Le Dialogue de Shangri-La 2025 a marqué une évolution subtile mais révélatrice dans la géopolitique de l’Indo-Pacifique. Si le forum annuel a conservé son rituel habituel d’échanges entre les États-Unis et la Chine, cette édition a mis en lumière une déconnexion plus profonde : alors que la rivalité des grandes puissances repose sur une logique à somme nulle, de nombreux pays de taille moyenne et petits États préfèrent adopter une approche pragmatique fondée sur leurs intérêts.
Les anciennes oppositions binaires entre un ordre libéral centré sur les États-Unis et une alternative menée par la Chine cèdent progressivement la place à un système régional plus dynamique. Ce qui émerge est un Indo-Pacifique caractérisé par un pluralisme stratégique — des coalitions qui se chevauchent, des institutions différenciées et des règles partagées mais flexibles, un ordre politique qui valorise l’autonomie d’action plus que l’alignement automatique. Plutôt que de choisir un camp, de nombreux États façonnent les règles et les cadres de la région en fonction de leurs priorités stratégiques, contraintes domestiques et perceptions des menaces en évolution.
Le message adressé aux grandes puissances, notamment aux États-Unis, est clair : les pays de l’Indo-Pacifique privilégient des politiques étrangères flexibles qui équilibrent sécurité, diplomatie et autonomie régionale. Les responsables américains devraient donc s’engager avec la région selon ses propres termes, en soutenant des arrangements pluriels plutôt qu’en imposant des blocs exclusifs.
Une troisième voie
Un des exemples marquants de rejet de cette pensée binaire a été l’intervention du président français Emmanuel Macron. Dans son discours d’ouverture, il a refusé la représentation de l’Indo-Pacifique comme un terrain de bataille à somme nulle — un cadrage de plus en plus véhiculé par les narra-tifs stratégiques américains et chinois. Son appel à l’autonomie stratégique, souvent associé aux efforts européens de sortie des structures de sécurité dominées par les États-Unis, a résonné comme un principe directeur pour les États de la région cherchant à conserver une marge de manœuvre entre les puissances rivales. Le message de Macron laisse entendre que la France considère l’Indo-Pacifique comme le nouveau centre de gravité géopolitique et un espace où l’autonomie stratégique s’impose.
La présence française dans la région ne date pas d’hier. La France s’est positionnée depuis longtemps comme une puissance indo-pacifique résidente, avec un déploiement naval régulier de l’océan Indien à la mer de Chine méridionale et grâce à ses territoires d’outre-mer. La vision de Macron présente la France et l’Europe comme une « troisième voie » pour les États régionaux pris entre la compétition géopolitique américano-chinoise. Sa stratégie pour l’Indo-Pacifique met en avant des liens de défense solides avec l’Inde, l’Australie et le Japon, fondés sur une coopération en matériel de pointe, des exercices conjoints et des dialogues stratégiques approfondis. Bien que l’annulation par l’Australie du contrat de sous-marins en 2021 ait été un recul dans les relations bilatérales, la France continue de renforcer ses engagements sécuritaires dans la région avec ces partenaires et d’autres acteurs régionaux, en insistant sur l’interopérabilité.
Ce qui a particulièrement retenu l’attention lors du Dialogue de Shangri-La cette année, c’est le ton plus tranché de Macron, évoquant la fin de la non-alignement et plaidant pour une « coalition des indépendants » afin de résister aux « sphères de coercition ». Ce glissement subtil, qui va d’une simple alternative aux grandes puissances à un appel collectif entre acteurs partageant des valeurs pour une posture commune, a été souligné par le timing de ses interventions, à la fin de ses visites officielles au Vietnam, en Indonésie et à Singapour. Ce cadre de sécurité collective, sans prise de parti, pourrait trouver un écho favorable auprès des auditoires d’Asie du Sud-Est, plus sensibles à ce discours que les narratifs de plus en plus tranchés issus des administrations américaines successives.
