Sur une ligne himalayenne gelée, les troupes indiennes et chinoises se font face à travers la mire de leurs fusils. À des milliers de kilomètres, les usines indiennes tournent grâce à des pièces chinoises. Peu de rivalités dans le monde présentent une telle dualité, ni ne perdurent aussi longtemps sans éclater.

L’approche de l’Inde vis-à-vis de la Chine teste la capacité de l’interdépendance asymétrique à offrir aux pays des options stratégiques que les économies plus intégrées ne possèdent pas. L’exposition de l’Inde basée sur les importations, sans présence corporative significative en Chine, permet de déployer des stratégies coûteuses pour d’autres nations dont les entreprises sont profondément intégrées aux réseaux de production chinois.

À la suite de l’escalade dans la vallée de Galwan en 2020, l’Inde est passée d’une politique de long terme séparant les questions économiques et sécuritaires vis-à-vis de la Chine à une posture liant désormais la stabilité frontalière à la normalisation des relations bilatérales. L’approche actuelle met l’accent sur la compartimentation et la diversification dans l’engagement avec la Chine, tout en veillant à ce que les politiques en matière de sécurité et de croissance économique restent distinctes et ne se nuisent pas mutuellement.

Les analyses existantes des relations sino-indiennes soulignent la tension entre compétition sécuritaire et interdépendance économique — un dilemme partagé par de nombreux États face à Pékin. Cependant, ces analyses traitent souvent l’interdépendance comme une contrainte uniforme, alors que sa structure même permet de déterminer les stratégies viables. Le défi pour l’Inde est de maintenir la confrontation militaire tout en acceptant une dépendance économique continue, testant ainsi si l’interdépendance asymétrique peut créer des marges de manœuvre stratégiques absentes dans des économies plus intégrées.

Cette configuration permet à l’Inde de valider certains investissements directs étrangers (IDE) chinois tout en diversifiant d’autres secteurs, car aucune entreprise indienne ne subit une exposition réciproque en Chine nécessitant une protection. En Europe, par exemple, la restriction sectorielle est plus compliquée à mettre en œuvre car toute mesure restrictive suscite des représailles commerciales sur l’accès au marché chinois. L’architecture de l’interdépendance, et non seulement son degré, détermine donc les options stratégiques disponibles.

Si l’Inde réussit à gérer ce modèle de rivalité maîtrisée, elle pourra préserver la croissance économique malgré les tensions géopolitiques. Cela exige d’accepter les contradictions, de gérer les risques dans plusieurs domaines et de reconnaître que le compromis ambigu entre coopération et compétition est probablement la seule voie praticable. À l’inverse, si Pékin exploite ses leviers économiques pour obtenir des concessions stratégiques, ou si la compétition sécuritaire déborde sur l’économie en limitant les investissements, les conséquences pourraient être sévères pour ce pays en développement.

La frontière militarisée

L’accord frontalier d’octobre 2024 entre Narendra Modi et Xi Jinping a réduit les frictions immédiates à certains points chauds de la Ligne de Contrôle Réelle (LAC) apparues en 2020, mais les deux pays maintiennent 50 000 à 60 000 soldats le long de cette frontière himalayenne, et la détente reste limitée. La Chine a intensifié la construction d’infrastructures permettant la circulation toute l’année, installé des réseaux permanents de capteurs et de bâtiments, et relocalisé des populations dans les villages frontaliers. Parallèlement, l’Inde a modernisé ses bases aériennes en haute altitude, investi dans des voies ferrées et déployé de nouveaux avant-postes avancés, notamment des postes féminins.

Cette militarisation permanente, cinq ans après les affrontements meurtriers de Galwan, semble a priori incompatible avec un engagement économique croissant et une augmentation du commerce annuel. Cette opposition est couramment perçue comme un dilemme demandant des arbitrages difficiles. Pourtant, l’expérience indienne suggère que la structure même de son exposition économique transforme cette dichotomie en une tension gérable.

La contradiction économique

Le durcissement militaire contraste nettement avec la continuité de la dépendance économique de l’Inde à la Chine. Le commerce bilatéral a atteint 128 milliards de dollars en 2024, dont seuls 14,25 milliards d’exportations indiennes vers la Chine.

L’ambition manufacturière indienne met en lumière ce lien. L’Inde importe de nombreuses marchandises cruciales pour son tissu industriel : composants électroniques, équipements télécoms, ingrédients pharmaceutiques, machines industrielles, et matériaux pour les énergies renouvelables. La Chine représente 30 % des importations industrielles indiennes, avec des dépendances supérieures à 70 % dans l’électronique, la machinerie, la chimie et le textile.

La technologie chinoise est notamment essentielle pour les ambitions indiennes dans le véhicule électrique. La production nécessite des cellules de batterie où les fabricants chinois contrôlent les trois quarts de la capacité mondiale. Les aimants permanents en terres rares proviennent majoritairement de Chine. L’expansion solaire dépend à 80 % des fournisseurs chinois qui dominent la production mondiale de polysilicium ainsi que les cellules et modules, et les alternatives nationales restent nettement plus coûteuses. Même la montée en puissance de la production d’iPhone en Inde repose sur des composants d’origine chinoise. Construire des chaînes d’approvisionnement alternatives demande des années, des capitaux considérables et une expertise technique que l’Inde est encore en train de développer. Sa croissance économique repose donc sur un pays qu’elle considère comme sa principale menace sécuritaire.

