Chaque fois qu’une vidéo sur les drones, radios, satellites, armes autonomes ou tout appareil électronique est publiée, certains commentaires reviennent souvent : « Inutile, un EMP le neutralisera. »
Les impulsions électromagnétiques (EMP) alimentent depuis des décennies les scénarios apocalyptiques. Qu’il s’agisse de séries télé, films ou jeux vidéo, leurs effets y sont souvent catastrophiques mais peu réalistes. Si les EMP existent bien, ce ne sont pas des baguettes magiques capables de mettre à genoux un pays et son armée tout entier.
Qu’est-ce qu’une impulsion électromagnétique ?
Une EMP est une brusque émission d’énergie électromagnétique capable de perturber ou d’endommager des équipements électroniques. Elle se compose de trois phases distinctes, que l’on peut schématiser en s’inspirant du grade militaire :
- E1 – Comme un soldat de rang E-1 en première ligne, cette phase est extrêmement puissante et destructive. Elle se caractérise par une impulsion très brève, de l’ordre de la nanoseconde, qui peut griller les microélectroniques sensibles telles que processeurs, systèmes avioniques, radios, et tous les circuits fragiles exposés à des variations électriques. Plus l’équipement est petit et performant, plus il est vulnérable.
- E2 – Semblable à un éclair, cette phase est un peu plus lente que la première. Elle peut s’apparenter à une surtension causée par la foudre. Les équipements avec protections contre les surtensions y résistent en général, mais les antennes non protégées, les lignes électriques, et les systèmes anciens restent exposés.
- E3 – Plus longue, de basse fréquence, cette phase résulte de la déformation du champ magnétique terrestre. Comme un gradé expérimenté, elle agit lentement mais finit par fatiguer les équipements, notamment les transformateurs électriques, devenant ainsi une menace majeure pour les réseaux électriques.
Selon le type d’EMP, une ou toutes ces phases peuvent être présentes :
- EMP de haute altitude (HEMP) : obtenu par la détonation d’une arme nucléaire à 30-400 kilomètres d’altitude, il combine les trois phases et affecte aussi bien les satellites en orbite que la surface terrestre.
- EMP non nucléaire (NNEMP) : généré par des dispositifs comme des armes micro-ondes, bombes spécialisées ou missiles de croisière. Principalement composée de la phase E1, cette impulsion est intense mais localisée et cible la microélectronique sans provoquer de dégâts mécaniques. Des armes telles que le missile CHAMP et le système antimissile THOR de l’US Air Force en sont des exemples, particulièrement pertinentes face à la prolifération des drones tactiques.
- Éruptions solaires (CME) : ces phénomènes naturels, dus à des éjections de masse coronale du Soleil, peuvent provoquer des EMP durant de longues périodes. L’événement Carrington de 1859 et l’éruption solaire de 2022, qui a endommagé 38 satellites Starlink, illustrent bien ce risque.
Un soldat américain traversant une route jonchée de débris lors de l’exercice Guardian Response 17, simulant une explosion nucléaire improvisée avec une impulsion électromagnétique sur plusieurs kilomètres.
L’expérience Starfish Prime
En 1962, les États-Unis ont réalisé le test nucléaire secret Starfish Prime. Une bombe d’1,4 mégatonne fut déclenchée à 400 kilomètres d’altitude dans l’océan Pacifique lors de l’Opération Fishbowl, afin d’étudier les effets des explosions nucléaires en haute altitude sur les communications et la défense antimissile.
Les résultats dépassèrent les attentes : à 1 400 km d’Hawaï, environ 300 réverbères furent neutralisés, des alarmes antivol déclenchées, et plusieurs satellites, dont le soviétique Cosmos 5, endommagés par ce que l’on a appelé une ceinture de radiation artificielle persistant dans l’espace pendant plusieurs mois.
Starfish Prime n’a pas plongé le monde dans un black-out total, mais a convaincu les États-Unis et l’URSS de renforcer la résistance de leurs systèmes nucléaires contre les EMP. Ce test a aussi participé à l’adoption du Traité d’interdiction partielle des essais nucléaires de 1963, prohibant les essais dans l’atmosphère, l’espace et sous l’eau.
Photo de l’explosion Starfish Prime vue depuis Honolulu, à travers une couche nuageuse dense.
Quelle serait l’ampleur des dommages aujourd’hui ?
La majorité des infrastructures civiles américaines ne sont pas protégées contre les EMP. Le réseau électrique s’appuie sur des transformateurs anciens, vulnérables, les systèmes SCADA de contrôle industriel sont exposés, et la dépendance aux signaux GPS pour la navigation et la synchronisation réseaux accroît la vulnérabilité, qu’il s’agisse d’EMP d’origine humaine ou solaire.
Du côté militaire, bien que plus résiliente, la protection n’est pas totale. Les systèmes stratégiques, tels que les sites de lancement de missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), les bombardiers nucléaires B-2 et B-52, ainsi que les bunkers profonds, sont conçus pour résister aux effets EMP en cas de conflit nucléaire.
En revanche, les équipements tactiques comme les véhicules, radios, récepteurs GPS ou unités de contrôle moteur demeurent vulnérables. En 2017, AM General a promu le Humvee comme véhicule résistant aux EMP, notamment grâce à sa simplicité électronique, mais d’autres plateformes plus technologiques y sont plus exposées. Les avions modernes utilisant le fly-by-wire et des systèmes avioniques complexes pourraient subir des défaillances nécessitant des réparations lourdes. Les drones, munitions à effet prolongé et petits appareils électroniques sont particulièrement sensibles aux impulsions rapides (E1).
Les navires de guerre bénéficient d’une protection naturelle (coques en acier) et artificielle renforcée constituant des cages de Faraday autour de leurs équipements électroniques. Toutefois, toute perte des aides à la navigation ou aux communications diminuerait leur efficacité opérationnelle.
La remise en état des matériels impactés pourrait prendre plusieurs jours, voire des semaines, selon l’étendue des dommages et la disponibilité des pièces de rechange.
Quelle est la préparation actuelle de l’armée américaine ?
Un rapport du Government Accountability Office (GAO) publié en 2016 a pointé plusieurs lacunes : absence de politique globale au sein du Département de la Défense pour la protection contre les EMP, tests limités aux seuls équipements stratégiques, et une évaluation incomplète des conséquences potentielles des EMP sur les infrastructures civiles essentielles pour la préparation militaire.
En 2019, la Maison-Blanche a émis un décret exécutif visant à renforcer la résilience des systèmes contre les EMP, avec des évaluations des risques, le développement de technologies résistantes et une stratégie nationale de réponse. En 2022, le Département de la Sécurité Intérieure (DHS) a publié des recommandations non contraignantes sur les protections à mettre en œuvre, comme le blindage et la protection contre les surtensions.
À ce jour, il n’est pas clairement établi si ces recommandations ont été effectivement prises en compte, laissant penser que certaines vulnérabilités identifiées en 2016 subsistent.
Conclusion
Un EMP peut certainement détruire des satellites ou perturber les communications sur le champ de bataille. En revanche, il est peu probable qu’il anéantisse les forces américaines du jour au lendemain. Les systèmes stratégiques sont renforcés, et les équipements tactiques peuvent être réparés ou remplacés.
Enfin, il convient de différencier ce qui est techniquement possible de ce qui est stratégiquement probable. Le scénario d’EMP à grande échelle le plus vraisemblable ne serait pas une attaque nucléaire, mais un événement solaire, dont les effets dureraient plusieurs jours voire semaines.