Le premier Noël de l’armée américaine : Washington et les troupes hessoises
Le récit est si célèbre qu’il est devenu un véritable mème : « Américains : prêts à traverser une rivière gelée pour vous attaquer pendant votre sommeil à Noël ». Après une série de revers majeurs lors des combats autour de New York durant l’été et l’automne 1776, l’Armée continentale de George Washington lança une contre-offensive inattendue le 26 décembre 1776. En traversant la glaciale rivière Delaware dans la nuit de Noël, les forces de Washington prirent par surprise et capturèrent près de 1 000 soldats hessois, mercenaires renommés pour leur férocité, surpris et ivres des festivités de Noël. Ces troupes combattaient aux côtés des Britanniques, envoyées en Amérique par leurs monarques. Cette victoire contre ces mercenaires éméchés remontera le moral de l’Armée continentale et convainquit de nombreux patriotes de rester et de se réengager pour six semaines supplémentaires. De fait, les futures batailles allaient dépendre du succès de Trenton, marquant un tournant décisif dans la guerre d’indépendance. Dans ce récit, une armée libre de citoyens-américains triomphait de la corruption mercenaire des despotes européens – un véritable miracle de Noël américain.
Cependant, plusieurs éléments de cette histoire largement répandue ne correspondent pas tout à fait à la réalité. Ils reposent sur une vision simpliste de la guerre d’indépendance. Le récit présenté fait partie du patrimoine américain, mais pas entièrement de l’histoire américaine. En cette période de Noël, il est tentant de privilégier le réconfort du mythe. Pourtant, ces récits enjolivés peuvent modifier notre compréhension des faits historiques et militaires. En dépassant le simple héritage pour approcher la vérité historique, on peut mieux connaître nos ennemis et nous-mêmes. Ce n’est qu’en reconnaissant à la juste valeur les troupes hessoises que l’on peut vraiment apprécier la sagesse stratégique de Washington.
Qui étaient les Hessois ?
Comprendre nos ennemis est une étape essentielle. Qui étaient ces soldats « hessois » ? Longtemps laissés dans l’ombre, ils deviennent plus tangibles grâce aux études d’historiens comme Friederike Baer et Daniel Krebs.
Un des mythes les plus répandus à propos de la guerre d’indépendance est que les « Hessois » étaient de simples mercenaires. Or, tous ne venaient pas de la Hesse. La majorité provenait certes du Landgraviat de Hesse-Cassel, un État de taille moyenne, mais on comptait aussi des soldats originaires des principautés de Braunschweig-Wolfenbüttel, Hessen-Hanau, Ansbach-Bayreuth, Waldeck et Anhalt-Zerbst. Plus largement, dans ce conflit global, y compris dans des lieux aussi éloignés que Gibraltar et l’Inde, des troupes du Hanovre (Braunschweig-Lüneburg) combattaient au côté britannique. Ainsi, si plus de 60 % des « Hessois » venaient de Hesse, les autres provenaient de divers États du Saint-Empire romain germanique, correspondant grosso modo à l’Allemagne actuelle.
Par ailleurs, ces soldats n’étaient pas exactement des mercenaires. Cette idée reçue figure même dans la Déclaration d’Indépendance américaine. Pour mieux saisir, imaginez un soldat américain dans les années 1980, stationné en Allemagne de l’Ouest pendant la Guerre froide. Il est là dans le cadre d’accords politiques et militaires entre États. L’État allemand reçoit des fonds des États-Unis pour assurer la présence militaire américaine sur son sol. Ce soldat est-il un mercenaire ?
La situation des soldats germanophones au XVIIIe siècle était comparable. Ils entretenaient une alliance ancienne avec la Grande-Bretagne, renforcée par la succession hanovrienne au trône britannique en 1714, qui créa des liens matrimoniaux entre leurs dirigeants. Horace Walpole, homme politique britannique des années 1730, qualifiait les Hessois de « Triarii » de la Grande-Bretagne, leur dernière ligne fiable de défense. Ces soldats n’avaient pas conclu de contrat individuel ou corporatif avec les Britanniques : ils appartenaient à leurs armées d’État. Le gouvernement britannique versait à leur principauté une subvention pour que leurs troupes combattent dans ses conflits.