Cette position contraste avec celle des États-Unis. L’appel du secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, enjoignant les alliés indo-pacifiques à augmenter leurs dépenses militaires à 5 % du PIB — sur la base des standards de l’OTAN — a suscité peu d’enthousiasme. Si la nécessité d’une dissuasion conventionnelle et stratégique face à la coercition chinoise est reconnue, les coûts liés à un alignement strict — économiques, politiques et stratégiques — sont difficiles à ignorer. Peu d’États d’Asie du Sud-Est accepteront un avenir sécuritaire dicté de l’extérieur au détriment du développement intérieur ou de l’intégration économique régionale. Beaucoup d’observateurs régionaux ont perçu l’appel de Hegseth comme un message excessivement axé sur la sécurité, délaissant les priorités plus larges de la région. Même l’Australie a montré des signes de réserve, un sondage de mars 2025 révélant que seulement un tiers des Australiens soutenaient une hausse des dépenses militaires.
Le Premier ministre malaisien Anwar Ibrahim, président de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) en 2025, a exprimé clairement cette tension. Tout en réaffirmant l’engagement de l’organisation envers la diplomatie et la stabilité régionale, il a souligné que le commerce constitue un pilier de la sécurité stratégique, loin d’être un luxe soft power. Mettant en garde contre les « restrictions commerciales arbitraires », Anwar a insisté sur le fait que c’est la perturbation économique, et non le déséquilibre militaire, qui constitue la principale préoccupation sécuritaire de nombreux pays de la région. Le Premier ministre singapourien Lawrence Wong a repris cette idée en affirmant que l’Asie du Sud-Est rejette la pensée à somme nulle et privilégie la coopération multilatérale, soulignant la capacité du bloc régional à « façonner son propre destin ». Cette perspective cohérente met en lumière l’écart entre la définition régionale de la sécurité et celle des grandes puissances.
Ce fossé est particulièrement visible dans les perceptions régionales de la Chine. L’Australie, tout en approfondissant ses liens stratégiques avec les États-Unis, considère la Chine comme un défi complexe et en évolution, évitant les étiquettes pouvant impliquer une confrontation militaire directe. Aux Philippines, le président Ferdinand « Bongbong » Marcos Jr. a adopté une posture plus affirmée en mer de Chine méridionale et élargi la coopération en matière de défense avec Washington. Pourtant, son objectif à long terme reste de préserver une politique étrangère indépendante, équilibrant inquiétudes sécuritaires et pragmatisme économique.
Le Vietnam a récemment élevé ses relations avec les États-Unis, l’Australie, le Japon, la Corée du Sud, la Malaisie et l’Indonésie au plus haut niveau diplomatique tout en renforçant simultanément ses liens économiques avec la Chine. Cette stratégie à double voie reflète la posture prudente de long terme du Vietnam, méfiant à la fois face à l’affirmation de Pékin et à une dépendance excessive à un seul partenaire.
Par ailleurs, l’Indonésie, la Malaisie et la Thaïlande demeurent focalisées sur la résilience économique et l’autonomie stratégique, mettant l’accent sur la stabilité régionale plutôt que sur la compétition entre blocs. L’Indonésie, en particulier, a renforcé sa coopération en matière de sécurité par la signature d’un Accord de coopération en défense avec Washington en 2023 et un traité avec l’Australie en 2024, tout en conservant son autonomie stratégique en diversifiant ses partenariats commerciaux et en matière de défense dans l’ensemble de l’Indo-Pacifique.
L’économie, fil conducteur
La dimension économique constitue un élément commun essentiel. La plupart des pays de la région entretiennent des liens commerciaux et d’investissement importants avec la Chine, ce qui rend une rupture stratégique radicale à la fois indésirable et impraticable. Néanmoins, cet équilibre demeure fragile. Aux Philippines, les relations avec la Chine ont été un sujet brûlant pendant les élections de mi-mandat de mai 2025, avec une montée du nationalisme poussant à une posture plus ferme face à Pékin au moment même où des préoccupations sur le maintien des liens économiques s’amplifiaient. En Australie, la méfiance envers les États-Unis a progressé avec le retour de Donald Trump à la présidence, suscitant des craintes d’abandon par son principal allié.
