Investir dans l’avantage défensif ukrainien : entretien avec Perry Boyle, expert en capital militaire
Dans un contexte où la guerre en Ukraine pousse les innovations technologiques à répondre à des besoins immédiats, Perry Boyle, PDG et cofondateur de MITS Capital LLC, partage son analyse sur l’investissement dans l’industrie de défense ukrainienne. Sa société s’efforce de canaliser des capitaux vers des technologies qui façonnent dès aujourd’hui le champ de bataille et qui, demain, trouveront un marché international.
Comment évaluer la véritable efficacité des nouvelles technologies déployées sur le terrain en Ukraine ?
Nous privilégions les technologies déjà opérationnelles sur le terrain, notamment des systèmes de communication longue portée résistants au brouillage, des drones terrestres pour l’évacuation en zone de combat, des moteurs de drones non chinois, la ciblage autonome, des drones sous-marins, la perception spatiale 3D pour les drones d’intelligence, surveillance et reconnaissance, des systèmes de navigation sans GPS, des drones d’attaque longue portée à très bas coût et des technologies acoustiques avancées pour le tir contre-batterie.
Notre force réside aussi dans notre proximité avec les utilisateurs finaux : nous entretenons des liens directs avec les unités de commandement et le haut état-major ukrainiens, ce qui nous permet d’obtenir des retours non filtrés. La majorité de notre équipe est ukrainienne, avec une expérience décisive au sein des forces armées et des institutions d’Ukraine, active dans le soutien des unités combat depuis l’offensive russe de 2014. Ils sont personnellement engagés, ayant des proches en première ligne. Je reçois également des retours en temps réel via Signal d’un utilisateur sur le terrain d’une des technologies de notre portefeuille. Combien de dirigeants de fonds d’investissement américains peuvent en dire autant ?
Quelle leçon tirer du système ukrainien de passation des marchés de défense que les États membres de l’OTAN pourraient adopter ?
Dans un pays de l’OTAN, une lourde bureaucratie freine la relation entre l’industriel de défense et le combattant. En Ukraine, il n’existe quasiment pas d’intermédiaire entre l’usine et la ligne de front. Cette proximité favorise une collaboration constante entre utilisateur et producteur, ce qui est quasi inexistant aux États-Unis. Le Département américain de la Défense gagnerait à déléguer davantage de contrôle sur la conception et l’acquisition des armes aux commandements engagés sur le terrain.
La plateforme ukrainienne Brave1, dédiée à la coordination de son industrie défense, est remarquable. Elle offre plusieurs avantages :
- Elle incite les unités sur le terrain à atteindre des résultats militaires concrets,
- Elle exige des données vérifiables utilisables tactiquement et stratégiquement,
- Elle génère un signal de demande régulièrement mis à jour, permettant à l’industrie de répondre presque en temps réel aux besoins des combattants.
Aucun pays de l’OTAN ne dispose d’un tel mécanisme.
La décentralisation des forces ukrainiennes possède des atouts et des faiblesses. Le principal bénéfice est la forte motivation qu’engendre une autonomie relative pour chaque commandement. Cette volonté de combattre est déterminante face à une invasion.
Elle a aussi donné naissance à des initiatives où certaines brigades financent elles-mêmes leurs équipements via des organismes à but non lucratif, comme Azov.One. Ce mécanisme rapproche les civils du front, crée une implication directe et garantit aux soldats qu’ils bénéficient du soutien de leurs communautés. Il diminue aussi la lourdeur administrative en facilitant la livraison rapide du matériel et un retour d’expérience fluide vers les fabricants.
Cependant, cette décentralisation engendre moins de contrôle sur les flux financiers, exposant au risque de détournements, et limite la capacité à réduire les coûts grâce à la production de masse et à la standardisation.
Mais il faut souligner les avancées : en trois ans et demi, l’Ukraine a développé l’une des plus importantes bases industrielles militaires d’Europe. Elle dispose même d’un programme de missile balistique, le Sapsan, et d’une plateforme d’intégration de données de défense concurrente de solutions comme Maven de Palantir, mais à moindre coût.
Le pays est passé de la phase “garage startup” à une industrie structurée, avec une chaîne claire de développement produit. L’enjeu majeur est désormais la montée en volume afin d’exploiter pleinement son avantage de coûts. L’exemple du canon automoteur Bohdana, comparable à l’ultra-léger britannique M777 mais plus performant et moins cher, est révélateur.
