En mars 2023, le Royaume-Uni a livré 14 chars de combat principaux Challenger 2 (CR2) à l’Ukraine, après avoir formé les équipages ukrainiens à leur utilisation. Cette initiative britannique a été rapidement relayée par d’autres pays, notamment l’Allemagne et les États-Unis qui ont fourni respectivement des Leopard 2 et des M1A1 Abrams. Ce geste précurseur mérite d’être souligné et reconnu.

En service ukrainien, le Challenger 2 affiche des qualités contrastées. Son canon rayé de 120 mm est salué pour sa précision, au point d’être qualifié de « fusil de précision parmi les chars ». Cependant, son système de munitions en trois parties est incompatible avec les obus utilisés par les canons lisses de 120 mm des Leopard 2 et M1A1 Abrams, ce qui empêche tout partage de munitions sur le terrain. De plus, ces munitions britanniques ne sont plus fabriquées, ce qui entraînera tôt ou tard une pénurie.

Les équipages ukrainiens apprécient également la protection offerte par le blindage composite du CR2 qui a permis à certains membres d’équipage de survivre à plusieurs impacts pouvant détruire des chars équivalents. Néanmoins, il ne s’agit pas d’un char invulnérable, comme en témoignent les pertes enregistrées.

Outre ses qualités en matière de précision et de protection, le Challenger 2 présente des limitations sur les champs de bataille ukrainiens, notamment en termes de poids et de mobilité sur certains terrains. Certains équipages ont rapporté que la lourdeur du char pouvait provoquer son enlisement dans les sols meubles. Cette situation n’est pas étonnante, le CR2 dépassant les 70 tonnes une fois chargé et équipé de dispositifs spécifiques à la zone d’opérations, comme les « cages de protection » contre les drones. Son moteur, de 1200 chevaux, est également moins puissant que ceux des Leopard 2 et M1A1 (1500 chevaux), ce qui influence ses performances sur certains types de sols.

Sur le plan logistique, le CR2 nécessite un soutien spécifique important. Bien que seuls 14 chars aient été fournis à l’Ukraine, un dispositif d’approvisionnement particulier a été mis en place, couvrant non seulement la chaudière des munitions, mais aussi de nombreux autres aspects techniques.

Jusqu’à récemment, l’armée britannique se vantait de n’avoir jamais perdu de Challenger 2 en combat (hors incidents de tir ami). La guerre en Ukraine a cependant changé cette donne. Le 4 septembre 2023, une vidéo en provenance de Robotyne, dans la région de Zaporojié, montrait la première perte de combat d’un CR2 dans ce théâtre d’opérations. Un missile 9M133 Kornet a déclenché un incendie qui a fait exploser les munitions du char, provoquant la séparation de la tourelle du châssis. Selon les médias ukrainiens, au 10 mars 2024, deux autres CR2 avaient été gravement endommagés, ne laissant que sept chars opérationnels sur les quatorze initiaux.

En août 2024, des médias britanniques rapportaient la participation de chars CR2 lors de l’incursion en oblast de Koursk en Ukraine. Au cours de cette opération, un Challenger 2 a été détruit par une munition « drone suicide » Lancet, constituant la deuxième perte totale confirmée. Le 14 novembre 2024, un autre CR2 a été détruit suite à une attaque par drone FPV russes ciblant la position du conducteur, alors que le char était stationné en lisière de forêt. Le 5 janvier 2025, un quatrième CR2 a été détruit après un impact de drone sur le masque de canon.

Du coup, combien de Challenger 2 restent-ils aujourd’hui opérationnels dans l’armée ukrainienne ? Difficile à dire précisément, mais compte tenu des pertes et des dommages ainsi que du manque de pièces détachées, ils seraient probablement une demi-douzaine au maximum. Une force symbolique, d’autant plus que la dotation initiale de 14 véhicules visait déjà à ce niveau.

Quelles leçons tirer de cette expérience pour les futurs Challenger 3 (CR3) britanniques ? Peu, en réalité. Le CR3 est une conception presque entièrement nouvelle, mais repose encore sur des caractéristiques qui tendent à devenir obsolètes : équipage de quatre hommes, chargement manuel du canon principal, absence de système de protection active (APS) intégré, autant d’aspects que l’on ne retrouvera probablement pas dans les chars futurs. De plus, il conserve le moteur diesel de 1200 chevaux de son prédécesseur, sans augmentation de puissance.

Le Challenger 3 adoptera en revanche le canon lisse Rheinmetall de 120 mm, permettant une compatibilité avec les munitions du Leopard 2 et du M1A1 Abrams, un point positif. Cependant, il sera seulement « préparé pour » un système APS, dont seulement 60 exemplaires sont prévus dans les commandes actuelles. Son poids dépassera les 66 tonnes, ce qui laisse présager que les problèmes de mobilité rencontrés par le CR2 pourraient persister.

Enfin, le nombre de Challenger 3 commandés, 148, est insuffisant. L’un des enseignements majeurs du conflit ukrainien est la nécessité d’une masse importante de forces blindées. La commande britannique ne répond pas à la réalité d’un combat blindé moderne. Le Challenger 3 sera certainement un char performant, mais en trop petit nombre pour peser réellement sur le champ de bataille, se limitant à un geste plus symbolique qu’opérationnel, tant qu’un plan plus ambitieux ne sera pas établi, s’il voit le jour un jour.

Le lieutenant-colonel Stuart Crawford est un commentateur politique et de défense ainsi qu’un ancien officier militaire.