Professeur Satya Narayan Misra

New Delhi. L’adage « on juge selon sa place » en politique s’applique tout autant à la géopolitique.

La position géographique et stratégique de l’Inde détermine largement ses options sur la scène mondiale. Après deux décennies de domination unipolaire des États-Unis, un ordre bipolarisé émerge avec la Chine et la Russie qui contrebalancent l’hégémonie occidentale. La politique étrangère désolidarisée (dehyphenated) que poursuit le gouvernement indien depuis une dizaine d’années suscite débats et approbations mesurées.

Il ne fait cependant guère de doute que l’actuel gouvernement du BJP a su installer l’image d’une Inde puissante, pays à la croissance la plus rapide au monde, surpassant même la Chine, non seulement auprès des Indiens mais aussi au sein de la diaspora. Reste à déterminer quelle part de cette perception repose sur des faits concrets et quelle part relève d’une certaine illusion.

Face à la compréhension tacite entre les États-Unis et la Russie sur le dossier ukrainien, ainsi qu’à l’adoucissement récent des relations commerciales entre Washington et Pékin – avec notamment la Chine acceptant d’importer du soja américain et d’autoriser l’exportation d’aimants en terres rares vers les États-Unis –,

les options diplomatiques de l’Inde apparaissent ardues, voire inextricables.

La vision du monde sous Trump

Henry Kissinger avait observé durant le premier mandat de Donald Trump (2017-2020) : « Je pense que Trump pourrait être une de ces figures historiques qui apparaissent périodiquement pour marquer la fin d’une ère et forcer à abandonner ses vieilles prétentions. » Le président américain avait enclenché ce processus en démantelant la vision d’Obama pour une « États-Unis d’Europe » via le Partenariat Transpacifique (TPP). Il affichait également une forte aversion pour les institutions globales et l’ordre libéral forgé par les États-Unis en tant que puissance dominante.

Les piliers familiers de l’ancien ordre international sont en train d’être remis en cause, comme le montrent les tarifs douaniers exceptionnellement élevés imposés à l’Inde (au même titre que le Brésil). Les États-Unis ne perçoivent pas l’Inde comme une grande puissance comparable à la Chine ou à la Russie, ni même comme un levier clé pour contenir l’expansion chinoise dans la région Indo-Pacifique.

Pour Trump, la possession territoriale demeure un marqueur essentiel de puissance.

Sa revendication farfelue du Groenland, l’exigence de restauration du canal de Panama construit par les États-Unis et l’évocation du Canada comme 51e État américain traduisent une vision hémisphérique dans laquelle les États-Unis dominent les Amériques, la Russie exerce son influence sur l’Europe, tandis que la Chine dispose de l’hégémonie sur l’Asie.

Un rapprochement avec la Russie raviverait la rivalité sino-russe. Pourtant, Pékin et Moscou ont constitué un partenariat étendu, allant au-delà du domaine militaire pour inclure le développement économique. La profondeur stratégique de la Russie réside notamment dans sa vaste frontière septentrionale ainsi que ses ressources énergétiques et minérales clés.

En cas d’affrontement, Chine et Russie s’uniraient pour contenir les États-Unis, comme cela s’est vu lors des sanctions américaines contre la Russie après l’invasion de l’Ukraine.

Les accords de défense avec la Russie

Depuis la signature du traité d’amitié et de coopération indo-soviétique en 1971, l’Inde a bénéficié d’un vaste transfert technologique avec la production en interne de chars T-90, véhicules blindés, canons d’artillerie, avions de chasse Mig-21 et Mig-29, ainsi que des avions multirôles Su-30.

Les accords avec Israël

Parallèlement, l’Inde a diversifié ses acquisitions militaires avec Israël, commençant en 2002 par l’achat de drones, suivi d’un méga contrat en 2004 portant sur un système aérien AWACS Falcon évalué à 1,1 milliard de dollars. Depuis, New Delhi acquiert des drones Heron et Searcher, ainsi que radars et missiles israéliens.

Une lune de miel avec les États-Unis

Le rapprochement avec Washington débute en 2005 avec un nouveau cadre bilatéral pour les relations de défense. Les marchés indiens s’ouvrent à la concurrence internationale.