Les récentes informations sur des pressions américaines envers l’Indonésie — échange de concessions tarifaires contre un rapprochement sécuritaire plus étroit — illustrent la prudence dont font preuve de nombreux pays de taille moyenne ou petite. Leur véritable défi réside dans l’équilibre à trouver entre tensions géopolitiques et pressions internes qui rendent la politique de « hedging » (stratégie d’équilibrage) plus délicate à gérer politiquement qu’il n’y paraît. Une étude de l’Université nationale de Singapour avance que ce sont les opportunités économiques et la proximité géographique qui conduisent beaucoup de pays d’Asie du Sud-Est vers la Chine, et que la politique tarifaire fluctuante de Trump pourrait renforcer cette tendance en instillant le doute sur la fiabilité américaine.
Cela ne signifie pas pour autant une confiance accrue envers la Chine. Pékin privilégie souvent les négociations bilatérales au détriment des mécanismes multilatéraux — notamment en mer de Chine méridionale, où il retarde depuis plus de vingt ans la finalisation d’un Code de conduite contraignant avec l’ASEAN. Il a également créé des initiatives parallèles comme le cadre de coopération Lancang-Mékong ou l’Initiative de sécurité globale, que certains critiques voient comme des tentatives de fragmenter ou de marginaliser les forums existants. Cette approche s’inscrit dans un effort plus vaste visant à remodeler l’ordre régional, voire mondial, selon ses propres conditions, en se positionnant au centre d’un réseau alternatif d’influence structuré majoritairement sur des relations bilatérales et des partenariats inégaux, offrant ainsi un plus grand contrôle à la Chine.
Cependant, ce comportement n’est pas une exclusivité chinoise. Sous les mandats non consécutifs de Donald Trump, les États-Unis ont également marginalisé de nombreux organismes multilatéraux en se retirant du Partenariat transpacifique, de l’Accord de Paris, en boycottant plusieurs sommets de l’ASEAN et en privilégiant des accords bilatéraux transactionnels qui ont déstabilisé les partenaires traditionnels américains dans la région. Ces éléments traduisent une réalité plus large : les deux grandes puissances s’engagent de plus en plus dans la région selon des termes sélectifs, guidées davantage par leurs intérêts stratégiques que par un engagement partagé envers les priorités régionales.
Le pluralisme stratégique en action
En réponse, des acteurs clés de la région adoptent délibérément des stratégies de sécurité multivectorielles visant à éviter les choix binaires. Cela passe par une forme de « hedging » : cultiver activement des partenariats diversifiés pour réduire l’exposition à la coercition des grandes puissances. L’Inde, le Japon, la Corée du Sud et l’Australie appliquent cette méthode, en ajustant leurs structures militaires, partenariats extérieurs et politiques industrielles pour élargir leurs options stratégiques et diluer les leviers coercitifs. Ensemble, leurs choix contribuent à moduler l’ordre régional, en dépassant la logique binaire américano-chinoise pour tendre vers un système à couches, fondé sur des coalitions chevauchantes, des institutions flexibles et des règles partagées de manière sélective selon les enjeux.
