Alors que la Station spatiale internationale (ISS) se dirige vers sa mise hors service programmée en 2030, l’ère des avant-postes multinationaux en orbite basse cède la place à un futur fragmenté mais collaboratif. Dans une démarche qui témoigne du renforcement des liens entre deux puissances spatiales majeures, la Russie et l’Inde ont convenu d’aligner leurs stations orbitales indépendantes — la Station orbitale russe (ROS) et la Bharatiya Antariksh Station (BAS) — sur une inclinaison orbitale commune de 51,6 degrés. Ce choix, officialisé lors de la visite très médiatisée du président russe Vladimir Poutine à New Delhi début décembre 2025, illustre une orientation pragmatique pour Moscou et une ambition affirmée pour New Delhi, garantissant un accès mutuel, le partage des ressources et un héritage d’exploration conjointe bien après la disparition de l’ISS.
Cet accord intervient à un moment charnière. Face à la vétusté des modules de l’ISS, éprouvés par des décennies de service, les deux pays se précipitent pour établir des positions souveraines en orbite. Pour l’Inde, la BAS représente la pièce maîtresse de son programme spatial habité Gaganyaan ; pour la Russie, la ROS incarne une revendication affirmée d’indépendance technologique dans un contexte géopolitique tendu. En alignant littéralement et symboliquement leurs orbites, ce pacte transforme des concurrents potentiels en voisins orbitaux, prêts à s’amarrer, partager données et équipages, à la manière de l’âge d’or de l’ISS mais dans un cadre résolument bilatéral.
L’inclinaison retenue, 51,6 degrés, n’est pas un hasard : elle correspond à celle de l’ISS, résultat de la latitude du Cosmodrome de Baïkonour au Kazakhstan, favorisant naturellement les lancements à cet angle. Cette trajectoire à faible inclinaison couvre les latitudes moyennes, offrant un ensoleillement optimal pour les panneaux solaires, des passages fréquents au-dessus de zones peuplées pour les communications, et une consommation de carburant optimale lors des missions de ravitaillement. Pour la Russie, cela constitue une rupture avec les premières options ROS envisagées en orbite quasi polaire (96-97 degrés), optimisées pour la surveillance arctique et l’observation globale mais plus contraignantes pour les rotations d’équipage.
Du côté indien, l’ISRO avait déjà retenu une inclinaison très proche, de 51,5 degrés, pour la BAS dans ses plans préliminaires, évoquant des gains d’efficacité et une meilleure compatibilité avec ses infrastructures de lancement à Sriharikota. S’aligner précisément sur 51,6 degrés élimine ainsi la nécessité de coûteux manœuvres orbitales — ces brûlures delta-v gourmandes en propergol qui compliquent les rendez-vous en orbite. Dmitry Bakanov, directeur de Roscosmos, déclarait à Izvestia avant l’annonce que cela représentait un « bénéfice technique mutuel », soulignant que cette orbite commune réduirait les fenêtres de lancement et faciliterait une « interopérabilité fluide » entre les vaisseaux Soyouz et les engins habités indiens.
Cette harmonie orbitale ouvre par ailleurs la voie à des synergies concrètes. Les équipages des deux nations pourraient s’amarrer pour mener des expériences conjointes, fournir un appui en cas d’urgence ou même accueillir du tourisme spatial, tandis que les stations sol au sol en Russie et en Inde se partageraient les responsabilités de suivi. Dans un contexte de coûts de lancement en hausse, cette stratégie pourrait épargner des milliards, permettant aux deux programmes de maximiser leur performance sans dépendre des partenariats occidentaux en déclin.
La ROS russe, développée par RSC Energia, est conçue comme une station modulaire aux capacités illimitées. Le premier module scientifique et énergétique doit être lancé en 2028 à bord d’une fusée Angara A5, suivi de modules nœud, porte d’accès et logistique d’ici 2033. Orbitant à 400 km d’altitude, la station proposera des composants remplaçables, de puissants panneaux solaires pour des expériences à haute consommation, et des stabilisateurs gyroscopiques pour minimiser la consommation de carburant. Au-delà de l’habitation, la ROS vise à devenir un chantier d’assemblage pour sondes d’exploration de Vénus, Mars et au-delà, tout en assurant la surveillance territoriale russe, reflétant des priorités sécuritaires.
La BAS indienne, approuvée récemment en forme de plan, est une entreprise plus légère mais tout aussi ambitieuse. D’une masse estimée à environ 52 tonnes réparties sur cinq modules, elle évoluera entre 400 et 450 km d’altitude, avec un lancement inaugural prévu en 2028 via le Véhicule de Lancement de Nouvelle Génération (NGLV). La pleine capacité opérationnelle attendue en 2035 permettra de conduire des recherches en microgravité en biologie, science des matériaux et observation terrestre, ainsi que des essais de fabrication pharmaceutique et de semi-conducteurs en apesanteur. S. Somanath, président de l’ISRO, qualifie la station de « laboratoire orbital de l’Inde pour le XXIe siècle », en lien direct avec les ambitions lunaires du pays et la création annoncée de la Bharatiya Antariksh Research Agency.
Ensemble, ces stations incarnent une réponse au périmètre occidental dominé par des programmes comme Artemis de la NASA ou Tiangong de la Chine, teintée d’une dimension BRICS. Pourtant, le partenariat russo-indien se distingue par sa profondeur historique : depuis la poignée de mains Soyouz-Apollo en 1975 jusqu’aux moteurs cryogéniques ayant propulsé le PSLV indien, ce lien a traversé sanctions et bouleversements géopolitiques.
L’alignement orbital n’est que le point de départ d’un accord spatial plus large conclu lors de la visite de Poutine. Ce cadre inclut le développement conjoint de moteurs — exploitant l’expertise russe des lanceurs proton pour les charges lourdes indiennes —, des échanges de formation pour cosmonautes, ainsi que la collaboration sur les charges utiles des deux stations. Roscosmos apportera son savoir-faire en support de vie longue durée, tandis que l’Inde offrira ses avancées en télédétection et autonomie pilotée par intelligence artificielle. Dmitry Bakanov a d’ailleurs évoqué à la veille de l’accord de « bonnes nouvelles » dans ces domaines, mettant en avant la « puissance technologique » russe sans aucune condescendance.
Certains critiques verront dans cette alliance un vestige de la realpolitik de la guerre froide, avec la Russie cherchant à se prémunir contre l’isolement post-ISS et l’Inde diversifiant ses partenariats au-delà de la NASA. Pourtant, les réalités du spatial imposent le pragmatisme : les stations commerciales américaines (Axiom, Starlab) sont encore en phase d’émergence, et les projets solitaires risquent l’isolement dans un environnement orbital de plus en plus disputé. Pour des puissances émergentes comme l’Inde, s’arrimer à la ROS accélère les transferts technologiques, partage les risques et renforce leur poids dans l’élaboration des normes spatiales internationales.