Deux ans après avoir estimé que l’axe de la résistance iranien s’était renforcé en une coalition coordonnée mais autonome, une nouvelle analyse révèle que cet ensemble est désormais plus fragmenté. Entre tensions régionales et défis internes, la capacité de ce réseau à menacer Israël et les intérêts américains se transforme, tout en conservant une cohésion politique autour de la lutte contre Israël.
La nature évolutive de l’axe de la résistance
Alors qu’en 2023 l’axe de la résistance était perçu comme un réseau militaire étroitement coordonné, il opère aujourd’hui de manière plus décentralisée. Les acteurs affiliés agissent avec une plus grande autonomie, tout en restant idéologiquement liés et politiquement alignés. Leur unité repose principalement sur une vision commune : Israël constitue une menace existentielle. Cette perception partagée, renforcée par un récit résolu de résistance, maintient une cohésion politique même si la synchronisation militaire a décéléré.
Le paysage des menaces a été profondément modifié par la campagne israélienne sur plusieurs fronts. Hamas et Hezbollah, jadis les menaces les plus immédiates en raison de leur proximité géographique avec Israël, ont subi d’importantes dégradations. Cependant, la capacité perturbatrice de l’axe n’a pas disparu, elle s’est déplacée. Les Houthis, soutenus par l’Iran, sont devenus un acteur clé en menaçant directement Israël par des attaques de missiles et des perturbations dans la navigation en mer Rouge. Longtemps un levier de pression contre les États-Unis, ce groupe est aujourd’hui capable d’actions militaires à l’encontre d’Israël. Ainsi, la menace de l’axe s’est diffusée et transformée, mais elle demeure réelle.
Les intérêts américains restent particulièrement exposés. Les milices chiites irakiennes ont conservé leurs capacités opérationnelles, tandis que la résistance des Houthis face aux frappes aériennes américaines en 2025 souligne leur persistance stratégique. Au total, l’axe est passé d’un réseau décentralisé mais coordonné à une structure plus fragmentée et localisée, moins synchronisée peut-être, mais résolument déterminée.
Les dynamiques internes et leurs mutations
La cohésion interne de l’axe s’est nettement affaiblie depuis 2023. Le principe de « l’unité des fronts », jadis fondamental, s’est effondré. La chute du régime Assad a rompu des lignes de liaison cruciales entre l’Iran et le Liban, compliquant ainsi la logistique et la coordination. La Syrie, qui était jusqu’alors le corridor central de l’axe, est devenue un théâtre instable. L’Iran rencontre d’importantes difficultés pour reconstruire l’infrastructure du Hezbollah. Le « centre conjoint d’opérations », principal lieu de coordination au Levant, a été démantelé, notamment par l’élimination de commandants clés des forces Quds et du Hezbollah, dont Hassan Nasrallah. L’axe a ainsi perdu son noyau dur organisationnel dans cette région.
Ce qui subsiste, ce sont des poches de coopération fragmentées. La coordination reste active avec des acteurs clés en Irak et au Yémen, devenus les derniers terrains opérationnels significatifs. Les milices irakiennes, bien que sous pression politique locale, comportent toujours des factions comme Kataib Hezbollah et Harakat al-Nujaba, aptes à agir si Téhéran le décide. De même, les Houthis continuent de maintenir des liens étroits avec l’Iran et ont démontré leur capacité et leur volonté d’intervenir. Durant le récent conflit d’une douzaine de jours, aucun groupe de l’axe n’est intervenu militairement, non par incapacité mais parce que l’Iran a choisi de préserver leurs forces pour d’éventuelles confrontations plus importantes. Cela traduit une posture iranienne plus prudente et calculée, suite à des pertes stratégiques récentes.
Ces évolutions marquent par ailleurs la fin de la doctrine iranienne de « défense avancée » telle qu’elle existait auparavant. Elle combinait dissuasion par le refus, via le développement d’une profondeur stratégique à travers des alliés régionaux, et dissuasion par la punition, avec des représailles via ces mêmes acteurs. Mais avec l’érosion de cette profondeur, particulièrement en Syrie et au Liban, la posture coercitive iranienne s’est recentrée sur la dissuasion punitive, désormais exercée de manière plus sélective et à plus petite échelle.
Le poids d’un Iran affaibli en Syrie
Depuis la chute du régime Assad fin 2024, l’influence iranienne en Syrie a fortement diminué. Tehran avait anticipé cette échéance en retirant une part conséquente de ses forces et personnels diplomatiques, notamment les unités de la brigade Fatemiyoun afghane.
Le paysage actuel est fragmenté et la présence militaire iranienne, autrefois étendue notamment dans la région de Deir ez-Zor et le sud du pays, s’est notablement réduite. Les responsables iraniens se disent prêts à dialoguer avec les nouvelles autorités syriennes, tout en restant vigilants face à des signes d’hostilité, tels que l’interdiction supposée de transferts d’armes au Hezbollah.
Un groupe baptisé la Résistance islamique en Syrie a émergé post-Assad, menant des attaques sporadiques contre des positions israéliennes dans le sud syrien. Bien que le commandement reste obscur, il s’agirait de milices résiduelles ou réorientées, initialement sous contrôle du Hezbollah et des forces Quds, désormais appuyées par l’Iran. Ce dernier mise sur ces structures hybrides pour maintenir une influence locale, tout en espérant que les nouvelles incursions israéliennes et les tendances islamistes de certains membres du gouvernement intérimaire réoriente progressivement Damas dans son orbite.
Globalement, l’Iran a délaissé une base opérationnelle étendue au profit d’une stratégie plus discrète d’insurrection localisée.
Regard rétrospectif et ajustements d’analyse
Avec le recul, l’analyse initiale reconnaît que l’axe de la résistance a bien évolué d’un simple ensemble d’acteurs armés vers un réseau stratégique interconnecté. Néanmoins, la formalisation institutionnelle, notamment au sein du « centre conjoint d’opérations », a été surestimée. Si un effort de coordination s’est accentué après la mort de Qassem Soleimani en 2020, le réseau dépendait encore largement d’individus clés et de canaux informels. L’assassinat de figures majeures comme Hassan Nasrallah et les commandants des gardiens de la Révolution Mohammad Reza Zahedi puis Abbas Nilforoushan a considérablement perturbé la coordination, exposant la vulnérabilité structurelle de l’axe.
Ironiquement, cette fragilité corrobore l’idée que l’attaque du 7 octobre fut prématurée du point de vue iranien. L’infrastructure stratégique — militaire, politique et organisationnelle — était encore en formation. Le conflit qui a suivi a mis en lumière ces limites avec une grande netteté.
Hamidreza Azizi, docteur en études régionales et chercheur associé au German Institute for International and Security Affairs à Berlin, est également non-résident au Middle East Council on Global Affairs à Doha. Il a été professeur assistant à l’Université Shahid Beheshti et chargé de cours invité à l’Université de Téhéran.