La force aérienne de combat britannique traverse une phase cruciale. Le rapport du National Audit Office sur le programme F-35 du Royaume-Uni confirme les inquiétudes de nombreux acteurs de la défense et de l’industrie : des années de retards, d’indécisions et de planifications floues ont conduit la Royal Air Force (RAF) et la Royal Navy à faire face à une diminution significative de leur flotte de chasseurs rapides, à une surutilisation de leurs plateformes actuelles, et à une absence de feuille de route claire pour la décennie à venir.

Cette situation trouve ses racines dans la Revue Intégrée de 2021 et sa mise à jour de 2023. Ces documents, censés redéfinir la stratégie, ont en réalité généré des ambitions non financées, des objectifs de flotte incohérents, ainsi que des reports répétés de décisions d’acquisition cruciales, notamment sur la taille de la flotte F-35, le maintien en condition opérationnelle des Typhoon, et le calendrier de livraison du programme Global Combat Air Programme (GCAP).

Toutefois, le problème ne réside pas dans un manque d’ambition. La Revue Stratégique de Défense de 2025 présente une vision crédible et nécessaire : reconstruire une capacité industrielle souveraine, déployer des forces intégrées multi-domaines, et réaffirmer le Royaume-Uni en tant que puissance sérieuse en matière de défense.

Mais sans décisions fermes concernant les effectifs, les contrats et les calendriers, la flotte de chasseurs rapides de la RAF pourrait tomber en dessous de 100 appareils d’ici 15 ans, nettement en deçà des quelque 160 avions nécessaires pour assurer la préparation OTAN, les frappes maritimes, la Quick Reaction Alert (QRA) et la défense souveraine. Il est encore possible de redresser la situation, mais cela doit se faire sans attendre le prochain cycle de revue stratégique.

Les Typhoon Tranche 1 sont déjà retirés du service. Les appareils Tranche 2 et 3, livrés entre 2008 et 2019, atteindront la fin de leur durée de vie opérationnelle aux alentours de 2035, et une partie importante sera retirée au début des années 2040. Le programme GCAP, bien que technologiquement ambitieux, n’entrera en service qu’à partir du milieu des années 2030 et mettra probablement plusieurs années à atteindre sa pleine capacité opérationnelle.

Cette situation crée un dangereux vide capacitaire. Sans plan clair de transition, le Royaume-Uni pourrait connaître une décennie de pénurie en disponibilité de chasseurs rapides, incapable de faire face à des menaces de haute intensité, d’apporter une montée en puissance rapide pour l’OTAN ou d’assurer un déploiement crédible depuis des porte-avions.

F-35 : finaliser la flotte et s’engager sur la composition
Le Royaume-Uni doit désormais s’engager à atteindre son objectif de longue date d’acquérir 138 F-35, tout en adoptant une composition de flotte conforme à la réalité opérationnelle et à la valeur stratégique. La formule optimale est claire : 56 F-35B et 82 F-35A, soit 12 escadrons de première ligne redoutables.

La flotte de F-35B doit soutenir quatre escadrons de première ligne (48 avions) pour des opérations sur deux porte-avions, avec des appareils supplémentaires dédiés à l’attrition, à la formation et à la conversion afin de maintenir une capacité souveraine de frappe depuis porte-avions. Parallèlement, les F-35A, moins coûteux, à plus longue portée et dotés d’une charge utile plus importante, doivent être acquis en nombre suffisant pour constituer six escadrons terrestres, incluant la contribution britannique au partage du fardeau nucléaire de l’OTAN ainsi qu’une unité de conversion opérationnelle.

Cette combinaison confère au Royaume-Uni deux capacités aériennes décisives :

  • Attaques en pénétration furtive et renseignement ISR : capacité opérationnelle immédiate face à des menaces aériennes avancées et dans des environnements Anti-Accès/Denant au Déni de Zone (A2AD).
  • Dissuasion conventionnelle et nucléaire crédible, alignée OTAN : basée sur un avion aux coûts d’entretien plus bas et à la disponibilité supérieure.

Il est impératif d’engager cette commande dès maintenant, plutôt que d’opter pour des engagements partiels qui augmenteraient les coûts futurs en perturbant les économies d’échelle et en réduisant l’efficacité de la production. L’industrie doit également partager une part du risque financier, mais celle-ci ne sera envisageable que face à une commande claire et conséquente.

En faisant ce choix dès aujourd’hui, le Royaume-Uni peut redonner confiance à ses partenaires industriels, soulager la flotte de porte-avions, et garantir que sa force aérienne rapide reste interopérable, létale et crédible jusqu’aux années 2040.

Typhoon : maintenir, renouveler et exporter
Le Typhoon demeure une plateforme redoutable pour la supériorité aérienne et le multi-rôle. Mais il approche de la fin de sa vie opérationnelle. Pour maintenir la masse critique, le Royaume-Uni doit conserver 50 à 60 Typhoon Tranche 2/3 jusqu’au moins en 2038. Plus important encore, pour éviter la disparition de la capacité souveraine de construction de chasseurs avant le déploiement effectif du GCAP, il faut commander 40 à 50 Typhoon Tranche 4/5 avant 2028.

