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En 2024, avant les élections législatives, l’ancien secrétaire à la Défense, Grant Shapps, qualifiait le climat géopolitique actuel de « monde en pré-guerre ». Cette expression a depuis été reprise à plusieurs reprises par son successeur, John Healey, qui estime que la transformation du paysage sécuritaire mondial exige une réforme fondamentale du ministère britannique de la Défense (MoD) et un passage à un « état de préparation à la guerre ».

Cependant, malgré un budget défensif fixé à 2,5 % du PIB, les mesures concrètes pour préparer les forces armées britanniques à ce futur monde marqué par un potentiel conflit majeur semblent non seulement limitées, mais parfois directement contradictoires avec l’état actuel du MoD et l’absence d’engagements clairs en matière de renforcement futur.

À titre d’hypothèse, en ce début décembre 2025, plusieurs scénarios de guerre peuvent raisonnablement être envisagés dans la décennie à venir. On s’attend notamment à ce que la Chine lance son invasion de Taïwan avant 2030, avec une fenêtre probable entre fin 2028 et début 2029. Pékin aurait déclaré ne pas vouloir agir tant que Donald Trump demeure président des États-Unis, pensant que ce dernier pourrait intervenir militairement pour défendre Taïwan.

Par ailleurs, le Venezuela anticipe une intervention imminente des États-Unis dans le cadre de l’opération SOUTHERN SPEAR. Officiellement axée sur la lutte contre le terrorisme et le narcotrafic, cette opération vise en réalité un changement de régime, à la lumière de la désignation de certains cartels comme groupes terroristes sous l’administration Trump. Nicolás Maduro est vraisemblablement conscient que sa position est précaire.

Le conflit en Ukraine se poursuit, et malgré le courage remarquable de Kiev, il semble peu probable qu’il trouve une issue rapide. Les incursions récentes de drones russes en Europe de l’Est, associées à des incidents non attribués en Irlande, France et Belgique, ainsi que la réponse de l’OTAN via l’opération EASTERN SENTRY, augmentent la probabilité d’un conflit durable et élargi sur le continent. La Pologne et l’Allemagne renforcent d’ailleurs leurs capacités militaires en conséquence.

À ces foyers de tension s’ajoutent des conflits persistants au Soudan, au Nigéria, dans la zone Gaza–Israël–Liban, le regain du terrorisme en Afghanistan, ou encore des tensions sporadiques entre la Thaïlande et le Cambodge, ainsi qu’entre l’Inde et le Pakistan. Avec les engagements et alliances du Royaume-Uni dans plusieurs de ces régions, une véritable ère « pré-guerre » devrait s’accompagner d’un investissement massif dans le MoD, ainsi que du lancement de programmes majeurs de réarmement et d’équipement.

Examinons donc l’état des forces armées britanniques, à commencer par la Royal Navy.

Au moment de la rédaction, le HMS Lancaster (F229) vient d’être retiré du service après 35 années de carrière. Il ne reviendra pas au Royaume-Uni et sera désarmé à Bahreïn, où il a été stationné ces deux dernières années. Ce destroyer de classe Type 23, de la série Duke, est le dernier en date à être mis hors service. Sur les 16 navires construits, seuls 13 ont été pleinement opérationnels au cours de leur carrière, les trois autres ayant été vendus au Chili dans les années 1990.

Les pertes récentes incluent aussi le HMS Montrose (F236) en avril 2023, le HMS Argyll (F231) et le HMS Westminster (F237) en mai 2024, ainsi que le HMS Northumberland (F238) en mars 2025. Il ne reste plus que six frégates actives, plus une en cours de refonte, le HMS Kent (F78). Le calendrier d’entrée en service des nouvelles classes demeure éloigné, avec le HMS Glasgow (Type 26) attendu entre 2027 et 2028, et le HMS Venturer (Type 31) prévu entre fin 2026 et début 2027. D’ici là, la flotte de frégates pourrait décroître davantage.

La Royal Navy compte également six destroyers Type 45, actuellement en phase de modernisation pour opérer jusqu’en 2040, car leurs remplaçants Type 83 ne sont encore qu’en cours de conception. Ce nombre représente le plus faible total d’escortes de surface depuis plus d’un siècle, probablement depuis la création de la Royal Navy.

La Royal Fleet Auxiliary (RFA) est aussi confrontée à des difficultés de recrutement et de maintien en poste, ainsi qu’à un parc vieillissant. Le RFA Argus (A135) est très probablement condamné à la mise au rebut. La flotte amphibie opérationnelle ne compte plus qu’un seul navire, suite à la mise hors service du HMS Albion et du HMS Bulwark, ainsi qu’aux refontes en cours du RFA Mounts Bay et du RFA Cardigan Bay. Le programme Multi-Role Strike Ship (MRSS), destiné à remplacer ces unités, reste pour l’instant au stade conceptuel. Le financement alloué ne permettrait apparemment que la construction de trois des six navires proposés, prévue pas avant 2030.

Concrètement, si la Royal Navy devait déployer une force importante en Asie du Sud-Est en cas d’invasion chinoise de Taïwan pour soutenir Taïwan ou protéger des alliés tels que l’Australie, la Nouvelle-Zélande, Singapour ou le Japon, la capacité navale actuelle ne permettrait probablement qu’un déploiement limité d’un groupe aéronaval planifié à l’avance. Une mobilisation massive comparable à l’opération des Malouines en 1982 apparaît très improbable. Le gouvernement semble avancer lentement dans la modernisation navale, se contentant des programmes existants tout en rechignant à accélérer le remplacement des capacités de guerre des mines ou à commander davantage de frégates Type 31, alors que la Revue stratégique de défense 2025 identifiait ces domaines comme prioritaires.