Inde
L’Inde reste formellement non alignée tout en construisant des coalitions pratiques sans conclure de pactes de défense mutuelle. Son budget militaire pour 2025-26 approche les 2 % du PIB (environ 78 milliards de dollars), avec un focus sur l’équipement local dans le cadre des programmes Atmanirbhar Bharat et Production Linked Incentives, incluant un important effort de développement de la fabrication nationale de semi-conducteurs. New Delhi approfondit sa coopération avec les États-Unis sur des technologies-clés comme les drones et les moteurs d’avion, tout en maintenant des liens hérités avec la Russie dans les domaines de l’armement et de l’énergie, et en développant des partenariats avec la France, Israël, le Vietnam et Singapour. L’Inde s’appuie aussi sur des formats minilatéraux tels que le Quadrilateral Security Dialogue (Quad) et le trilatéral Inde-France-Australie, ainsi que sur des accords logistiques et le partage de surveillance maritime avec l’Australie et la France pour étendre sa portée opérationnelle. L’objectif est évident : dissuader la Chine tout en préservant une marge de liberté en évitant la dépendance à un unique partenaire.
Cette posture militaire s’accompagne d’une ambition économique axée sur l’autonomie et les coalitions sélectives. L’Inde renforce la production domestique en défense, semi-conducteurs et électronique pour réduire sa dépendance chinoise et diversifier ses fournisseurs russes. Avec le Japon et l’Australie, elle participe à l’Initiative pour la résilience des chaînes d’approvisionnement visant à contourner les points de rupture critiques. Des projets d’infrastructures comme le corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe sont conçus pour éviter les routes dominées par la Chine, même si les délais ont été repoussés. La plateforme publique numérique indienne renforce la résilience cyber et financière interne et est promue comme modèle de soft power en Asie du Sud-Est et en Afrique. Le résultat est un degré d’autonomie matérielle qui augmente la capacité de négociation indienne.
Japon
Le Japon, allié sous traité des États-Unis, investit lourdement dans ses capacités pour jouer un rôle sécuritaire régional plus actif. Depuis la révision de sa Stratégie nationale de sécurité en 2022, Tokyo s’est engagé à doubler ses dépenses militaires. Avec le soutien américain, il acquiert des capacités de contre-attaque, achète des missiles de croisière Tomahawk avec capacité de frappe terrestre à longue portée, développe des missiles à lancement différé domestiques et modernise ses systèmes de défense antimissile. Parallèlement, il élargit ses liens de sécurité via l’Accord réciproque d’accès avec l’Australie, le programme futur de chasseurs conjoint Royaume-Uni-Italie-Japon et la coopération renforcée en cyberdéfense avec l’Union européenne et l’OTAN. Son assistance officielle à la sécurité dans la région, notamment en Asie du Sud-Est, se traduit par le transfert de navires de patrouille, de systèmes de surveillance et des formations, diffusant les standards japonais et diversifiant les partenariats, étendant ainsi son influence sans s’enfermer dans un alignement unique.
Le développement de la défense s’accompagne d’un programme offensif en matière d’économie d’État : la loi de 2022 sur la promotion de la sécurité économique fournit les moyens de cartographier et sécuriser les chaînes d’approvisionnement, protéger les infrastructures critiques et réguler les transferts technologiques. Des milliards de yens soutiennent la résilience dans les semi-conducteurs, notamment via l’usine de Taiwan Semiconductor à Kumamoto. Le Japon s’inscrit également aux côtés des États-Unis, de l’Inde et des Pays-Bas dans un effort de diversification des semi-conducteurs, tandis que sa stratégie sur les minéraux critiques finance investissements et réserves en collaboration avec l’Australie et le Vietnam. Par l’aide au développement et l’assistance sécuritaire à long terme, Tokyo relie infrastructure, capacités maritimes et surveillance en Asie du Sud-Est à des normes partagées et transparentes. Selon les enquêtes de l’ISEAS – Yusof Ishak Institute, le Japon est perçu comme le partenaire le plus fiable dans la région, prouvant que ce mélange d’assistance sécuritaire et d’action économique porte ses fruits.
