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Malgré l’engouement, les essaims de drones n’existent pas encore. Le Département de la Défense américain s’est jusqu’à présent concentré sur les aspects liés aux capacités des plateformes telles que le matériel, la fabrication et le GPS, tout en négligeant la question architecturale fondamentale : comment les drones sont censés coopérer. Ce que l’on désigne aujourd’hui comme « essaims » n’est en réalité qu’une manœuvre robotique de masse. Cependant, une avancée stratégique majeure est à portée de main : une résolution autonome des problèmes, collaborative et résiliente, à la vitesse des machines, sans point de défaillance unique. Pour concrétiser cette vision, il faudra orienter les priorités d’acquisition vers une infrastructure de systèmes distribués, et non se limiter à la quantité ou à la qualité des plateformes.

Ce que l’essaim est – et n’est pas

Experts en systèmes distribués, autonomie collaborative et stratégie de modernisation militaire, nous avons interrogé une centaine de spécialistes du secteur public et privé. À ce jour, aucun élément ne prouve l’existence d’un véritable essaim de drones. Les spectaculaires shows lumineux chinois à base de milliers de drones ne sont pas des essaims. Le modèle leader-suiveur autonome, tout comme la gestion par un unique opérateur d’une centaine de drones, n’en sont pas non plus. Un véritable essaim se définit par son unicité, son unité et sa résilience, et non par la simple pluralité de ses éléments. Il s’adapte intelligemment aux circonstances changeantes à la vitesse de la machine, dépassant la somme de ses parties. C’est un système distribué.

L’industrie américaine de la défense n’a pas réussi à fournir des systèmes distribués capables d’un comportement d’essaim collaboratif, autonome et résilient. En qualifiant simplement des groupes de drones de « swarms » (« essaims ») ou en décrivant leur comportement comme « essaim », les industriels ont vidé ce concept de sa substance, embrouillé leurs clients et affaibli le signal de la demande qui pourrait stimuler une véritable rupture technologique. Ce phénomène serait anodin si aucun concurrent ne développait de véritable essaim distribué. Mais ce n’est pas le cas.

L’essaim est l’étape suivante dans l’évolution historique des approches militaires gagnantes. Les opérations militaires se sont sophistiquées avec le temps, passant du combat désorganisé au massing (concentration de forces) et à la manœuvre mécanisée. Depuis la fin du XXe siècle, les armes décisives et les infrastructures ont figé les conflits, reléguant la manœuvre à une place marginale. Pourtant, dans ce XXIe siècle, des armes et tactiques rudimentaires ont gagné en efficacité contre les infrastructures coûteuses. En 2025, on pourrait soutenir qu’une nouvelle méthode gagnante consiste à déployer beaucoup de petites plateformes autonomes et peu coûteuses.

Chaque progrès dans le développement de la guerre repose sur trois facteurs essentiels : éloigner la violence du combattant pour préserver des vies et la volonté de combattre, investir judicieusement afin de préserver les ressources et la capacité de combat, et infliger des dégâts suffisamment importants pour casser la détermination de l’adversaire. Les petites améliorations d’armement, de protection ou de tactiques ne font la différence que lorsque les forces adverses sont au même stade de développement.

L’essaim représente ce prochain niveau, déjà très proche technologiquement, mais encore inaccessible dans la pratique. La capacité à déployer un grand nombre de petites plateformes autonomes a démontré des résultats impressionnants ces dernières années, mais cela relève de la simple combinaison automatisée des étapes précédentes, la masse et la manœuvre. Chaque drone reste une entité individuelle nécessitant un contrôle à distance ou une intelligence embarquée.

La manœuvre robotique de masse a toutefois son importance. La perte de drones autonomes est mieux tolérée que celle d’humains. Ces appareils représentent une menace majeure pour l’ennemi. Et elle remet en cause une culture militaire américaine longtemps focalisée sur la présence et l’excellence technique. Néanmoins, cette manœuvre de masse demeure une simple automatisation des actions humaines, que ce soit à pied ou dans des plateformes habitées. Ce n’est qu’un pas de côté, pas un saut décisif.

Chaque saut majeur dans l’art de la guerre ne se contente pas d’améliorer l’existant : il le rend obsolète. La masse bat le corps à corps par attrition et organisation. Elle détruit efficacement en quantité. La manœuvre bat la masse en ciblant les points faibles, en surprenant et désorganisant l’ennemi. Mais une flotte non coordonnée de petits appareils autonomes ne surmontera la manœuvre qu’avec plus de volume et une vitesse accrue.