La Royal Air Force n’est pas non plus en meilleure posture.

Selon une analyse réalisée par le Military Air Tracking Alliance, la RAF disposerait encore d’environ 107 chasseurs Eurofighter Typhoon en service. Parmi eux, quatre sont déployés à RAF Mount Pleasant aux Malouines, entre huit et douze assurent une rotation à RAF Akrotiri dans le cadre de l’opération SHADER en Irak et Syrie, et deux autres sont régulièrement affectés depuis RAF Coningsby à des missions en Estonie et en Pologne dans le cadre de l’opération EASTERN SENTRY de l’OTAN.

Un certain nombre, non spécifié, participent à la mission d’alerte rapide 24/7 (Quick Reaction Alert) depuis RAF Coningsby et RAF Lossiemouth, tandis que d’autres sont dédiés à la formation des pilotes. Entre quatre et sept appareils sont également affectés à BAE Systems à Warton pour tester de nouveaux équipements, capteurs, logiciels et armements.

La flotte de F-35B Lightning II compte 24 chasseurs, dont beaucoup viennent de revenir d’un déploiement en 2025 dans le cadre du groupe aéronaval de l’opération HIGHMAST. Une part importante de ces avions subit actuellement une maintenance prolongée après plusieurs mois à l’étranger. En pratique, la RAF aurait des difficultés à déployer plus de deux douzaines d’avions de combat dans un conflit majeur supplémentaire.

Le projet TEMPEST de BAE Systems, également appelé GCAP ou Edgewing, vise à faire voler un prototype au début des années 2030, bien après la fin programmée de la production d’Eurofighter Typhoon. Le conflit en Ukraine a montré que même des avions réputés performants comme les F-16 ou Mirage 2000 subissent des pertes significatives face à des adversaires proches. Ce type de guerre est rare pour le Royaume-Uni au XXIe siècle. Il est surprenant de constater que l’Ukraine dispose actuellement de plus d’avions de combat opérationnels que le Royaume-Uni.

Côté avions-ravitailleurs et transports, la RAF s’en sort plutôt bien avec jusqu’à 22 A400M Atlas, huit C-17A Globemaster III et 14 A330 MRTT Voyager. Cependant, ces flottes sont très sollicitées et ne bénéficient pas de remplacement du C-130J Super Hercules retiré, désormais acheté par la Turquie. La RAF est donc sollicitée pour faire plus avec moins, ce qui reste préoccupant dans cette ère dite « pré-guerre ».

Les capacités ISTAR (reconnaissance et surveillance) sont aussi en difficulté. La mise en service des trois E-7A Wedgetail AWACS, réduits de cinq initialement prévus, accuse un retard important. Leur prédécesseur a été retiré en 2021 et ils auraient dû être opérationnels dès 2023. Ces décalages, combinés à la surcharge des trois RC-135W Airseeker et à l’annulation de la modernisation des Beechcraft Shadow R.1, amènent le Royaume-Uni à dépendre trop fortement des drones MQ-9B Protector RG.1 pour le renseignement. Malgré une augmentation budgétaire promise, aucune action décisive n’a encore été prise, et la Revue stratégique de défense 2025 n’a pas formulé d’engagements solides concernant de nouveaux appareils ou un élargissement des flottes.

Enfin, l’armée de terre britannique.

Bien que cette branche ait fait l’objet d’un traitement médiatique important ces derniers temps, notamment à cause des problèmes du véhicule blindé Ajax, des allégations généralisées d’abus sexuels, de la baisse des effectifs, des problèmes logistiques sur son parc de plus de 6 000 camions et des réductions sur les chars principaux Challenger, elle reste fragile. De plus, en tant que puissance insulaire, le Royaume-Uni ne peut déployer massivement ses forces terrestres qu’avec le soutien de la Royal Navy et de la RAF.

Un problème majeur demeure la disponibilité d’équipements fonctionnels en cas de déploiement, à l’image des soucis récurrents liés à l’Ajax.

En résumé, les responsables politiques, qu’il s’agisse des parlementaires du ministère de la Défense, de la chancelière Rachel Reeves, peu encline à allouer davantage de ressources, ou du Premier ministre Keir Starmer, censé garantir la défense nationale, ne semblent pas agir avec la gravité ni la rapidité requises, si tant est qu’ils croisent sincèrement à une « ère pré-guerre ».

Si l’on peut tracer des parallèles entre la situation actuelle et la « drôle de guerre » d’avant-guerre des années 1930, l’urgence qui avait conduit à un réarmement rapide du Royaume-Uni semble absente en 2025. Espérons qu’Ukraine résiste à l’agression russe et triomphe, mais il faut rester pragmatique. Avec un soutien américain de plus en plus incertain, ce conflit ne restera pas forcément à distance.

De même, une invasion chinoise de Taïwan, bien qu’elle paraisse lointaine pour beaucoup au Royaume-Uni, aurait des conséquences mondiales considérables. La perte de la capacité taïwanaise de production de semi-conducteurs, d’ailleurs susceptible d’être sabotée pour empêcher sa capture, affecterait profondément les chaînes d’approvisionnement technologiques, le transport maritime et la stabilité économique mondiale, surtout face aux sanctions potentielles.

Le Royaume-Uni fait face à un choix impérieux : poursuivre une politique d’inaction en cette prétendue période « pré-guerre » et risquer de se retrouver mal équipé pour défendre ses intérêts et ses alliés lorsque la guerre mondialisée frappera, ou bien se réarmer d’urgence, reconstruire sa force terrestre, maritime et aérienne, et restaurer sa présence globale, sa crédibilité en matière de dissuasion et son rôle de stabilisateur. Faute de quoi, il faut s’interroger : qui prendra cette responsabilité ?