Le 1er août 2025, le Bureau de l’Historien a publié National Security Policy, 1985–1988 Partie 1, un volume centré sur la quête du président Ronald Reagan pour l’Initiative de Défense Stratégique et le programme de modernisation des forces stratégiques.
Que retenir de ce nouvel opus de la série Foreign Relations of the United States ? La leçon majeure est que les questions de guerre et de paix à l’ère nucléaire restent d’une importance cruciale. Beaucoup de ceux qui débattent aujourd’hui de la politique nucléaire sont nés après la présidence de Reagan. D’autres, qui ont grandi durant son mandat, n’ont peut-être pas une compréhension précise de ses objectifs. Par ailleurs, les défis auxquels sont confrontés les décideurs actuels en matière de stabilité stratégique trouvent un écho dans les débats du passé. Dans le contexte notamment de l’engagement du président Donald Trump à développer un « Golden Dome » et à moderniser les forces stratégiques américaines, revisiter l’histoire de l’ère Reagan peut aider à mieux préserver la sécurité des États-Unis. Comme disait Mark Twain, « L’histoire ne se répète pas, mais elle rime. »
La série Foreign Relations of the United States présente le récit officiel et documentaire des décisions clés de la politique étrangère américaine et des activités diplomatiques majeures. J’ai commencé à compiler ce volume en tant qu’historien au Bureau de l’Historien du Département d’État il y a presque quatorze ans. Un soir de 2015, en rentrant du travail, j’ai abordé l’ancien conseiller à la sécurité nationale Bud McFarlane dans le rayon fruits et légumes d’un magasin, et je l’ai interrogé sur les missiles balistiques intercontinentaux terrestres à ogives multiples indépendamment guidées : « pourraient-ils être stabilisants ? » Il m’a répondu avec prudence « peut-être pas », en m’incitant à poser la question à l’Armée de l’Air américaine.
La série Foreign Relations of the United States et vous
Mon rôle n’est pas de dicter à l’Armée de l’Air ou à la Space Force leur conduite ni de vous dire ce que vous devez apprendre. Selon le droit américain (22 U.S. Code § 4351), le but de la série Foreign Relations of the United States est de fournir « un compte-rendu documentaire complet, précis et fiable des principales décisions de politique étrangère des États-Unis et des activités diplomatiques significatives. » Si nous faisons correctement notre travail, nous vous donnons les clés pour construire votre propre analyse de la manière dont l’administration Reagan a mené l’Initiative de Défense Stratégique et la modernisation des forces stratégiques afin d’avancer les objectifs américains à la fin des années 1980. Ce volume est le 12e sur 52 consacrés à Reagan, d’autres publications sont à venir.
Trois ouvrages remarquables permettent de mieux comprendre le contexte géopolitique et historique entourant la Maison-Blanche sous Reagan. The Peacemaker: Ronald Reagan, the Cold War, and the World on the Brink de Will Inboden et Reagan: His Life and Legend de Max Boot proposent des interprétations différentes du 40e président américain, le premier se concentrant sur son mandat présidentiel et le second étant une biographie complète. L’ouvrage de William Taubman, Gorbachev: His Life and Times, minimise le rôle de la course aux armements américains dans la décision de Gorbatchev. Ces lectures sont fortement recommandées.
La série Foreign Relations of the United States vous permettra de forger votre propre argumentaire sur Reagan, le nucléaire et les dernières années de la Guerre froide. En combinant recherches par mots-clés et chronologies à travers les volumes, vous pouvez, par exemple, consulter tous les documents déclassifiés relatifs au mois précédant et suivant le sommet de Reykjavik (11-12 octobre 1986), où Reagan et Gorbatchev ont failli conclure un accord nucléaire majeur. Employez également des outils comme ChatGPT 5 pour croiser ces documents originaux avec les reportages de presse de l’époque. Comment les archives de la Maison-Blanche se comparent-elles aux comptes rendus des journalistes ? Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres pour débuter vos recherches.
Pour approfondir, le Ronald Reagan Presidential Library offre un accès aux documents primaires américains à confronter aux archives soviétiques rassemblées par Tom Blanton et Svetlana Savranskaya dans The Last Superpower Summits: Reagan, Gorbachev and Bush. Conversations that Ended the Cold War. À lire aussi : Euromissiles: The Nuclear Weapons That Nearly Destroyed NATO de Susan Colbourn et To Run the World: The Kremlin’s Cold War Bid for Global Power de Sergey Radchenko. Dans quelle mesure les idées de Reagan sur le nucléaire, la dynamique des alliances et les ambitions soviétiques ont-elles façonné la fin de la Guerre froide ? La série officialisée vous place à égalité dans ce débat entre spécialistes.