Cette dynamique économique est à la fois stratégique et délicate. Le refus de Pékin d’investissements hostiles a été confirmé en avril 2020, lorsque la Banque Populaire de Chine a augmenté sa participation dans HDFC (la plus grande banque indienne) via un achat opportuniste durant la chute des marchés liés à la pandémie. En réponse, l’Inde a édicté la Press Note 3, imposant une autorisation gouvernementale pour les investissements venant des voisins terrestres, principalement pour contrôler les flux chinois. Cette mesure a réduit les acquisitions hostiles mais aussi limité les capitaux et technologies de pointe indispensables, notamment dans la technologie, la manufacture et les startups. Les investissements chinois ont chuté de 127 millions de dollars en 2019 à 3 millions en 2024, abandonnant des projets majeurs comme la coentreprise de 1 milliard de dollars prévue par BYD. Le commerce a augmenté, mais les investissements ont presque disparu. Ce recul a cependant peu coûté à l’Inde ailleurs car elle ne possède pas d’actifs d’entreprises en Chine à protéger contre d’éventuelles représailles.

Cette dépendance à l’importation diffère fondamentalement de l’intégration réciproque européenne ou est-asiatique à la Chine. Les mesures coercitives chinoises envers l’Inde illustrent cette différence structurelle. Pékin a interdit l’exportation de terres rares, bloqué les machines spéciales, fait rapatrier des techniciens Foxconn, restreint les transferts technologiques dans le secteur des véhicules électriques et suspendu les exportations d’engrais. Pourtant, certains produits électroniques ont continué d’être exportés en pleine tension frontalière, car interrompre ces flux affecterait aussi les fabricants et chaînes d’assemblage chinois dépendants des composants indiens. Cette asymétrie explique pourquoi l’Inde peut compartimenter alors que d’autres pays, avec des dépendances réciproques, ne le peuvent pas. L’architecture de l’interdépendance contrôle donc l’espace stratégique disponible, pas seulement son étendue.

Le calcul sécuritaire

Trois préoccupations dominent la réflexion stratégique indienne concernant la Chine :

  • La menace militaire directe : les actions fréquentes de l’Armée populaire de libération (APL) sur la frontière contestée ont provoqué des escarmouches et modifié profondément les relations bilatérales. Le renforcement continu de l’infrastructure militaire chinoise change l’équilibre stratégique dans l’Himalaya.
  • Le rival stratégique : cette perception a été renforcée lors du conflit indo-pakistanais de mai 2025, lorsque Islamabad a déployé plusieurs systèmes d’armes avancés chinois contre l’Inde. De plus, Pékin soutient régulièrement le Pakistan dans les forums internationaux, source majeure de frustration pour New Delhi.
  • Le concurrent régional : le développement des engagements économiques, politiques et militaires chinois dans plusieurs pays d’Asie du Sud — Sri Lanka, Maldives, Bangladesh, Népal, Myanmar — vise à limiter l’influence indienne dans sa zone d’influence traditionnelle. L’Inde considère désormais la rivalité avec la Chine comme un état de fait durable.

La réponse stratégique : compartimentation et diversification

La stratégie indienne repose donc sur deux piliers, tirant parti de sa configuration d’exposition :

Premièrement, la compartimentation : la sécurisation porte sur la frontière, non sur la chaîne d’approvisionnement. L’Inde maintient une vigilance militaire renforcée et une compétition stratégique dans le domaine sécuritaire, tout en adoptant une posture pragmatique sur le plan économique lorsqu’elle sert ses intérêts.

Sur ce point, le gouvernement indien examine actuellement un assouplissement de la Press Note 3. Des demandes émanent des entreprises indiennes du secteur électronique pour permettre des coentreprises chinoises avec une limite de 26 % de participation. Le gouvernement envisage aussi d’autoriser des participations chinoises allant jusqu’à 20-25 % dans les secteurs des énergies renouvelables et des composants automobiles, sans contrôle étatique strict. Un projet de note ministérielle suggère qu’un investissement direct étranger chinois jusqu’à 49 % dans l’électronique et les biens d’équipement échapperait à l’examen obligatoire. Ce pragmatisme, alors que les troupes demeurent déployées sur la frontière, illustre bien la pratique de la compartimentation.

Les investissements technologiques chinois dans l’industrie électronique et automobile obtiennent également des approbations plus rapides que ceux dans d’autres secteurs, témoignant d’un engagement sélectif et d’une prise en compte des besoins industriels, à mesure que les restrictions générales freinent l’industrie indienne. En 2024, sur 526 demandes d’investissement chinois, 124 ont été approuvées, 201 rejetées, et 200 sont en attente; en 2023, seules trois approbations avaient été accordées; en 2022, 80 sur 382 propositions ont été acceptées.