Corée du Sud
La Corée du Sud diversifie progressivement ses partenariats sécuritaires tout en restant fortement intégrée à son alliance avec Washington, notamment via une coopération trilatérale renforcée avec les États-Unis et le Japon. Sa Stratégie Indo-Pacifique 2022 exprime l’ambition d’être un « État pivot global » en renforçant les liens avec l’ASEAN, l’Inde, l’Australie, les pays insulaires du Pacifique et des partenaires européens. Le budget de défense 2025-26 représente environ 2,3 % du PIB (environ 45 milliards de dollars), investi dans la défense antimissile, les systèmes de contre-artillerie et l’intelligence spatiale. La coopération trilatérale permet désormais le partage en temps réel des données sur les missiles nord-coréens entre les trois pays.
L’industrie de défense coréenne connaît un essor important avec des exportations d’équipements terrestres, aériens et de roquettes vers l’Europe et l’Asie du Sud-Est, transformant la puissance industrielle en poids diplomatique et financier. Les partenariats avec l’ASEAN, l’Inde, les partenaires européens et la coopération croissante avec l’OTAN dans les domaines cyber, spatial et technologique élargissent ce réseau. L’objectif reste d’éviter la dépendance à un seul canal et de façonner les règles dans plusieurs domaines.
La sécurité économique occupe une place centrale à Séoul. Le commerce représente plus de 80 % du PIB et la diversification est une priorité. En développant le commerce et les investissements à l’échelle mondiale, la Corée du Sud approfondit sa coopération sur les minéraux critiques avec les États-Unis, l’Australie, le Canada et plusieurs pays asiatiques, dans une diplomatie minérale qualifiée de la plus complète pour se prémunir contre des perturbations liées à la Chine. L’exportation de systèmes de défense et de technologies vertes permet aussi d’assurer des relations durables en maintenance et formation avec les partenaires. Par son intégration dans divers écosystèmes technologiques et industriels, la Corée du Sud se protège contre les chocs provenant d’un partenaire ou marché unique.
Australie
L’Australie resserre l’interopérabilité via l’alliance AUKUS, incluant des sous-marins nucléaires d’attaque et une gamme de technologies avancées allant des drones sous-marins aux systèmes quantiques. Ses dépenses de défense 2024-25 ont dépassé 2 % du PIB (environ 56 milliards de dollars), et la Revue stratégique de la défense 2024 a recentré les priorités sur la frappe à longue portée et la posture de force. En parallèle, Canberra a stabilisé ses relations politiques et commerciales avec Pékin après la levée des mesures coercitives chinoises. L’Australie intensifie son engagement par le Quad, le Forum régional de l’ASEAN et le Forum des îles du Pacifique, utilisant ces plateformes pour relier sécurité, économie et diplomatie. La stratégie vise à maintenir une crédibilité dissuasive tout en augmentant son autonomie d’action dans la zone.
Cette intégration de la défense s’accompagne d’efforts pour durcir et diversifier ses relations diplomatiques et commerciales. Cela comprend des accords de libre-échange avec le Royaume-Uni et l’Inde, la Stratégie économique pour l’Asie du Sud-Est et des négociations en cours avec l’Union européenne. La Stratégie des minéraux critiques 2023-30 soutient des projets conjoints avec le Japon, la Corée, l’Inde et les États-Unis afin de bâtir des chaînes d’approvisionnement résilientes et réduire la dépendance à la Chine.
Le financement d’infrastructures et de connectivité numérique dans le Pacifique et en Asie du Sud-Est offre une alternative aux financements de la Nouvelle route de la soie (Belt and Road). Une surveillance accrue des investissements étrangers et la Stratégie cybersécurité 2023-2030 renforcent la protection des actifs clés domestiques. Le résultat est une diversification des partenaires et des instruments, malgré la reprise du commerce avec la Chine.