Mon interprétation de National Security Policy, 1985–1988 Partie 1
Ce volume confirme la profonde aversion de Ronald Reagan envers les armes nucléaires et son engagement public pour leur abolition, comme en témoigne son discours devant la Diète japonaise le 3 novembre 1983 : « Je sais que je parle au nom de tous quand je dis que notre rêve est de voir le jour où les armes nucléaires seront bannies de la surface de la Terre. » J’étais d’abord sceptique en lisant l’ouvrage de Paul Lettow (2006) sur la quête abolitionniste de Reagan. Pourtant, après vingt ans de recherche, je suis convaincu que l’objectif du président était bien « l’élimination totale des armes nucléaires », d’après le procès-verbal déclassifié d’une réunion du Groupe de Planification de la Sécurité Nationale du 17 décembre 1984.
Mais concrétiser cette vision exigeait un plan d’action clair. Comme je l’ai expliqué ailleurs, peu après la réélection de Reagan en novembre 1984, Paul Nitze, conseiller spécial et secrétaire d’État, proposa un « concept stratégique » en trois étapes, allant de l’offensive stratégique à la défense stratégique. Nitze se montrait sceptique quant à l’Initiative de Défense Stratégique et à l’abolition nucléaire en général, mais souhaitait préserver le Traité anti-missile balistique de 1972 et parvenir à un accord durable de réduction des forces offensives.
En définitive, l’ambition de Reagan, l’expertise bureaucratique de Nitze et les aspirations de Gorbatchev furent essentielles pour négocier le Traité sur les forces nucléaires intermédiaires de décembre 1987 et, quelques semaines plus tard, le cadre de l’accord START signé en 1991. Telle est mon interprétation du cheminement de décembre 1984 à décembre 1987.
Les nouveautés dans National Security Policy, 1985–1988 Partie 1
Ce volume révèle la réaction du Département de la Défense et des services de renseignement aux propositions de Reagan après le sommet de Reykjavik (octobre 1986). Le 3 novembre, Reagan signe la directive de décision de sécurité nationale 250, intitulée « Suivi post-Reykjavik », demandant aux chefs d’état-major conjoints et à la CIA d’évaluer les coûts et opportunités d’éliminer tous les missiles balistiques intercontinentaux et lanceurs sous-marins sur une décennie.
Cette directive, partiellement déclassifiée auparavant, est désormais publiée intégralement, accompagnée des réponses sceptiques des militaires et des services de renseignement. Lors d’une réunion avec Reagan le 19 décembre 1986, le président du Joint Chiefs, William Crowe, et les chefs d’état-major ont mis en avant les contraintes.
Le chef des opérations navales, Carlisle Trost, souligne que la majeure partie de la flotte soviétique de sous-marins nucléaires d’attaque vise à protéger les bastions des sous-marins lanceurs d’engins (SSBN) : un régime sans missiles balistiques libérerait ces sous-marins soviétiques pour d’autres missions. Le chef d’état-major de l’armée de terre, John A. Wickham, rappelle que la modernisation terrestre n’est achevée qu’à environ 30 % et que pour respecter le délai de dix ans, elle devrait être accélérée, coût estimé : 180 milliards de dollars. Le commandant des Marines, Paul X. Kelley, fait valoir que la dissuasion étendue sous le « parapluie nucléaire » dépend essentiellement des missiles balistiques. Un déplacement prématuré affaiblirait les capacités conventionnelles et l’équilibre régional. Il doute que les améliorations nécessaires puissent être mises en œuvre.
Face à ces résistances, Reagan réaffirme sa détermination : « À la fin de Reykjavik, nous parlions des missiles balistiques, et eux [les Soviétiques] ont évoqué l’idée de supprimer toutes les armes nucléaires. » Ce positionnement s’inscrivait dans une volonté de pousser les Soviétiques à la vérité. Selon les notes, il ajoute : « Nous devions aller jusqu’au bout pour que les Soviétiques voient notre sérieux » et qu’ils aient le choix « : nous rejoindre dans la réduction des armements ou perdre la course aux armements. » Le secrétaire à la Défense Caspar Weinberger fixe un objectif consensuel de réduction de 50 % sur cinq ans, mais souligne qu’après, malgré les ressources disponibles, la volonté politique manque, notamment à cause du passage du Sénat aux démocrates début 1987. Il note que même si les Soviétiques disposent de moins de ressources, ils peuvent compenser par leur détermination.
