Les pays d’Asie du Sud-Est cherchent depuis longtemps à équilibrer leurs relations entre la Chine et les États-Unis, tentant de préserver leur indépendance en matière de politique économique et de relations étrangères tout en assurant la sécurité nationale. Avec l’affirmation croissante de Pékin, notamment en mer de Chine méridionale, ces États ont dû adapter leur stratégie. Aujourd’hui, face aux politiques commerciales et aux exigences accrues de défense de l’administration Trump, ils sont contraints de revoir leur approche. Les dirigeants doivent également composer avec des contextes politiques et économiques propres à chacun de leurs pays. Trois États clés – le Vietnam, l’Indonésie et les Philippines – illustrent cette nécessaire adaptation face aux évolutions des relations sino-américaines.

Vietnam : un équilibre incertain face aux tensions tarifaires
Selon Huong Le Thu, présidente du conseil consultatif de l’Australia-Vietnam Policy Institute, le Vietnam est confronté à de nouvelles difficultés pour gérer ses relations avec Pékin et Washington. Le pays avait jusqu’ici tiré profit des tensions commerciales entre les deux grandes puissances grâce à une diplomatie flexible et pragmatique. Cependant, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a compliqué la donne avec la mise en place de droits de douane de 20 % ainsi qu’une taxe de 40 % sur des produits « transbordés » originaires d’autres nations, comme la Chine. Ces mesures fragilisent le modèle économique vietnamien basé sur la production et l’exportation, souvent dépendant de composants chinois, et remettent en question les prévisions de croissance optimistes. Hanoi continue de cultiver de bonnes relations avec tous ses partenaires, mais il est probable que Pékin soit désormais plus réceptif à ses efforts que Washington.

Indonésie : entre pragmatisme économique et autonomie stratégique
Jessica C. Liao, professeure associée en sciences politiques à North Carolina State University, analyse la position de l’Indonésie sous la présidence de Prabowo Subianto. Ce général formé aux États-Unis cherche à affirmer une image de leader affirmé et engagé internationalement. Sa préférence pour les équipements militaires américains, sa volonté de satisfaire les demandes de Washington malgré les pressions tarifaires, ainsi que son soutien à des exercices conjoints renforcés, conduisent souvent à considérer l’Indonésie comme proaméricaine et plus dure vis-à-vis de la Chine. Pourtant, ce diagnostic ne tient pas compte de deux éléments clés. D’une part, l’Indonésie a une longue tradition de non-alignement et Prabowo privilégie une autonomie stratégique, équilibrant coopération militaire avec l’Occident tout en intégrant des structures comme les BRICS et en restant réservé envers le Quad. D’autre part, sa politique envers la Chine reste pragmatique : dans un contexte économique ralenti, il recherche activement les investissements chinois dans les secteurs minier, énergétique et manufacturier. Sa récente visite à Pékin, quelques mois après un incident avec la garde côtière chinoise près des îles Natuna, s’est conclue par un accord de renforcement de la coopération économique en mer de Chine méridionale, signe d’une approche prudente plutôt que conflictuelle.
L’objectif de Prabowo est clair : accroître le poids stratégique de l’Indonésie par un engagement équilibré, sans alignement marqué. Néanmoins, son style diplomatique très personnalisé pourrait induire des incertitudes et mettre à mal la cohérence de la posture étrangère traditionnelle du pays.

Philippines : vers une relation pragmatique mais vigilante
Gregory Poling, directeur du programme Asie du Sud-Est et de l’Asia Maritime Transparency Initiative au Center for Strategic and International Studies, souligne que les Philippines, sous la présidence de Ferdinand « Bongbong » Marcos Jr., adoptent une posture particulière. Lors d’une visite à la Maison-Blanche, Marcos a déclaré qu’il n’était pas nécessaire d’« équilibrer » leur relation entre les États-Unis et la Chine. Manila cherche ainsi des relations stables et productives avec Pékin lorsqu’elles sont possibles – une position encouragée par Donald Trump – mais reste ferme tant que la Chine continue ses actions violentes en mer de Chine méridionale. L’administration américaine, notamment sous Trump, s’est montrée un allié solide, plus que pour beaucoup d’autres pays. Le processus de modernisation de l’alliance entamé sous Biden se poursuit sans interruption. Washington a clairement réaffirmé sa volonté de défendre les Philippines en cas d’attaque dans les eaux contestées. Par ailleurs, les autorités philippines n’ont pas encore été sommées d’augmenter significativement leur budget de défense ni de faire d’importantes concessions politiques à Washington.