefois pas confirmé que la DGA ait lancé commande officielle pour le troisième exemplaire.
Dassault expliquait lors de la signature du contrat que le Falcon 8X, appareil triréacteur, est le dernier-né de la gamme Falcon. Ce jet d’affaires peut transporter jusqu’à 8 passagers et 3 membres d’équipage sur une distance de 12 000 kilomètres (6 450 milles nautiques).
Il est équipé de commandes de vol numériques, développées grâce à l’expertise acquise sur les Mirage 2000 et Rafale. Le cockpit numérique EASY et le système de vision combinée FalconEye permettent une intégration optimale des données en toutes conditions climatiques, de jour comme de nuit, via un affichage tête haute (HUD).
Le système CUGE sera logé dans une importante bosse ventrale sous le fuselage, entre le nez et l’avant de l’appareil. Il offrira aux forces françaises des capacités de renseignement électromagnétique (ROEM) renforcées.
Basé sur des technologies innovantes telles que les antennes multipolarisées, l’intelligence artificielle et des capteurs sophistiqués, CUGE garantit une performance optimale. L’intelligence artificielle permet d’identifier de façon autonome les signaux et de proposer des solutions d’interférence ou de brouillage en analysant des paramètres comme la largeur et la fréquence d’impulsion ainsi que le spectre.
Une capacité actuelle de guerre électronique embarquée jugée insuffisante
À ce jour, les capacités françaises dans le spectre électromagnétique aérien reposent notamment sur :
- Le module ASTAC (Analyseur de Signaux Tactique) utilisé par les Mirage 2000D ;
- Les satellites CERES (Capacité de Renseignement Electromagnétique Spatiale) opérationnels depuis 2021 ;
- Les Beechcraft 350 ALSR (Avions Légers de Surveillance et de Renseignement) dédiés aux missions VADOR (Observation, Reconnaissance et Désignation Aerotransportée Vectorielle) ;
- Le dispositif de mesures de soutien électronique (ESM) des quatre avions de surveillance Awacs E-3F ;
- Un avion Saab 340 loué dans le cadre du contrat SOLAR.
Cependant, ces moyens ne compensent que partiellement le vide créé par le retrait des Gabriel. Des limites ont été observées notamment avec les satellites CERES, conçus pour l’observation ESM depuis l’espace, ainsi qu’avec le module ASTAC sur Mirage 2000D.
Les Mirage 2000D équipés d’ASTAC et les Beechcraft ALSR réalisent la majorité des missions ROEM de l’AAE sur les zones critiques telles que la mer Noire et la mer Baltique, avec des présences quasi-permanentes constatées.
L’ALSR, exploité par l’Escadron de Reconnaissance 4/33 basé à Cognac-Châteaubernard (BA 709), collecte principalement des informations COMINT au profit des forces terrestres, mais ne dispose pas de capacités ELINT. L’ER 4/33 opère actuellement deux appareils ALSR, un troisième est attendu pour 2026.
Le module ASTAC réalise une surveillance électronique tactique, y compris la désignation d’objectifs en temps réel et l’établissement de l’ordre de bataille électronique, mais son champ d’action reste strictement tactique.
En outre, la flotte d’Awacs E-3F de l’AAE souffre de contraintes liées à l’âge et à la maintenance, en particulier par la rareté des pièces détachées du Boeing B707 à partir duquel il est dérivé. Ces avions Awacs, dotés de capacités élémentaires ELINT et ESM, ne peuvent compenser un effort de guerre électronique à distance.
Pour pallier ces limites, la France a initié le projet SOLAR, louant un Saab 340 doté d’un système AGOMS (Air-Ground Operational Management System) développé par CAE Aviation. Cet appareil a été aperçu pour la première fois à la BA 105 d’Évreux en avril 2024.
L’objectif est de maintenir les compétences et l’expertise opérationnelle jusqu’à l’arrivée de la nouvelle génération d’aéronefs.
Parth Satam