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Les menaces terroristes évoluent constamment, s’adaptant aux mesures de lutte antiterroriste et aux contextes géopolitiques changeants. Souvent, ces évolutions passent inaperçues jusqu’à ce qu’elles se traduisent par des attaques soudaines et inattendues. Afin d’identifier des zones géographiques ou des tendances émergentes insuffisamment analysées mais présentant une menace croissante, cinq experts ont partagé leur éclairage sur ces défis sécuritaires majeurs.

Tricia Bacon
Professeure à l’American University
Autrice prochaine de The Counterinsurgency Dilemma: Foreign Fighter Influence on Insurgencies in Afghanistan and Somalia

La coopération entre le groupe djihadiste somalien al-Shabaab et les Houthis impose des risques sécuritaires à la fois dans la Corne de l’Afrique et sur la péninsule Arabique. Le soutien des Houthis en armes, technologies et formations augmente significativement les capacités opérationnelles d’al-Shabaab, alors que le gouvernement somalien est fragilisé par des luttes politiques internes et que la mission de l’Union africaine fait face à des incertitudes, notamment financières. Cette assistance permet à al-Shabaab de consolider son contrôle, de reconquérir des territoires et de déstabiliser davantage les zones sous autorité gouvernementale. Par ailleurs, les réseaux de contrebande d’al-Shabaab renforcent la menace houthie dans la mer Rouge et le golfe d’Aden. Si al-Shabaab engage une implication opérationnelle plus directe — ce qui est tout à fait possible — la menace combinée pour le trafic maritime global pourrait s’intensifier fortement. Enfin, cette alliance relie la branche est-africaine d’al-Qaïda à la faction la plus puissante de « l’Axe de la résistance » dirigé par l’Iran, créant un terrain de confiance et ouvrant la voie à une coopération terroriste accrue.

Nathaniel Powell
Analyste spécialisé en Afrique de l’Ouest, Oxford Analytica

Le 1er juillet, Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin, affilié à al-Qaïda, a mené des attaques coordonnées sur sept villes du sud-ouest du Mali, notamment Kayes, un carrefour commercial clé proche du Sénégal. Bien que les forces maliennes aient repoussé ces assauts et affirmé avoir infligé de lourdes pertes aux djihadistes, cette opération illustre l’amplitude croissante de Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin. Ce regain de violence djihadiste touche également le Burkina Faso et le Niger, où les pertes militaires combinées de ces trois pays se comptent par centaines depuis mai. Cette situation témoigne en partie de l’amélioration des capacités des insurgés, dont l’usage de drones devient plus sophistiqué. Cette pression de guérilla constante risque d’affaiblir le moral des troupes et la stabilité régionale, tandis que les revers répétés sur le terrain peuvent accroître les risques de coups d’État. Des divisions internes sont d’ores et déjà visibles à Bamako, avec l’arrestation de nombreux officiers et la mise en cause de responsables civils. Au Niger, plusieurs mutineries ont également été signalées ces derniers mois. Par ailleurs, la guerre économique menée par Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin, notamment par des blocus et attaques contre des infrastructures industrielles, menace particulièrement les économies déjà fragiles du Mali et du Burkina Faso.

Aaron Y. Zelin
Chercheur principal au Washington Institute for Near East Policy

Dès 2016, des signes ont indiqué l’intérêt croissant des groupes terroristes pour l’utilisation des cryptomonnaies afin de contourner les dispositifs classiques de lutte contre le financement du terrorisme. Si leur usage fut initialement sporadique, les cryptomonnaies sont désormais impliquées dans de nombreuses attaques, complots, arrestations et campagnes de financement au sein de la mouvance djihadiste mondiale, notamment autour de l’État islamique. Des rapports soulignent que l’État islamique utilise les cryptomonnaies pour transférer ses actifs financiers vers l’Afrique, depuis ses anciens bastions au Moyen-Orient et en Asie du Sud. Le groupe afghan de l’État islamique a notamment eu recours à la cryptomonnaie Monero pour collecter et distribuer des fonds. Les données d’arrestations issues de la carte mondiale des activités de l’État islamique révèlent une nette augmentation des cas liés aux cryptomonnaies, passant de neuf entre 2017 et 2022 à dix-neuf depuis début 2023. Ces chiffres ne reflètent que les cas détectés par les autorités. Indéniablement, les groupes djihadistes et leurs soutiens continueront à innover dans l’utilisation des cryptomonnaies, d’autant que les grandes plateformes en ligne envisagent d’intégrer leurs propres monnaies virtuelles dans leurs réseaux sociaux déjà largement utilisés, tels que Meta, X ou encore le très populaire Telegram auprès des djihadistes.

Amira Jadoon
Professeure associée, Clemson University

Le recrutement de femmes représente un avantage tactique unique pour les organisations militantes, souvent capables d’échapper plus facilement aux contrôles sécuritaires que les hommes, tout en jouant un rôle clé dans l’intégration communautaire et le recrutement intergénérationnel. Ce risque s’est particulièrement accentué dans la région afghano-pakistanaise, où l’essor militant s’accompagne d’efforts ciblés pour radicaliser et mobiliser les femmes.

Défaisant les précédents dans la militance ethno-nationaliste, des groupes séparatistes baloutches ont fait appel ces dernières années à des terroristes suicides féminines, à l’image de Shari Baloch, Sumaiya Qalandrani Baloch et Mahi Baloch, mises en avant dans des campagnes de propagande. En parallèle, le Tehrik-e-Taliban Pakistan a fait évoluer sa communication destinée aux femmes, passant d’un recrutement d’urgence lors d’une crise interne en 2017 à une promotion systématique idéologique. Leurs revues récentes valorisent les rôles féminins dans les luttes subnationales et publient des témoignages des épouses de militants. De son côté, l’État islamique en Afghanistan a diffusé des consignes prescrivant aux femmes des formations aux armes et des missions de sécurité opérationnelle. Ces évolutions montrent un engagement volontaire et croissant des femmes dans la militance afghano-pakistanaise, renforçant les narratifs extrémistes et rendant la réponse sécuritaire plus complexe.

Bruce Hoffman
Chercheur principal en contre-terrorisme et sécurité intérieure au Council on Foreign Relations
Professeur à l’Université de Georgetown

Bien que les systèmes aériens sans pilote, ou drones, jouent un rôle majeur dans la guerre russo-ukrainienne et les récentes confrontations impliquant Israël, le Hamas, le Hezbollah, les Houthis et l’Iran, les États-Unis restent insuffisamment préparés à contrer les attaques de drones sur leurs villes et infrastructures critiques. À l’heure actuelle, seule la police fédérale en uniforme et l’armée ont le droit légal d’abattre des drones suspects. Les frontières américaines restent particulièrement vulnérables : lors d’une audition au Congrès en décembre 2024, l’Agence des douanes et de la protection des frontières a rapporté près de 6 900 incursions de drones en provenance du Mexique en seulement six semaines. Par ailleurs, pendant dix-sept jours en septembre 2024, plusieurs drones ont survolé l’espace aérien autour de la base aérienne de Langley, chargée de la défense de la capitale nationale. Plusieurs projets de loi en discussion au Congrès proposent des solutions jugées insuffisantes face à cette menace croissante.