Une région en pleine réorganisation
Ensemble, ces choix stratégiques — promotion de l’autonomie par la France, pragmatisme économique de l’Asie du Sud-Est, engagement institutionnel sélectif de la Chine, complexification des partenariats, émergence du « minilatéralisme » flexible — témoignent d’une recomposition en profondeur de l’architecture sécuritaire et diplomatique indo-pacifique. Ce n’est pas un virage soudain. L’engagement fondamental à la neutralité de l’ASEAN et l’héritage historique de non-alignement de l’Inde montrent une résistance ancienne à la politique de blocs.
Mais aujourd’hui, cette dynamique est assumée et structurée. Ces pratiques sont rendues explicites, coordonnées et intégrées dans des mécanismes formels. Les politiques étrangères multivecteurs, jusque-là discrètes, sont désormais codifiées dans des stratégies : multipartenariats élargis de l’ASEAN, dialogues trilatéraux de l’Inde, stratégie Indo-Pacifique de la Corée, approfondissement parallèle des liens australiens avec Washington et Pékin. Le pluralisme est désormais une politique délibérée, non un hasard de circonstances.
Comme le montrent ces exemples, un maillage croissant de cadres superposés soutient l’élargissement des options de coopération en matière de défense et sécurité. Ce qui relie ces initiatives est une intention commune : nombre de pays souhaitent une coopération significative sans les contraintes ou attentes exclusives inhérentes aux alliances formelles. Ce n’est pas un rejet des alliances traditionnelles, mais un choix stratégique en faveur de la flexibilité. Pour beaucoup, l’adhésion multiple à différents forums est une forme de gestion des risques — une manière de préserver l’autonomie, d’éviter une dépendance excessive à un partenaire unique et de mieux répondre à un environnement stratégique en rapide évolution. Dans l’Indo-Pacifique d’aujourd’hui, le « hedging » est devenu un principe central de l’art de gouverner régional.
Cependant, cette flexibilité implique des compromis. Un ordre décentralisé fondé sur des plateformes qui se chevauchent et des alignements fluides peut engendrer de l’ambiguïté. Sans puissance dominante pour faire respecter les normes ou définir des lignes rouges, les risques de malentendus, de fragmentation ou de paralysie politique augmentent. En même temps, ce système laisse place à des coopérations plus inclusives et adaptatives. Le monde post-Guerre froide fondé sur des modèles de sécurité prescrits cède le pas à une coexistence négociée, moins déterminée par les diktats des superpuissances que par les préférences et l’autonomie des puissances moyennes et des coalitions transrégionales.
Le message aux États-Unis et à la Chine est clair : de plus gros budgets et une approche binaire ne suffiront pas à gagner la confiance des puissances moyennes et petites. Ce qui est requis, c’est une stratégie plus souple et réactive, qui valorise l’engagement diplomatique, la résilience économique et le leadership régional. Le défi pour les alliés et partenaires américains est d’intégrer ce pluralisme dans leurs politiques sans compromettre la cohérence stratégique. Dans une région aussi diverse et dynamique que l’Indo-Pacifique, cela pourrait bien être la seule voie viable à long terme.
Les récentes rumeurs autour d’une possible révision du pacte AUKUS par les États-Unis illustrent cette exigence de cohérence même chez les partenaires les plus proches. Ce réexamen, qu’il soit périodique ou exceptionnel, renforce les inquiétudes quant à la viabilité d’une planification à long terme basée sur des relations singulières et inégales. Ce que construisent les acteurs régionaux, c’est un ordre résilient et multi-ancres — un ordre négocié plus que prescrit, en couches plutôt que verrouillé.
L’avenir de la sécurité régionale dans l’Indo-Pacifique sera moins façonné par les déclarations que par des coalitions de fait. Le défi pour les États-Unis n’est pas de diriger ce processus, mais d’y participer en s’accordant à des termes plus équilibrés.
Vu Lam, docteur en sciences politiques à l’Université de New South Wales, est spécialiste des affaires d’Asie du Sud-Est. Il a œuvré dans les secteurs de la recherche, de la politique et de l’administration publique et publie régulièrement sur l’intégration régionale et la stratégie indo-pacifique.