L’Allemagne et l’Espagne ont déjà pris cette décision. En cas d’inaction britannique, le risque est de perdre l’intégration du design, l’élan à l’export et des milliers d’emplois hautement qualifiés dans l’aéronautique. Le Typhoon reste un avion exportable, pilier de l’écosystème de défense européen. Récemment, le Royaume-Uni a même signé un contrat préliminaire multimensuel avec la Turquie, témoignant d’un regain de confiance parmi les nations Eurofighter. Mais si la Grande-Bretagne n’a pas confiance en son propre produit, pourquoi les acheteurs potentiels le feraient-ils ?

GCAP : éviter la répétition du vide entre Tornado et Typhoon
Le Global Combat Air Programme est crucial pour la défense future du Royaume-Uni. Or, il sera impossible à concrétiser s’il existe un vide de dix ans dans la production domestique de chasseurs rapides. La dernière fois qu’un tel vide est survenu, entre la fin du Tornado GR4 et le démarrage du Typhoon, la capacité d’ingénierie souveraine s’est gravement érodée, avec une perte de compétences clés et une délocalisation partielle de sous-systèmes vitaux. Cette erreur ne doit pas se reproduire. Le GCAP doit être la continuité d’une production souveraine, et non une renaissance après une rupture.

Concrètement, cela signifie :

  • Contracter les composants à long délai avant 2027
  • Assurer une production à faible cadence dès 2031
  • Livrer le premier appareil de première ligne en 2035

Ce modèle de production « toujours actif » vise non seulement à éviter la perte d’emplois, mais surtout à préserver l’expertise en intégration système, l’innovation radar et capteurs, le développement de jumeaux numériques, ainsi que des compétences dans les composites et la propulsion de haute technicité. Sans activité pour les ingénieurs britanniques tout au long des années 2030, il n’y aura plus de capacité pour donner vie au GCAP, ni de compétences pour l’intégrer, ni de propriété intellectuelle à protéger, ni de base industrielle à développer.

Laisser voler le Typhoon, symbole de l’identité britannique
Une décision, forte sur le plan symbolique, renforcerait l’engagement du Royaume-Uni pour une capacité aérospatiale souveraine : convertir les Typhoon Tranche 1 retirés en avions de la patrouille acrobatique Red Arrows.

La flotte Hawk T1 étant désormais retirée, au lieu de recourir à des avions prêtés ou loués à des alliés, les Red Arrows pourraient continuer de voler britannique, en attendant une décision sur le nouvel appareil d’entraînement modulaire britannique AERALIS. Une flotte de 12 Typhoon démilitarisés renforcerait l’image export des plateformes britanniques, s’alignerait avec les efforts de promotion du Typhoon et du GCAP à l’international, et valoriserait l’excellence aérienne de la RAF auprès d’une audience mondiale. Le coût du maintien de Typhoon dans ce rôle serait important, mais il est légitime d’attendre des grands groupes de défense, qui bénéficieraient d’élargissements des marchés à l’export, qu’ils participent plus activement au financement. Pour être une nation exportatrice de défense, le Royaume-Uni doit inciter l’industrie à mieux assumer ces coûts.

Cette proposition n’est pas un exercice de nostalgie, mais de branding stratégique. Elle est essentielle, alors que le Royaume-Uni cherche à réaffirmer son leadership sur le marché des exportations de combat aérien. Quelle que soit la voie choisie, l’existence d’un palliatif pour la patrouille Red Arrows est incontournable et nécessite un effort collaboratif et dynamique pour être concrétisée.

La différence repose sur la livraison
L’appareil étatique de défense britannique sait ce qui doit être fait. Il faut une force aérienne intégrée de combat, une flotte porte-avions crédible, une force de frappe durable, et une filière souveraine pour la prochaine génération de chasseurs rapides.

La Revue Stratégique de Défense 2025 offre un plan d’ensemble clair. Elle met l’accent sur la capacité intégrée, la souveraineté industrielle à long terme, et le leadership britannique en matière de défense collective. Mais cela doit impérativement se traduire par des actions concrètes. Les quatorze dernières années ont montré ce qui arrive quand la stratégie fait défaut en matière de réalisation.

Le Royaume-Uni doit désormais faire ce que le précédent gouvernement n’a pas fait : s’engager sur la flotte complète de F-35, investir dans la conservation du Typhoon et dans des achats de transition, et maintenir le GCAP sur la bonne trajectoire sans rupture industrielle ni capacitaire. Il ne s’agit pas seulement d’avions de chasse — mais aussi d’emplois, de préparation opérationnelle et de crédibilité. La fenêtre d’action se referme, les risques augmentent. Les décisions doivent être prises immédiatement, avant que l’ambition ne dépasse une fois de plus la capacité d’exécution.