Si ce système est encore lourd et compliqué, il traduit une réponse réactive à l’inquiétude sécuritaire plutôt qu’une approche fondamentalement équilibrée gérant simultanément les intérêts économiques et la sécurité. Certains experts soulignent que dans un horizon court à moyen terme, les investissements chinois pourraient favoriser la localisation de la production, créer des emplois et renforcer les capacités domestiques dans des secteurs non sensibles.

Deuxièmement, la diversification : l’Inde poursuit activement une réduction des dépendances critiques à la Chine tout en assouplissant les IDE chinois dans les secteurs non stratégiques. Cette démarche se déploie domestiquement, avec des politiques d’autonomie industrielle et des incitations financières (schémas Production Linked Incentive) couvrant plusieurs secteurs manufacturiers. Ces efforts ont rencontré des succès variables, certains progrès étant plus lents que prévu.

Des initiatives ciblent en particulier la production de semi-conducteurs, les ingrédients pharmaceutiques et l’exploration de minéraux critiques. Un schéma incitatif spécifique pour la fabrication d’aimants permanents en terres rares a aussi été lancé.

Sur le plan international, l’Inde a signé des partenariats dans la chaîne d’approvisionnement des semi-conducteurs avec le Japon et les États-Unis, établi des coopérations sur les minéraux pour batteries avec Washington, et lancé des initiatives régionales comme la Supply Chain Resilience Initiative avec le Japon et l’Australie. Le pays développe aussi ses partenariats avec plusieurs nations africaines pour sécuriser l’accès aux terres rares et minéraux rares, afin de réduire la dépendance vis-à-vis de la Chine.

Les résultats restent encore partiels. Par exemple, un accord signé en juillet 2025 avec l’Arabie saoudite vise à augmenter l’importation d’engrais, réduisant le levier chinois. Néanmoins, certains produits spécifiques restent uniquement disponibles auprès de fournisseurs chinois. Malgré tout, ces mesures illustrent la stratégie balancée de compartimentation et diversification. L’absence d’actifs significatifs en Chine facilite cette posture par l’absence de risque de représailles sur des entreprises indigènes.

Implications stratégiques

L’expérience indienne est particulièrement pertinente pour les pays très importateurs avec une faible implantation d’entreprises dans la chaîne de valeur chinoise, notamment certaines économies d’Asie du Sud-Est. Elle se démarque nettement des pays qui ont une forte intégration corporative avec la Chine, comme en Europe, au Japon ou en Corée du Sud.

La leçon clé est que la structure de l’interdépendance — sa nature asymétrique — détermine autant les stratégies possibles que son intensité. L’Inde maintient la confrontation militaire tout en continuant à dépendre économiquement de la Chine grâce à cette vulnérabilité unilatérale. Cela ne supprime pas le risque : la restriction chinoise sur les terres rares illustre comment Pékin peut encore instrumentaliser les chaînes d’approvisionnement. Mais cela modifie le calcul de représailles et ouvre des possibilités stratégiques qu’une intégration équilibrée empêcherait.

La viabilité de cette stratégie reposera sur sa mise en œuvre. Une intensification de la coercition économique ou un débordement de la compétition sécuritaire vers l’économie, limitant les investissements, compromettrait la croissance indienne. À l’inverse, si la diversification diminue les dépendances critiques tout en maintenant un accès avantageux aux intrants chinois, l’Inde aurait validé un modèle de rivalité maîtrisée capable de soutenir la croissance dans un contexte tendu.

Conclusion

L’Inde est ainsi passée d’une approche qui dissociait économie et sécurité avant 2020 à une stratégie post-Galwan liant stabilité frontalière et relations bilatérales, vers un modèle fondé sur la compartimentation et la diversification. Cette stratégie reconnaît l’importance de la Chine pour la croissance tout en maîtrisant les dimensions concurrentielles et sécuritaires. Elle exploite la structure de dépendance indienne — une forte importation sans intégration corporative réciproque — pour ouvrir des options inaccessibles aux économies plus intégrées.

La Chine reste indispensable à la croissance indienne, mais ce degré d’indispensabilité n’est pas dicté uniquement par l’interdépendance globale. La structure compte autant que l’ampleur. L’expérience indienne illustre que l’interdépendance asymétrique engendre un espace stratégique, mais la manière dont cet espace sera occupé demeure incertaine, avec des implications qui dépassent l’Asie du Sud. Elle concerne tout pays jonglant avec la rivalité dans un monde interconnecté où un découplage total n’est ni souhaitable ni réalisable.

Shantanu Roy-Chaudhury est analyste géopolitique et fellow David Rockefeller à la Trilateral Commission. Ses recherches portent sur la région indo-pacifique, avec une expertise sur la politique étrangère chinoise et son engagement régional, la politique étrangère et de sécurité indienne, les relations sino-indiennes, ainsi que la sécurité en Asie du Sud. Il est auteur de The China Factor: Beijing’s Expanding Engagement in Sri Lanka, Maldives, Bangladesh, and Myanmar (Routledge, 2023).

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