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Dans la course aux armements navals en Asie du Sud, les frégates furtives polyvalentes de la classe Jinnah du Pakistan et les corvettes de nouvelle génération (NGC) de l’Inde incarnent des avancées majeures dans la modernisation de leurs marines respectives. Si la classe Jinnah, qui dérive des frégates turques Istanbul/Istif, est présentée comme un navire de nouvelle génération pour la marine pakistanaise, elle est fortement critiquée, notamment par des observateurs indiens, pour son armement jugé limité. En revanche, le programme indien des NGC, axé sur la guerre anti-surface (ASuW), promet une puissance de feu supérieure, malgré un tonnage comparable, révélant une divergence stratégique dans les priorités navales.

Les frégates de la classe Jinnah, issues du programme MILGEM pakistanais, sont une évolution des frégates turques Istanbul/Istif développées dans le cadre de cette initiative nationale. Avec un déplacement d’environ 3 300 tonnes, ces bâtiments sont conçus pour des missions polyvalentes couvrant la lutte anti-surface, anti-aérienne et anti-sous-marine. La classe Jinnah intègre des caractéristiques furtives avancées, notamment une faible signature radar (RCS), et embarque des capteurs similaires à ceux de l’Istif, tels que le radar de recherche naval 3D Aselsan SMART-S Mk2, le système de mesures électroniques ARES-2N et le système anti-torpilles HIZIR.

L’armement de la classe Jinnah comprend :

  • 1 × canon OTO Melara 76 mm Super Rapid Gun Mount (SRGM), probablement produit sous licence, avec un système de contrôle de tir Aselsan.
  • 1 × système de défense rapprochée Aselsan GOKDENIZ 35 mm CIWS pour la protection contre les missiles et menaces aériennes.
  • 2 × postes de tir téléopérés Aselsan STOP de calibre 25 mm.
  • 6 × missiles de croisière anti-navires Harbah, d’une portée de 450 à 750 km, disposés à 90 degrés pour réduire la signature radar.
  • 12 × missiles sol-air Albatros NG logés dans un lanceur vertical 16 cellules (VLS), probablement des HHQ-16 (LY-80) chinois, avec une portée de 40 à 70 km.
  • 2 × tubes lance-torpilles triples de 324 mm pour la lutte anti-sous-marine, vraisemblablement équipés de torpilles Mark 32.
  • Un pad d’hélicoptère pour hélicoptères ASW/ASuW comme le SH-3 Sea King ou le Z-9EC.

Mesurant 108,8 mètres de long pour 14,8 mètres de large et atteignant plus de 26 nœuds en vitesse maximale, la classe Jinnah offre une endurance améliorée de 15 jours en mer contre 10 pour la classe Ada turque, ainsi qu’une capacité d’accueil pour 40 marins supplémentaires. Cependant, les analystes indiens pointent du doigt un armement léger, notamment comparé aux frégates et corvettes modernes dotées de charges de missiles plus importantes et de systèmes de défense aérienne plus performants.

Le programme indien des corvettes de nouvelle génération (NGC), approuvé par le Defence Acquisition Council (DAC) le 6 juin 2022 pour un budget de 36 000 crores de roupies (4,3 milliards de dollars), prévoit la construction de huit corvettes avancées d’environ 3 500 tonnes. Construites par Garden Reach Shipbuilders & Engineers (GRSE) et un autre chantier naval, ces corvettes affichent des technologies furtives de pointe intégrant une faible signature radar, infrarouge, acoustique et magnétique. Elles sont propulsées par des moteurs diesel marins indigènes développés dans le cadre du programme “Make-I”.