Parmi les acquisitions phares américaines figurent le transporteur C130J Hercules (1 milliard de dollars en 2008), l’avion de patrouille maritime P-81 Poseidon (2,1 milliards) ainsi que des appareils lourds C-17 Globemaster pour 5 milliards. Les forces armées indiennes manifestent une préférence notable pour les aéronefs américains en matière de surveillance et de transport, ce qui indispose Moscou qui perçoit une inclinaison de New Delhi vers Washington.

Cependant, la commande en 2018 du système de défense anti-aérienne russe S-400 Triumf pour 5,4 milliards de dollars marque un tournant, confirmant la volonté d’autonomie stratégique de l’Inde dans ses choix d’équipements et de partenaires.

Le transfert de technologie (ToT)

Le ministère indien de la Défense impose depuis plusieurs années des clauses de transfert de technologie pour favoriser la production nationale. Si les pays fournisseurs sont réticents à céder leurs technologies clés, les contrats actuels prévoient des négociations à ce sujet.

Un exemple emblématique reste l’acquisition des 400 canons d’artillerie Bofors FH 77 de 155 mm auprès de la Suède, avec une clause ToT initiée sous le Premier ministre Rajiv Gandhi. Cette affaire a été entachée de scandale pour corruption, contribuant à la chute de son gouvernement. Pourtant, lors de la guerre de Kargil en 1999, ces canons ont infligé des pertes majeures aux positions pakistanaises en haute altitude, contribuant largement à la victoire indienne.

Si la technologie Bofors a été peu exploitée pendant des années, elle est aujourd’hui partagée avec des entreprises privées indiennes pour fabriquer de l’artillerie indigène.

Concilier Russie et États-Unis

La récente visite du président Vladimir Poutine en Inde s’est articulée autour de trois axes : porter le commerce bilatéral des 69 milliards actuels à 100 milliards de dollars d’ici 2030, augmenter les exportations énergétiques et surtout vendre davantage de systèmes de défense anti-aérienne S-400, efficaces pour contrer les attaques de drones pakistanais lors de l’opération Sindoor.

Si l’Inde souhaite développer une chaîne de production indigène du S-400, elle envisage également d’acquérir sa nouvelle version S-500 Prométhée, dotée d’une plus grande portée et capable d’intercepter des cibles à plus haute altitude.

Les avions de chasse de cinquième génération

Mais le dossier sur lequel la Russie et les États-Unis rivalisent le plus est celui des avions furtifs.

Moscou propose le SU-57 tandis que Washington met en avant le F-35. Pour la première fois, l’administration Trump a affiché une volonté de partager certains éléments technologiques critiques avec l’Inde.

La Russie demeure néanmoins le partenaire le plus fiable en matière de transfert technologique. L’Inde a produit sous licence les Mig-21, Mig-29, SU-30, ainsi que les chars T-72 et T-90, des frégates, des sous-marins et des missiles de croisière. Les canons M-46 de 130 mm et les Mig-21 russes ont notamment joué un rôle clé lors de la guerre de 1971 qui mena à la création du Bangladesh.

Comparaison des coûts et performances : SU-57 vs F-35

Caractéristique SU-57 F-35
Capacité furtive Bonne Excellente
Vitesse Mach 2 Mach 1,8
Maniabilité Élevée Élevée
Avionique Avancée Avancée
Coût unitaire 35 à 50 millions USD 80 à 100 millions USD
Nombre d’appareils produits 20 600

Un choix difficile

En 2010, l’Inde avait signé un contrat préliminaire avec la Russie pour co-développer un avion de chasse de cinquième génération, partageant un investissement de 6 milliards de dollars chacun pour une version bimoteur du SU-57. Le projet a été suspendu en 2018 en raison d’inquiétudes relatives aux capacités furtives du SU-57 face au F-35.

La Russie a néanmoins soumis une nouvelle proposition pour relancer ce programme, incluant un transfert de technologie et une production conjointe.

L’auteur a été secrétaire adjoint (HAL) au ministère de la Défense, impliqué étroitement dans la coopération de défense avec la Russie.