En l’absence d’armes nucléaires, que pourrait vaincre un groupe massif d’appareils autonomes manœuvrant parfaitement ? Un essaim. Il faudrait un système distribué et intelligent, capable d’adaptation en temps réel sans contrôleur central, sans drone leader, voire sans connexion internet. La première force militaire à maîtriser un véritable essaim ne gagnera pas seulement des batailles : elle pourrait submerger des systèmes et stratégies entières, incapables de prévoir des attaques coordonnées, adaptatives, avec des réseaux auto-réparateurs et une intelligence collective. Et cette capacité est désormais possible.

Imaginez un affrontement entre deux essaims de drones, Rouge et Bleu. Côté Bleu, 500 drones manœuvrent en parfaite synchronisation sous la direction d’un opérateur humain unique, suivant des formations préétablies. Chaque drone choisit de manière autonome sa cible proche et évite les collisions. Le groupe rappelle une fanfare mécanique, obscurcissant presque le soleil sous son nombre et sa coordination serrée.

À l’opposé, l’essaim Rouge agit différemment : ses 500 drones évaluent ensemble la situation, attribuent rationnellement les cibles (une par drone), optimisent la consommation de munitions et limitent les dommages collatéraux. L’acteur principal n’est aucun drone isolé, mais le groupe, qui applique une intelligence d’essaim pour agir à l’unisson. Il s’organise comme une colonie de fourmis, une ruche d’abeilles ou un agrégat de myxomycètes, incarnant la « conscience collective » vue dans la science-fiction (Borg dans Star Trek, Buggers dans Ender’s Game). Son schéma opérationnel commun reste synchronisé via des connexions ad hoc à courte portée, même lorsque les communications avec les humains sont brouillées.

Alors que l’essaim Rouge montre une véritable capacité de coordination, l’essaim Bleu se limite à de la manœuvre robotique massive, avec une commande humaine centralisée en modèle un-à-plusieurs, ou une hiérarchie stricte leader-suiveur. Face à un changement imprévu, les drones Bleus ne peuvent s’adapter simultanément en temps réel. Cette centralisation crée un point de défaillance vulnérable.

Assimiler l’essaim à une simple amélioration de masse ou de manœuvre constitue une erreur stratégique majeure. En diluant ainsi sa signification, la demande pour un véritable essaim devient floue, empêchant l’industrie d’y répondre efficacement. Après trois ans d’entretiens, nous constatons que la technologie de défense américaine privilégie le modèle Bleu, c’est-à-dire la massification et manœuvre de robots en simples substituts humains, sans véritable essaim distribué.

Les décideurs, en revanche, évoquent des concepts similaires aux essaims de la nature ou de la science-fiction. Ils s’attendent à une capacité comparable à celle de l’essaim Rouge sans réaliser qu’ils doivent aussi préciser les limites qu’ils refusent du modèle Bleu. Tant que cette distinction n’est pas claire, le signal politique reste inaudible et la force militaire américaine risque de ne pas déployer la meilleure capacité possible.

La faisabilité technique de l’essaim véritable

Un essaim authentique nécessite une infrastructure de systèmes distribués qui assure un schéma opérationnel commun et répartit le contrôle au sein de nombreux nœuds synchronisés, et non plus un contrôle centralisé. Cette caractéristique rend l’essaim stratégiquement révolutionnaire : la conscience collective est partagée entre plusieurs leaders sans point de défaillance unique. Le groupe maintient une coordination robuste en synchronisant périodiquement l’état du système et en décidant collectivement des actions à entreprendre, même si certains éléments tombent en panne ou que les communications sont perturbées. Ces systèmes sont bien maîtrisés dans les centres de données hyperscale. Des recherches émergentes, particulièrement en Chine, appliquent désormais ces architectures distribuées à des systèmes autonomes dans le monde réel, utilisant des connexions sans fil.

Pourtant, les équipes de défense, souvent issues de l’IA, de la robotique ou de l’automatisation, ont du mal à assimiler cette approche, car elles privilégient des architectures centralisées où un processeur principal gère tous les capteurs et commande le reste. Ces architectures reposent sur des modèles un-à-plusieurs ou leader-suiveur, plus simples à déployer mais plus fragiles.