Beaucoup, comme certains Américains, s’étaient engagés volontairement pour des raisons économiques. D’autres, à l’image de troupes britanniques ou américaines, étaient soumis à la conscription. Le terme allemand moderne pour ces troupes est « Subsidientruppen » : troupes subventionnées. Ainsi, il est plus juste de parler de soldats germanophones subventionnés que de simples mercenaires hessois.
Si un rapport mercenaire existait, il était entre la Grande-Bretagne et les souverains de ces principautés. On entend fréquemment que ces troupes furent « vendues » en Amérique pour financer les palais somptueux et les enfants illégitimes des princes, mais cette caricature occulte la réalité. Ces princes évoluaient dans un contexte géopolitique périlleux, leur territoire réduit étant coincé entre les puissances militaires de la France, de l’Autriche et de la Prusse. Depuis les années 1670, soit un siècle avant la guerre d’indépendance américaine, ils utilisaient les contrats de subvention pour accroître la taille de leur armée et préserver leur indépendance. Ces accords étaient une pratique courante dans la diplomatie et la politique européenne, indispensables pour la sauvegarde de leurs petits États face aux menaces extérieures.
Certains souverains employèrent même ces fonds pour développer l’économie locale. Le Landgrave Friedrich II de Hesse-Cassel investit en partie l’argent reçu dans le développement industriel, notamment le secteur textile. Si certains de ces princes avaient effectivement des enfants illégitimes ou menaient un train de vie fastueux, réduire leur politique à une simple avidité empêche de comprendre les besoins économiques et sécuritaires légitimes qui la sous-tendaient. Pendant plus d’un siècle, ces politiques massivement subventionnées assurèrent la survie et l’indépendance de ces principautés.
Une autre idée reçue veut que ces troupes fussent particulièrement brutales ou alcoolisées. Pourtant, les officiers anglais durant la Guerre de Sept Ans notaient que leurs soldats pillaient davantage que les Hessois. Pendant la guerre d’indépendance, les Hessois agissaient même souvent mieux que leurs alliés britanniques. Si la peur d’une barbarie hessoise fut largement répandue au début du conflit, au fil des ans, les civils américains estimaient qu’ils étaient traités plus décemment par ces troupes subventionnées que par les soldats britanniques. Aaron Burr, combattant américain et futur vice-président, écrivit à propos des supposées atrocités hessoises : « Divers rapports sur les barbaries commises par les Hessois sont pour la plupart incroyables et faux. » Si des crimes furent commis, ils restent néanmoins proportionnels aux normes des conflits du XVIIIe siècle.
Et qu’en est-il de l’affirmation selon laquelle les soldats hessois, ivres des célébrations de Noël, furent surpris par Washington ? John Greenwood, soldat de 16 ans dans un régiment du Massachusetts, rapporta : « Je suis certain qu’aucune goutte d’alcool ne fut bue durant toute la nuit… et je suis prêt à jurer que je n’ai pas vu un seul soldat ennemi ivre. » Present lors de l’assaut et pour garder les prisonniers hessois, son témoignage est fiable. Le mythe des Hessois ivres provient de stéréotypes américains des années 1770, qui dénonçaient l’excès supposé des fêtes de Noël allemandes. Un officier américain écrivait : « Ils fêtent beaucoup Noël en Allemagne, et sans doute les Hessois boiront beaucoup de bière et danseront ce soir. » Mais comme l’atteste Greenwood, ce ne fut pas le cas.
Noël : Une bataille et un compromis
Quelle que soit la condition des soldats hessois, le plan de Washington était audacieux. Reposant sur les tactiques européennes les plus avancées, il organisa la convergence de plusieurs colonnes indépendantes sur Trenton, mobilisant environ 6 000 hommes pour affronter une force hessoise estimée à 1 500 soldats. Finalement, à cause du mauvais temps et de la nouveauté de l’opération, seulement 2 400 Américains répondirent à l’appel. Ils entamèrent leur attaque, sachant que l’humidité allait gêner le tir des Hessians. En effet, les combattants américains comme hessois rapportèrent des problèmes d’armes liés aux conditions météorologiques.
Les combats à Trenton furent intenses. Alors que les Américains affirmaient n’avoir eu aucun tué, plusieurs officiers hessois signalèrent avoir vu des morts américains sur le champ de bataille. Cette contradiction soulève la question : s’agissait-il d’erreurs, ou d’une manipulation pour préserver la réputation des Hessians ou pour renforcer le moral américain ? Difficile à trancher avec certitude.
