La Marine indienne se trouve à un tournant stratégique alors que la Russie propose la location d’un second sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) de classe Akula pour renforcer ses capacités sous-marines dans la région de l’océan Indien. Selon des sources navales proches du dossier, la décision d’accepter cette offre de location d’une durée de dix ans, estimée à 3 milliards de dollars, dépendra du sous-marin proposé, dans un contexte de coûts en hausse et de retard dans la livraison du premier SNA loué, l’INS Chakra III, dont l’entrée en service est prévue pour 2028.
La proposition russe, rapportée par le journaliste de défense Sandeep Unnithan, porte sur la location d’un second SNA Akula, possiblement la coque inachevée K-519 « Iribis », dont la construction avait débuté au chantier naval Amur en 1994 avant d’être arrêtée à 42 % en 1996. La classe Akula est réputée pour sa discrétion, sa vitesse pouvant atteindre 30 nœuds en immersion et sa capacité à plonger jusqu’à 530 mètres. Équipé de torpilles, de missiles de croisière tels que le 3M14K Kalibr avec une portée de 1 500 kilomètres, et de capteurs avancés, cet appareil représente un atout majeur pour la lutte anti-sous-marine, la guerre anti-surface et les frappes de longue portée. Cette offre s’inscrit dans un cadre plus large de coopération Indo-Russe comprenant également des modernisations des sous-marins Kilo indiens et une possible co-production du système de défense aérienne S-500.
La location proposée, évaluée à environ 3 milliards de dollars (soit 25 200 crores de roupies), reprend un modèle similaire à l’accord de 2019 pour l’INS Chakra III, un autre SNA Akula attendu pour 2028 après un retard de trois ans dû au conflit russo-ukrainien et aux perturbations des chaînes d’approvisionnement. L’INS Chakra III, vraisemblablement basé sur la coque K-322 Kashalot ou K-391 Bratsk, intégrera des systèmes développés en Inde comme le sonar USHUS et le système de contrôle tactique Panchendriya, offrant une flexibilité opérationnelle accrue. Cependant, le coût grandissant pour ce second contrat, qui dépasse le milliard de dollars payé pour l’INS Chakra II en 2012, suscite des interrogations, d’autant que ce montant approche les 3,7 milliards de dollars, ajustés à l’inflation, de l’accord Chakra III.
L’analyse stratégique indienne est également influencée par le Projet-77, approuvé en 2024, qui prévoit la construction de six SNA indigènes. Les deux premiers sous-marins bénéficient d’un budget de 20 000 crores de roupies (environ 2,7 milliards de dollars) chacun. Conçus par le Bureau de conception navale avec le soutien de l’Organisation de recherche et développement de la défense (DRDO) et d’entreprises privées comme Larsen & Toubro, ces SNA de 6 000 tonnes seront propulsés par des réacteurs à eau légère pressurisée d’une puissance de 190 MW. Leur armement comprendra des missiles de croisière supersoniques et hypersoniques BrahMos ainsi que des torpilles indigènes. Ces sous-marins, construits au Ship Building Centre (SBC) de Visakhapatnam, devraient entamer leurs essais en mer entre 2036 et 2037, avec une durée de vie estimée à 40 ans, bien supérieure à la location de dix ans d’un Akula vieillissant.
D’après des sources navales, la phase de conception du SNA indigène est presque achevée, avec un début de construction prévu dès 2027. Ce progrès, combiné au coût élevé de la location russe, pousse la Marine à s’interroger sur la pertinence d’un second Akula. « Le coût de location d’un vieux sous-marin classe Akula pour 10 ans équivaut presque au prix de la construction d’un et demi de SNA indigènes à technologie moderne, sans aucune restriction opérationnelle », a indiqué une source.
L’expérience de l’Inde avec les SNA russes en location remonte à 1988, lorsque l’Union soviétique avait fourni un sous-marin de classe Charlie, l’INS Chakra I, pour une période de trois ans. Puis vint l’INS Chakra II, un Akula loué de 2012 à 2021 pour un milliard de dollars. Malgré des problèmes de maintenance, dont un incident en 2020 causé par l’explosion d’un cylindre d’air comprimé à haute pression, endommageant la coque et les systèmes électroniques, l’INS Chakra II a été vital pour la formation des équipages indiens et l’appui au programme des SNLE Arihant. Son retour anticipé en 2021, dû à une propulsion « de plus en plus peu fiable », a mis en lumière les risques liés à la location de sous-marins anciens.
L’INS Chakra III, commandé en 2019, vise à combler le vide opérationnel en attendant que les SNA indigènes soient prêts, apportant une expérience cruciale et un effet dissuasif face à la présence navale croissante de la Chine dans l’océan Indien. Toutefois, son délai de livraison, repoussé de 2025 à 2028 pour des raisons de priorités russes internes et de contraintes géopolitiques, a frustré la Marine indienne, qui devra se passer d’un SNA pendant plusieurs années. La location d’un second SNA pourrait partiellement compenser ce déficit, permettant à la Marine d’opérer deux groupes aéronavals — avec l’INS Vikramaditya et l’INS Vikrant — chacun escorté par un SNA, tout en continuant à soutenir les SNLE de la classe Arihant.
Le coût de 3 milliards de dollars pour la location de ce second SNA est jugé exorbitant par rapport aux 2,7 milliards nécessaires à un SNA indigène, qui offre par ailleurs une durée de service plus longue et un contrôle opérationnel complet. Sur les réseaux sociaux, cette proposition a été critiquée, soulignant que les SNA indigènes évitent les restrictions imposées sur l’INS Chakra I, notamment celles limitant les opérations offensives et l’armement embarqué.