Lorsque l’Ukraine a vendu en 1998 le porte-avions Varyag à l’agence Lot Chong pour en faire un casino flottant à Macao, personne n’imaginait que cette transaction marquerait le début de l’essor des capacités navales et aériennes de la marine de l’Armée populaire de libération (APL) chinoise.

Rénové et adapté à une configuration STOBAR (décollage court avec arrêt à l’appontage), ce porte-avions est entré en service en 2012 sous le nom de CNS Liaoning. La construction de son quasi-jumeau, le CNS Shandong, a débuté presque simultanément. Cette année, ces deux navires ont effectué leurs premières manœuvres conjointes au large du Japon.

En novembre, la marine chinoise a réceptionné son troisième porte-avions, le CNS Fujian. Plus grand que ses prédécesseurs, avec un déplacement de 80 000 tonnes et une longueur de 316 mètres, il se distingue par sa configuration CATOBAR (décollage assisté par catapulte avec arrêt à l’appontage), équipée d’au moins trois catapultes électromagnétiques (EMALS) et de câbles d’arrêt.

Parallèlement, grâce à une industrie navale capable de mettre à flot l’équivalent de la flotte française tous les quatre ans, la composante maritime de l’APL a dépassé en nombre la marine américaine. Cela lui permet d’assurer sans difficulté l’escorte de ses porte-avions… qui seront bientôt au nombre de quatre.

En effet, en mars 2024, l’amiral Yuan Huazhi, commissaire politique de la marine chinoise, a déclaré que la Chine « construira bientôt son quatrième porte-avions et répondra à la question de savoir s’il sera à propulsion nucléaire ».

« Nous construisons des porte-avions pour protéger notre souveraineté nationale et notre intégrité territoriale », a-t-il ajouté, précisant qu’ils devront également « opérer plus loin des eaux côtières chinoises ».

Pour garantir une présence aéronavale continue en mer, le nombre minimum nécessaire est en effet de quatre porte-avions.

Par ailleurs, des photographies récentes du chantier naval de Dalian, largement diffusées sur les réseaux sociaux, suggèrent que la Chine a commencé la construction de son quatrième porte-avions, probablement à propulsion nucléaire. Des images satellites laissent même penser qu’un cinquième exemplaire est en cours de réalisation.

Selon ces mêmes images, la Chine s’apprêterait également à lancer la construction d’un porte-avions à propulsion conventionnelle, vraisemblablement une version améliorée du CNS Fujian, au chantier naval de Jiangnan, près de Shanghai.

Jusqu’à présent, on estimait que la Chine projetait d’acquérir six porte-avions. Ce chiffre avait notamment été évoqué par l’amiral Nicolas Vaujour, chef d’état-major de la marine française, lors d’une récente audition parlementaire.

« En 2010, il y avait 27 porte-avions dans le monde. En 2030, il y en aura 37. On assiste à une véritable prolifération : les Turcs veulent en construire, les Espagnols veulent en acquérir, les Italiens souhaitent un porte-avions nucléaire, les Indiens veulent passer aux porte-avions à catapultes, les Chinois ont reçu leur troisième, construisent le quatrième et visent six, les Américains en possèdent encore onze », expliquait-il.

Cependant, selon la dernière évaluation du Pentagone sur les capacités de l’APL, les ambitions chinoises sont nettement plus élevées, puisque Pékin vise à déployer neuf porte-avions d’ici 2035. Un chiffre proche du parc américain, qui compte onze porte-avions (nombre imposé par la législation américaine).

« La marine chinoise prévoit la construction de six porte-avions d’ici 2035, pour un total de neuf », indique le rapport sans fournir davantage de précisions.

Ce document souligne également les progrès significatifs réalisés en matière de groupes aériens embarqués, avec notamment l’entrée en service du chasseur multifonctions J-15T, de l’avion de guerre électronique J-15DT, du prétendu chasseur-bombardier de 5e génération J-35, de l’hélicoptère de lutte anti-sous-marine Z-20, ainsi que du KJ-600, équivalent chinois de l’américain E-2D Advanced Hawkeye pour l’alerte aérienne précoce.

Une flotte chinoise dotée de neuf porte-avions pourrait donc créer un déséquilibre majeur dans la région Indo-Pacifique, malgré les onze groupes de bataille de porte-avions américains, qui doivent également répondre aux exigences d’autres théâtres d’opérations, notamment en Europe et au Moyen-Orient.

Cette évolution pourrait être accentuée par l’arrivée du navire d’assaut amphibie Type 076. Son premier exemplaire, le CNS Sichuan, vient de débuter ses essais en mer. Ce bâtiment est équipé d’une catapulte électromagnétique destinée à lancer des drones de combat de type C.

Laurent Lagneau