Le défi consiste à atténuer les effets pervers de la décentralisation tout en conservant ce qui la rend vertueuse. On peut le comparer au Commandement des opérations spéciales américaines, qui fonctionne de manière autonome comme certaines unités ukrainiennes. L’Ukraine doit parfaire ses procédures d’approvisionnement, mais elle construit un système agile et efficace, capable de créer des asymétries sur le champ de bataille malgré ses contraintes. Le modèle ukrainien ne serait pas adapté aux États-Unis, et inversement. Sans cette adaptabilité, l’Ukraine aurait perdu.
Concernant la corruption, je n’en ai pas été personnellement témoin, même si elle existe. Toute nation en guerre doit en faire face. Par exemple, le président Harry Truman luttait contre la corruption dans l’industrie de défense dès 1941. La corruption aux États-Unis est souvent plus importante et parfois légalement tolérée, ce qui n’est pas le cas en Ukraine.
Investir dans des startups ukrainiennes de défense en pleine guerre présente-t-il des spécificités par rapport à un écosystème comme celui de la Silicon Valley ?
Réussir en Ukraine dans ce secteur est extrêmement difficile. Mais cette difficulté, mêlée à un retour constant des utilisateurs sur le terrain, confère un net avantage. Le coût de production est inférieur de plus de 60 % à celui des États-Unis ou de l’Union européenne. Être à la fois innovateur et producteur à faible coût, c’est très rare.
Le gouvernement ukrainien achète en lots, sans contrats à long terme, avec des marges faibles, des conditions de paiement difficiles et un accès quasi inexistant au financement des fonds de roulement. Bien que les clients soient multiples localement, le payeur final reste toujours l’État. Résoudre ce problème de financement est vital pour permettre une montée en puissance de la production nationale.
Les entreprises ukrainiennes de défense sont isolées financièrement, avec peu d’investisseurs de capital-risque étrangers se rendant sur place. Le cadre juridique n’est pas encore aligné sur les standards de l’OTAN, même si des initiatives comme Diia.City United progressent. En l’absence de marché d’introduction en bourse et d’acquéreurs domestiques, le capital-risque peine à s’installer.
Sur un point crucial, l’absence quasi totale de délivrance de licences d’exportation nuit gravement à l’industrie, en dépit de capacités excédentaires. Par nationalisme, toute la production est prioritairement destinée aux forces ukrainiennes, ce qui empêche de générer les revenus indispensables pour soutenir l’effort de guerre. En conséquence, les entrepreneurs les plus talentueux quittent le pays.
Un accord majeur est en préparation entre l’Ukraine et les États-Unis autour de drones et de systèmes de guerre électronique. Quelles difficultés voyez-vous dans sa mise en œuvre ?
Ce serait une avancée significative pour l’industrie ukrainienne. Le plus grand défi sera de monter rapidement en volume pour répondre à la demande croissante. L’accès à des fonds de roulement suffisants pour constituer des stocks et financer les comptes clients reste un obstacle majeur. Des engagements pluriannuels d’achats faciliteraient le financement des entreprises.
L’Ukraine possède une surcapacité notable, notamment dans les drones et leurs composants, ainsi que dans le logiciel, qui peut facilement intégrer de nouveaux clients sans contraintes.
En revanche, la production nationale d’armements et de munitions reste insuffisante. Une solution plus durable que l’envoi continu de munitions coûteuses serait de faire croître la fabrication locale. Nous levons des fonds pour augmenter la production interne d’obus d’artillerie, munitions et explosifs, avec un coût inférieur à 40 % de celui de toute nation de l’OTAN.
Après la guerre, quelles armes autres que les drones pourraient devenir des produits d’exportation de l’Ukraine vers l’Occident ?
Le combat moderne ne repose pas uniquement sur les drones mais sur la création d’asymétries et l’optimisation du rapport coût/efficacité des systèmes d’armes. Les drones s’intègrent dans des systèmes plus larges, comprenant des capteurs très performants, de la caméra thermique aux capteurs acoustiques et radars passifs, domaines dans lesquels l’Ukraine est un leader mondial.
L’Ukraine dispose aussi de fournisseurs de communications résistantes au brouillage parmi les plus avancés au monde. Ces technologies suscitent déjà l’intérêt international.
Des startups ukrainiennes leaders dans les capteurs et l’intégration de données devraient rapidement attirer des partenaires au sein de l’OTAN. Dans les équipements classiques, des blindés aux explosifs, l’Ukraine bâtit des sociétés compétitives offrant des produits à une fraction du coût occidental.
Un autre point remarquable est la vitesse à laquelle l’Ukraine remplace les composants chinois. Par exemple, la plupart des moteurs de drones utilisent aujourd’hui des aimants chinois, peu coûteux mais dépendants de la Chine. Une entreprise ukrainienne produit des moteurs à un prix légèrement supérieur, et prévoit des moteurs sans aimants chinois d’ici la fin de l’année, ce qui ouvrira un marché considérable.