Le 15 janvier 1987, Robert Gates, directeur par intérim de la CIA, transmet une réponse à Carlucci, nouveau conseiller à la sécurité nationale. Gates estime peu probable que les Soviétiques acceptent d’éliminer les missiles balistiques tout en conservant bombardiers et missiles de croisière, mais avertit que Moscou tirerait avantage d’un tel régime, laissant entendre que Gorbatchev pourrait tendre un piège.
Le document de la CIA comporte une analyse détaillée portant sur des questions toujours d’actualité : un traité zéro-zéro balistique mettrait par exemple Pékin dans une position délicate, alors que la Chine s’appuie exclusivement sur ses missiles balistiques pour sa dissuasion vis-à-vis de l’URSS. Le texte mentionne également que les alliés de l’OTAN, notamment le Royaume-Uni et la France dotés de l’arme nucléaire, s’opposeraient à une élimination totale des missiles balistiques, craignant l’affaiblissement de la dissuasion et de l’engagement américain en Europe. Cette analyse prévoit que des pays comme la Libye, l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord ne se conformeraient probablement pas à de telles restrictions. Un tableau final montre l’état potentiel des forces soviétiques en 1996 et leur menace persistante.
Par la suite, le conseiller Carlucci remet à Reagan en avril 1987 un rapport militaire concluant qu’un monde sans missiles balistiques d’ici 1996 serait possible, mais seulement en choisissant soit de maintenir le risque constant, soit de ne pas augmenter le coût, pas les deux. Il recommande de ne pas poursuivre sans avancée soviétique. Cette prudence reflète le scepticisme qui dominait à la fois au Pentagone et à la CIA.
Par ailleurs, cette période fut marquée par la crise Iran-Contra, révélée fin 1986, qui affaiblit l’administration Reagan pendant plusieurs mois. Les audiences au Congrès, qui s’étendent de mai à août 1987, aboutissent à des excuses publiques du président. Il est difficile de savoir si ce scandale a freiné la capacité de Reagan à convaincre ses militaires et les services de renseignement sur le dossier balistique, mais cela reste une piste de réflexion.
Reagan finira par rebondir, signant le traité INF en décembre 1987 puis œuvrant avec ténacité à conclure le traité START avant la fin de son mandat. Comme il l’exprima lors d’une réunion de son équipe sécurité en février 1988 : « Au fond, il faut viser le jackpot. »
En coulisses
En résumé, National Security Policy, 1985–1988 Partie 1 montre qu’après Reykjavik, Reagan chargea son équipe de repenser un pilier de la stratégie américaine depuis la fin des années 1950, à savoir que les missiles balistiques à portée intercontinentale veillent à la sécurité du territoire américain. Malgré les turbulences liées à Iran-Contra et à la maladie du directeur de la CIA William Casey, ses conseillers étudièrent sérieusement la question et conclurent que le coût d’un monde sans missiles balistiques serait prohibitif, notamment dans le cadre de la loi Gramm-Rudman-Hollings sur le budget équilibré signée en 1985, qui limitait les dépenses futures en fonction du déficit.
Au final, ce volume peut ne rien révéler de fondamentalement nouveau mais offre une synthèse précieuse. Tous les tomes de Foreign Relations of the United States sont gratuits et accessibles partout, y compris en formats e-reader. Ils permettent d’aborder la lecture historique avec liberté et de forger sa propre analyse, exercice difficile mais passionnant.
James Graham Wilson travaille sur les volumes relatifs à l’URSS et à la politique de sécurité nationale pour la série Foreign Relations of the United States au Bureau de l’Historien du Département d’État. Il est auteur de America’s Cold Warrior: Paul Nitze and National Security from Roosevelt to Reagan (Cornell University Press, 2024) et The Triumph of Improvisation: Gorbachev’s Adaptability, Reagan’s Engagement, and the End of the Cold War (Cornell University Press, 2014).
Les opinions exprimées ici ne reflètent pas nécessairement celles du gouvernement des États-Unis ou du Département d’État.
