Il peut sembler paradoxal, mais parfois, il faut semer le désordre pour apprendre aux recrues de l’Armée à maintenir l’ordre et la propreté.
Cette méthode, appelée « bay tossing », consiste pour les sergents instructeurs à retourner les matelas ou les lits superposés des stagiaires, vider le contenu des casiers muraux par terre, renverser les poubelles ou effectuer d’autres actions similaires afin de forcer les recrues à nettoyer et organiser leur espace.
Pourtant, une unité d’entraînement de l’Armée américaine basée à Fort Benning, en Géorgie, a temporairement interdit cette pratique après un incident où des casiers muraux ont été renversés et un bureau endommagé, selon une source informée.
Deux notes internes, récemment diffusées sur les réseaux sociaux, révèlent les détails. Dans un mémo daté du 31 juillet, le colonel Christopher J.C. Hallows, commandant de la 197e brigade d’infanterie, a annoncé que le « bay tossing » était « strictement interdit ». Cette unité est chargée de la formation des soldats d’infanterie dans le cadre du One Station Unit Training (OSUT), qui combine l’entraînement de base avec la formation individuelle avancée pour plusieurs spécialités militaires.

Le mémo précise : « Les sergents instructeurs ne doivent pas « retourner » les bays, y compris en renversant les matelas, en renversant les casiers muraux, ni toucher ou endommager les effets personnels ou équipements des stagiaires. Le « bay tossing » ne doit pas être utilisé comme mesure corrective pour quelque raison que ce soit ».
Si le colonel Hallows ne détaille pas les raisons de cette décision, il rappelle que tout abus envers les recrues porte atteinte aux principes de l’Armée, nuit à l’ordre et à la discipline, et compromet un environnement de formation positif.
Quelques jours plus tard, dans un mémo du 3 août, le colonel a levé l’interdiction du « bay tossing » sans fournir d’explication sur ce revirement soudain.
Jennifer Gunn, porte-parole du Centre de manœuvre d’excellence de Fort Benning, a confirmé l’authenticité des deux notes et précisé que la brigade avait mené une revue après un incident où un « bay tossing » avait causé des dégâts aux biens gouvernementaux ainsi qu’aux effets personnels des stagiaires.
Elle affirme : « Cet événement a conduit la brigade à revoir la façon dont ces pratiques sont mises en œuvre. Après un examen approfondi, l’état-major a estimé que les comportements en cause étaient déjà régis par la politique en place relative au bon ordre, à la discipline, et au respect de la dignité des soldats ; la note d’interdiction a donc été annulée ».
Lorsque la méthode est utilisée à bon escient, le « bay tossing » constitue un moyen efficace et marquant pour apprendre aux recrues la rigueur nécessaire, explique le sergent-chef Phillip Dobbins, sergent instructeur de 2007 à 2009 à Fort Leonard Wood (Missouri).
« Le but est de montrer qu’ils n’ont pas atteint la norme, et parfois, il faut repartir de zéro jusqu’à ce que ce soit bien fait, avec beaucoup de répétitions », souligne-t-il.

Pour le sergent-chef retraité Jonathan Huff, ancien sergent instructeur à Fort Benning (2017-2019), ce dispositif enseigne aux recrues à maîtriser les petits détails avant de s’attaquer à des tâches plus complexes.
Chaque stagiaire apprend à plier, rouler et suspendre soigneusement ses vêtements dans son casier, ainsi qu’à faire son lit correctement, insiste-t-il. Ces gestes renforcent leur capacité à suivre les consignes.
« C’est ainsi qu’on amorce un effet boule de neige dans la discipline. Beaucoup de ces jeunes n’ont jamais été disciplinés auparavant. On commence donc par les petits détails, en étant strict. Les grandes choses deviennent ensuite plus simples. Par exemple, six semaines plus tard au tir, je ne me demande pas si ce gars va faire n’importe quoi parce qu’il ne sait pas suivre les ordres », explique-t-il.
Huff confie qu’il n’a jamais reçu de formation officielle sur le « bay tossing », se fiant uniquement à son bon sens.
Il utilisait principalement cette méthode lorsque l’odeur dans le bay devenait insupportable.
« Je me disais : “Qu’est-ce que vous, petits oiseaux sales, cachez là-dessous ?” J’en faisais un moyen pour les contraindre à nettoyer correctement », ajoute-t-il.
Outre le renversement des casiers et des lits, Huff n’hésitait pas à dessiner des visages tristes avec de la mousse à raser ou du shampooing sur les miroirs à nettoyer par les recrues, ou à renverser les poubelles si les déchets n’étaient pas sortis.
« Ils comprenaient vite qu’il fallait sortir les poubelles le matin », raconte-t-il.
Cependant, il évitait de jeter en tas la literie, les vêtements ou le matériel personnel des stagiaires, pour des raisons d’hygiène.
« Dans ce cas, ils pourraient se retrouver à dormir dans les draps d’un autre. Vous n’auriez plus les bonnes bottes ni les uniformes appropriés. Quand je fouillais un casier, tout le contenu était dispersé juste devant, ce qui permettait à la personne de tout remettre en ordre correctement », précise-t-il.
Après les premières semaines, Huff n’avait généralement plus besoin de recourir au « bay tossing » car ses recrues avaient « retenu la leçon ».
« Ça m’a bien servi pour garder leurs petites habitudes en ordre. Parfois, il faut un petit rappel. Quand j’entrais et que ça commençait à sentir mauvais, je laissais éclater ma frustration sur le bay », conclut-il.