Les récentes déclarations de Peter Navarro, conseiller influent de l’ancien président américain Donald Trump, ont suscité une vive inquiétude au sein de la communauté de la défense indienne. Elles mettent en lumière les incertitudes concernant le transfert de technologie (ToT) du moteur F-414 de General Electric Aerospace à Hindustan Aeronautics Limited (HAL). Navarro a notamment mis en garde contre les demandes de l’Inde en matière de technologies militaires sensibles et de production locale, qu’il juge risquées au regard des liens croissants d’New Delhi avec la Russie et la Chine.
Cette situation soulève des doutes quant à la possible suspension ou au renoncement par l’administration Trump de cet accord stratégique.
Le programme du chasseur léger Tejas MkII dépend largement du moteur F-414. Après les perturbations subies sur le Tejas Mk1 à cause de sanctions américaines précédentes, l’établissement de défense indien est désormais vigilant. Cet article analyse les implications des propos de Navarro, le contexte stratégique de la coopération militaire américano-indienne et les risques potentiels pour les ambitions de l’Inde dans le développement de son avion de combat national.
En 2023, GE Aerospace avait signé un protocole d’accord (MoU) avec HAL pour la co-production en Inde du moteur F-414, assorti d’un transfert de technologie inédit, à hauteur de 80 %, bien plus élevé que celui accordé à des alliés tels que la Corée du Sud et la Suède. Cet accord, d’une valeur initiale estimée à environ un milliard de dollars, comprend des techniques de fabrication clés, notamment la production de pales de turbine monocristallines et des revêtements barrières thermiques, visant à renforcer les capacités nationales indiennes en moteurs aéronautiques.
Ce partenariat est un pilier de l’initiative américaine Indes Technologies et Commerce de Défense (DTTI), reflétant une coopération approfondie pour contrebalancer l’influence chinoise dans la région indo-pacifique. Toutefois, des difficultés ont émergé lors des négociations, avec un surcoût de 500 millions de dollars attribué à l’élargissement du transfert technologique, ce qui a conduit HAL à créer un comité de négociations contractuelles chargé de revoir les conditions. Malgré ces obstacles, HAL reste optimiste quant à une finalisation du contrat d’ici mars 2025, avec des premières livraisons prévues en 2028.
Les propos de Peter Navarro, publiés le 18 août 2025 sur le réseau social X, ont jeté une ombre sur cet optimisme. Qualifiant la demande indienne de transfert de technologie et de production locale de « dangereuse », il a suggéré que les liens croissants de l’Inde avec Moscou et Pékin pourraient inciter les États-Unis à retenir des technologies militaires sensibles. Ces remarques s’inscrivent dans la politique plus large de Donald Trump visant à faire pression sur l’Inde pour qu’elle rompe ses liens énergétiques et militaires avec la Russie, illustrée notamment par l’imposition en juillet 2025 d’un tarif douanier de 25 % sur les importations indiennes et par la menace de sanctions secondaires supplémentaires à cause des achats russes d’hydrocarbures et d’équipements militaires.
Cette déclaration reflète les préoccupations américaines sur la nature « transactionnelle » des relations de l’Inde avec Washington, exacerbées par une dépendance continue d’New Delhi aux armements russes, qui représentaient 36 % des importations de défense indiennes entre 2019 et 2023, ainsi qu’à l’énergie russe, composant entre 40 et 45 % de son approvisionnement pétrolier global. Les États-Unis se sont montrés inquiets par la commande indienne du système de défense antiaérienne russe S-400, qui avait déjà soulevé la menace de sanctions en vertu de la loi CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act), sans que celles-ci ne soient finalement appliquées durant le premier mandat Trump. D’autre part, le Financial Times rapportait en octobre 2024 des hésitations américaines à partager pleinement la propriété intellectuelle du moteur F-414, au motif des liens indiens avec la Russie, suggérant un risque de fuite technologique.
La communauté de défense indienne mesure pleinement les dangers posés par ces changements de politique américaine, s’appuyant sur le précédent historique des sanctions qui avaient fortement perturbé le programme Tejas Mk1. En 1998, à la suite des essais nucléaires indiens, les États-Unis avaient rompu leurs liens avec Lockheed Martin, partenaire de HAL pour le développement du système de contrôle de vol du Tejas Mk1, obligeant l’Inde à concevoir un système autonome, avec pour conséquence un retard significatif du programme. Cette expérience reste un rappel important alors que le Tejas MkII dépend fortement du moteur F-414, le plaçant sous la menace d’interruptions similaires. Sur le réseau X, plusieurs analyses signalent cette inquiétude, certains évoquant même l’hypothèse que des sanctions américaines pourraient compromettre le MkII et pousser l’Inde vers des alternatives russes comme le Su-57 ou vers le développement national du moteur Kaveri.
Le contrat actuel portant sur le F-414 est d’autant plus sensible que le transfert de technologie de 80 % est sans précédent pour un pays non membre d’alliances militaires formelles. Des alliés proches des États-Unis comme la Corée du Sud et la Suède ont bénéficié de transferts beaucoup plus limités pour leurs appareils équipés du même moteur. La réticence américaine à partager des éléments techniques essentiels, tels que la fabrication des pales monocristallines ou le logiciel de commande numérique intégrale (FADEC), traduit la prudence des États-Unis quant à l’orientation stratégique de l’Inde. Toute suspension ou réduction du ToT risquerait de retarder significativement la production du Tejas MkII, planifiée à partir de 2030, et freinerait l’objectif indien de réduire sa dépendance aux moteurs étrangers.
Par ailleurs, le récent rapprochement des États-Unis avec le Pakistan complique davantage la donne. La politique de l’administration Trump combinant coopération commerciale et lutte contre le terrorisme avec Islamabad, tout en ayant suspendu 300 millions de dollars d’aide lors de son premier mandat, témoigne d’une démarche pragmatique visant à équilibrer les relations avec les deux puissances sud-asiatiques.
Le programme Tejas MkII est au cœur de la volonté de New Delhi d’atteindre l’autonomie stratégique dans la production de défense, avec un objectif de plus de 300 appareils pour remplacer les anciens MiG-21 et renforcer l’Indian Air Force face aux menaces chinoises et pakistanaises. Une rupture dans le transfert de technologie du F-414 pourrait repousser les calendriers, augmenter les coûts et contraindre l’Inde à envisager d’autres options. Le moteur Kaveri, développé par le Gas Turbine Research Establishment (GTRE), montre un potentiel prometteur mais demeure insuffisant en termes de poussée et de maturité pour équiper à court terme le MkII ou le futur AMCA (Avion de Combat Moyen Ambitieux).
New Delhi explore également d’autres pistes, avec des négociations en cours avec le français Safran concernant la technologie moteur du Rafale, et avec la Russie pour le moteur 177S de cinquième génération via United Engine Corporation, comme présenté lors d’Aero India 2025. Sur X, plusieurs voix suggèrent un possible basculement vers le Su-57 russe ou un accélération du développement du Kaveri si l’accord américain venait à échouer. Néanmoins, s’appuyer sur la Russie expose à un risque accru de sanctions US, tandis que les partenaires européens comme Safran pourraient subir des pressions de Washington pour restreindre les transferts technologiques.