Dans leurs récits, les officiers hessois critiquaient la tactique américaine, notamment leur propension à ouvrir le feu trop tôt. L’officier Andreas Wiederholdt évoqua avoir vu une soixantaine de rebelles s’approcher à environ 200 pas, tirant trois fois sur son poste avancé avant qu’il ne réplique.
« J’ai vu environ 60 hommes ennemis sortir des bois à environ 200 pas sur la route menant au ferry de John, ils ont tiré trois fois sur ma garnison. D’abord, je n’ai pas riposté, pensant qu’ils étaient trop loin. Lors du troisième tir, j’ai donné l’ordre à ma garnison de répondre. »
Les officiers hessois rapportèrent aussi des manœuvres tactiques complexes, comme le déploiement d’éclaireurs pour ralentir les Américains et laisser le temps à leurs forces de se replier. Ces stratégies échouèrent toutefois, en raison de pannes d’armes. Plus de deux siècles après, la frustration transpire dans leurs rapports. Malgré leur professionnalisme, ils ne purent surmonter la situation opérationnelle défavorable et durent se rendre en masse.
L’armée américaine se félicita justement de ce succès de Washington, y voyant un regain de fierté. Cette victoire est souvent simplifiée en une histoire où les soldats patriotes se réengagent avec enthousiasme après la bataille. Cette lecture est partiellement correcte. Washington et ses états-majors durent négocier vigoureusement avec leurs hommes pour les convaincre de prolonger leur engagement. Même après Trenton, le combat pour maintenir les effectifs demeurait.
Washington, tout en proposant un exemple concret de succès, dut répondre aux besoins matériels de ses soldats. Il remonta leur moral par des encouragements patriotiques, mais aussi en promettant une prime de réengagement. Dans son rapport au Congrès, il écrivait : « J’ai convaincu un certain nombre de troupes de l’Est [des Nouvelle-Angleterre] de rester six semaines au-delà de leur engagement, en leur offrant une prime de dix dollars. Je sais que c’est un prix extravagant. » Dans une lettre à John Hancock du 1er janvier 1777, il fut plus précis :
« Après beaucoup de persuasion et les efforts des officiers, la moitié ou plus des hommes de l’Est ont accepté de rester six semaines, pour une prime de dix dollars. Je ressens l’inconvénient de cette avance, ainsi que les conséquences que cela entraînera. Mais que faire d’autre ? La Pennsylvanie a accordé la même chose à sa milice, les soldats ont conscience de leur importance et veulent leur prix. Étant donné que leur contribution est essentielle et irremplaçable, il est surprenant qu’ils n’aient pas estimé leur valeur plus haut. »
Washington ne compta donc pas uniquement sur la motivation patriotique pour retenir ses hommes, mais sur la satisfaction de leurs besoins matériels. Ce type de relation négociée était courant dans les armées européennes. En satisfaisant ces demandes, il gagna la fidélité de ses soldats. Face au risque de désengagement, il ne rejeta pas ces demandes comme un problème de discipline.
Conclusion
Comme beaucoup d’histoires réconfortantes de Noël, la bataille de Trenton a été enveloppée dans des mythes. Quelles leçons la véritable bataille offre-t-elle aux militaires du XXIe siècle ? Une pensée paresseuse ou essentialiste sur « qui nous sommes » ou sur la nature de l’ennemi mène rarement à des conclusions justes. Au contraire, les adversaires d’Amérique font souvent des choix et des politiques qui paraissent cohérents, une fois analysés dans leur contexte. Loin d’être de brutaux mercenaires ivres, les soldats hessois affrontés par Washington en décembre 1776 étaient des professionnels, porteurs d’une histoire et de valeurs propres. La planification audacieuse et innovante de Washington les plaça dans une situation difficile, où, malgré leur habileté tactique, ils furent capturés. Dans ce récit, Washington apparaît comme un leader visionnaire et brillant sur le plan opérationnel, capable non seulement d’insuffler la victoire mais aussi de négocier et répondre aux besoins matériels de ses troupes. Ce fut un Noël que l’Amérique n’oublierait jamais.
Alexander S. Burns est professeur assistant d’histoire à la Franciscan University of Steubenville, spécialiste de l’armée de George Washington et de ses liens avec les armées européennes. Son ouvrage édité, The Changing Face of Old Regime Warfare: Essays in Honour of Christopher Duffy, est paru en 2022. Il est suivi sur Twitter via @KKriegeBlog.
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