Les NGC surpassent la classe Jinnah en puissance de feu grâce à l’arsenal suivant :

  • 1 × canon OTO Melara 76 mm SRGM fabriqué par Bharat Heavy Electricals Limited (BHEL), équipé du système Strales avec munitions guidées DART pour une meilleure défense anti-aérienne et anti-missile.
  • 2 × systèmes de défense rapprochée AK-630M pour la protection rapprochée contre menaces aériennes et de surface.
  • 32 × missiles VL-SRSAM (missiles sol-air à courte portée à lancement vertical) ou 24 × Barak 8 (missiles sol-air à moyenne-longue portée), assurant une défense aérienne robuste avec des portées allant jusqu’à 15 km (VL-SRSAM) ou 100 à 150 km (Barak 8).
  • 8 × missiles de croisière supersoniques BrahMos lancés depuis VLS ou 16 × missiles anti-navires moyens NASM-MR, offrant des capacités polyvalentes anti-navire et frappe terrestre avec des portées respectives de 300 km et 150–200 km.
  • 2 × lance-torpilles quadruples de 533 mm équipés de torpilles lourdes Varunastra pour la lutte anti-sous-marine.
  • Système VSHORAD (défense aérienne à très courte portée) destiné à lutter contre les drones.

La puissance de feu des NGC, notamment avec 32 missiles VL-SRSAM ou 24 Barak 8, constitue un net avantage en matière de défense aérienne face aux 12 Albatros NG de la classe Jinnah. L’intégration des BrahMos ou NASM-MR renforce les capacités offensives, le BrahMos étant reconnu pour sa vitesse Mach 3 et sa polyvalence. De plus, le système VSHORAD répond à la menace croissante des drones, caractéristique absente de la configuration de la classe Jinnah.

Malgré des déplacements similaires (3 300 tonnes pour la Jinnah, 3 500 tonnes pour les NGC), les corvettes indiennes combinent une puissance de feu largement supérieure. Les 6 missiles Harbah de la Jinnah semblent dérisoires face aux 8 à 16 missiles anti-navires ou de frappe terrestre des NGC, tandis que les 12 missiles sol-air de la Jinnah sont largement inférieurs aux 24 à 32 missiles des NGC. La défense rapprochée des corvettes indiennes, assurée par deux CIWS AK-630M et un système VSHORAD, offre une protection en couches contre les menaces aériennes et les drones, alors que la classe Jinnah se contente d’un unique GOKDENIZ et deux canons de 25 mm.

Les capteurs de la classe Jinnah, dérivés de l’Istif, restent modernes mais peuvent être moins avancés que les systèmes indigènes des NGC, tels que les systèmes de contrôle de tir de Bharat Electronics Limited (BEL) ou le radar MF-STAR destiné à la version équipée des Barak 8. L’utilisation des missiles chinois HHQ-16 pour la défense aérienne dans la classe Jinnah suscite des interrogations quant à l’intégration et la fiabilité, alors que l’Inde bénéficie d’un solide retour d’expérience avec les Barak 8 et VL-SRSAM.

Les observateurs indiens, relayés sur les réseaux sociaux, n’hésitent pas à moquer la classe Jinnah, la qualifiant plutôt de corvette sous-armée que de véritable frégate. Ces critiques reposent notamment sur la charge plus légère en missiles et sur des capacités anti-aériennes limitées, comparées aux frégates modernes indiennes telles que la classe Nilgiri ou Talwar, qui embarquent 32 missiles Barak 8 et une douzaine de BrahMos. Les NGC, bien que classées corvettes, approchent la puissance de feu de ces frégates, constituant ainsi une plateforme redoutable dans la région de l’océan Indien.

Les frégates Jinnah, actuellement au nombre de quatre (deux construites au chantier naval d’Istanbul et deux à Karachi Shipyard & Engineering Works) illustrent les efforts pakistanais de modernisation via le transfert de technologie et la production locale. Néanmoins, la dépendance à des designs étrangers, comme le cadre MILGEM turc et les missiles chinois HHQ-16, limite leur autonomie stratégique. En revanche, l’Inde mise sur l’indigénisation avec ses NGC, qui valorisent moteurs, capteurs et armements produits localement.

Le programme indien NGC, avec cinq unités confiées à GRSE et trois à un autre chantier, témoigne d’une volonté affirmée d’autonomie technologique et d’industrialisation. La puissance de feu accrue associée à des systèmes furtifs avancés fait des NGC une réponse directe aux menaces régionales incluant la classe Jinnah pakistanaise et les frégates chinoises Type 054A/P opérées également par le Pakistan. L’intégration des NGC dans la flotte orientale de l’Inde et au sein du groupe aéronaval autour de l’INS Vikrant amplifie leur portée stratégique.