L’Armée indienne prend une orientation audacieuse dans sa stratégie en matière de véhicules aériens sans pilote (UAV), en soutenant massivement les programmes autonomes de drones furtifs. L’objectif est d’acquérir une autonomie opérationnelle vis-à-vis de l’Indian Air Force (IAF), traditionnellement responsable du soutien aérien rapproché et des frappes profondes. Ce virage souligne aussi une compétition croissante entre les trois armées sur le domaine des drones, où les missions de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR) ont longtemps été partagées, mais où les rôles purement offensifs pourraient redéfinir la guerre centrée sur le terrain.

L’UCAV furtif Stealth Wing Flying Testbed (SWiFT), un démonstrateur technologique de 1,1 tonne développé par l’Aeronautical Development Establishment (ADE) du DRDO, a impressionné les évaluateurs de l’IAF dès ses premiers vols en 2022 grâce à son profil discret et sa stabilité subsonique. Initialement conçu comme une vitrine technologique pour le drone de frappe furtif Ghatak de 13 tonnes – le programme phare indien – le SWiFT est désormais envisagé pour une conversion complète en mini-bombardier UCAV polyvalent. Il pourra emporter des munitions de précision dans des soutes internes, effectuer des frappes persistantes et prolonger les missions ISR, survolant plusieurs heures des secteurs frontaliers contestés afin de cibler des positions ennemies sans exposer de plateformes habitées.

L’enthousiasme de l’Armée terre provient notamment des leçons tirées des escarmouches en haute altitude le long de la Ligne de Contrôle Réelle (LAC), où les ressources de l’IAF sont souvent saturées. « Les plateformes sans pilote constituent une zone grise, car toutes les armées revendiquent une part des missions ISR », confie un haut responsable de l’aviation de l’Armée. « Mais sur les UCAV, nous revendiquons un contrôle organique – pour frapper des installations clés, neutraliser la défense aérienne ou accomplir des missions longue endurance sans attendre les ordres de la force aérienne. » L’IAF partage l’intérêt pour SWiFT en tant que multiplicateur de force face à la réduction de ses escadrons, mais l’Armée voit en ce drone un tremplin vers des plateformes tactiques plus importantes de 4 tonnes, supersoniques, capables d’emporter 4 tonnes de charge utile pour des frappes profondes.

Ce n’est pas la première incursion de l’Armée dans le domaine des drones armés. Elle soutient déjà vigoureusement le programme Archer SRUAV (Short-Range UAV), une version armée dérivée de la série Rustom encore en phase de tests. L’Archer, à configuration propulsive push-pull et doté de quatre points d’emport, pourra embarquer deux missiles antichars guidés – dont les variantes indigènes Helina ou Nag avec une portée de 4 à 6 km – pour des frappes de type « feu et oublie » sur des colonnes blindées. Les essais en vol se terminent prochainement, avec des évaluations armes prévues pour mi-2026. Bharat Electronics Limited (BEL) prépare la production limitée à 20 unités réparties entre l’Armée et l’IAF. En cas de succès, l’Armée pourrait engager jusqu’à 100 appareils, transformant ses brigades d’infanterie en équipes autonomes de « chasseurs-tueurs ».

En parallèle de ces programmes nationaux, l’Armée accélère ses acquisitions de drones MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance) et HALE (Haute Altitude Longue Endurance) pour combler ses besoins immédiats en ISR. Un appel d’offres estimé à 30 000 crores de roupies pour 87 drones MALE armés – répartis à 64 % et 36 % entre les principaux soumissionnaires – est en cours de lancement. Le consortium Larsen & Toubro, en partenariat avec General Atomics Aeronautical Systems (GA-ASI), propose une variante personnalisée du Gray Eagle en favori. Ces drones affichent une endurance de 24 à 36 heures à une altitude de 6 000 à 9 000 mètres, équipés de capteurs électro-optiques/infrarouges (EO/IR), de radars à synthèse d’ouverture (SAR), et de munitions de précision telles que le Smart Anti-Airfield Weapon (SAAW).

Concernant les drones HALE, l’Armée est un acteur majeur du contrat de 3,9 milliards de dollars pour 31 MQ-9B SeaGuardian et SkyGuardian de GA-ASI, avec des livraisons prévues entre 2029 et 2030. Seize exemplaires dédiés à l’attaque terrestre renforceront les opérations terrestres avec des missions de plus de 40 heures à 15 000 mètres d’altitude, assurant une surveillance persistante sur la LAC et la Ligne de Contrôle (LoC). « Les HALE offrent un meilleur retour sur investissement par rapport aux MALE », souligne un analyste en défense, « un seul MQ-9B peut remplacer le travail de trois à quatre drones plus petits, réduisant considérablement la logistique dans des zones reculées. »

Cependant, cette dynamique portée par l’Armée amplifie des tensions interarmées déjà existantes. Si la Marine privilégie les UCAV embarqués pour ses porte-avions et l’IAF mise sur le Ghatak pour la supériorité aérienne, l’Armée concentre ses efforts sur des UCAV au profit des opérations terrestres, avec SWiFT comme étape initiale. « Le programme de 1,1 tonne est notre preuve de concept », indiquent des sources, « mais il ouvre la voie à des engins de 13 tonnes dédiés à la guerre en montagne – équipés de soutes internes pour missiles de croisière, coordination en essaim et autonomie permettant à un commandant de brigade de décider directement des missions. »

Alors que le DRDO accélère l’évolution de SWiFT, intégrant le Small Turbo Fan Engine (STFE) issu du programme Nirbhay et des revêtements furtifs développés pour le Advanced Medium Combat Aircraft (AMCA), le soutien de l’Armée pourrait injecter de nouveaux financements pour ces drones de petite taille. Par ailleurs, des acteurs privés comme Solar Defence and Aerospace, soutenus par des essais menés avec l’Armée, s’imposent aussi sur le segment MALE/HALE, offrant des alternatives aux efforts parfois ralentis du DRDO.