L’IA ne suffit pas

L’intelligence artificielle ne peut à elle seule produire un véritable essaim. L’intelligence et l’architecture sont deux choses distinctes. Des drones dotés de puissants algorithmes d’IA ne pourront pas coordonner leurs actions s’ils ne partagent pas un modèle commun du monde en temps réel — un point relevant des systèmes distribués. L’IA peut améliorer un essaim, mais n’est pas la condition sine qua non. En résumé, l’IA rend les plateformes plus intelligentes, mais seul un système distribué rend l’essaim cohérent.

Recommandations pour les décideurs en acquisition

Les responsables des acquisitions, de la recherche, du développement, des tests et évaluations doivent intégrer clairement le concept de systèmes distribués dans toute initiative visant un véritable essaim. Par exemple : « La solution doit s’appuyer sur une infrastructure de gestion des états et de sécurité des données basée sur un consensus pour permettre des opérations distribuées sécurisées à grande échelle. »

Ceci est essentiel car les appels d’offres mélangent souvent les problèmes que résolvent les systèmes distribués avec ceux traités par des solutions réseaux, applicatives ou d’IA. Presque tous les appels à la collaboration autonome « en essaim » décrivent des objectifs compatibles avec les systèmes distribués mais ne demandent en réalité que des solutions réseau ou applicatives, laissant floue la nature du système. De ce fait, les fournisseurs de systèmes distribués ne reçoivent pas de signal clair et finissent par se retirer.

Par exemple, tous les officiers et professionnels civils chargés de la modernisation de l’armée américaine que nous avons interviewés évoquaient des « contraintes de bande passante » empêchant un schéma opérationnel commun et résilient en local. Pourtant, la bande passante est une contrainte réseau qui n’aiderait pas à créer un état local cohérent, mais seulement à utiliser un schéma basé sur le cloud. Les systèmes distribués doivent être conçus pour fonctionner indépendamment du cloud, localement. Les utilisateurs de terrain n’ont pas besoin de saisir cette nuance, mais les décideurs en modernisation et acquisition doivent la comprendre.

De manière plus générale, pour éviter de déployer des systèmes militaires distribués vulnérables et inefficaces, le Département de la Défense doit clairement définir des initiatives de recherche, test et acquisition d’infrastructures distribuées indépendantes du cloud. En effet, la dépendance aux infrastructures cloud impose des besoins en bande passante hors de portée des opérateurs déployés et crée un point de défaillance unique. Les bureaux de programme et développeurs d’exigences devraient exiger que l’infrastructure logicielle distribuée soit autonome et indépendante du cloud.

Le champ de la recherche sur les systèmes distribués locaux et indépendants du cloud est étonnamment peu développé, et la demande en la matière reste confuse. Pourtant, cette capacité est fondamentale pour les concepts opérationnels actuels des forces américaines, quel que soit le service concerné. Les doctrines officielles reposent ainsi sur une couche d’infrastructure distribuée permettant la coordination à la vitesse des machines de groupes de plateformes dispersées.

C’est parce que l’essaim — adaptation collaborative, autonome et rapide — est un saut qualitatif dans le développement des opérations militaires, et l’atout décisif des conflits à venir. Tous ceux qui adhèrent à cette perspective devraient inciter élus, dirigeants des acquisitions et responsables politiques à concevoir un plan visant à intégrer des « systèmes distribués résilients, indépendants du cloud » dans l’autonomie collaborative et toutes les infrastructures critiques de défense.

Sans une compréhension claire des compétences actuelles et des capacités à atteindre, les États-Unis risquent de consacrer d’énormes ressources à des systèmes et stratégies décalées, fragiles et inadaptées aux défis futurs. L’essaim est la prochaine étape dans une progression majeure des capacités opérationnelles, et il est à portée de celui qui saura l’aborder sérieusement.

Emma Bates est fondatrice et CEO de Cachai, une start-up de logiciels spécialisée dans l’infrastructure distribuée autonome et intégrée pour la sécurité nationale. Elle a précédemment travaillé au Defense Innovation Unit, à l’Army Futures Command et au Center for Strategic & International Studies.

S. Ryan Quick est fondateur de la société de services Providentia Worldwide. Il a consacré des décennies à résoudre les défis liés aux systèmes distribués, hyperscale, Web3, cybersécurité et sécurité des données pour des clients tels que Oak Ridge National Lab, Samsung, L3Harris, Paypal et Ebay.