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Sur l’échiquier géopolitique de l’Asie centrale, le retrait de l’Inde de la base aérienne d’Ayni au Tadjikistan a parfois été perçu comme une retraite humiliante, la perte mal gérée de la seule présence militaire étrangère du pays. Pourtant, une analyse approfondie révèle une réalité bien plus nuancée : cette décision représente une reconnaissance pragmatique des limites intrinsèques de la base, prise au moment opportun à l’expiration de son bail, sous pression extérieure. Loin d’un fiasco diplomatique, ce choix illustre la capacité croissante de l’Inde à s’adapter dans une région multipolaire dominée par la Russie et la Chine, en réorientant ses ressources vers des axes d’influence plus prometteurs.

Le retrait, effectué discrètement en 2022 après l’échéance de l’accord bilatéral, ne fait surface dans le débat public que récemment. Mais les détails montrent clairement que la base d’Ayni – longtemps présentée comme une porte d’entrée vers l’Asie centrale – ne fournissait à l’Inde que des capacités de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR). Jamais conçue pour des opérations de combat complètes, sa fermeture constitue une concession à faible coût plutôt qu’une défaite stratégique majeure.

Située à seulement 15 kilomètres à l’ouest de Douchanbé, la capitale tadjike, l’aérodrome militaire de Gissar, plus connu sous le nom d’Ayni, est une infrastructure héritée de l’époque soviétique. Initialement conçue pour soutenir les opérations dans les montagnes du Pamir et l’invasion d’Afghanistan en 1979, elle a perdu de son importance après 1991, sombrant dans le délabrement pendant la guerre civile tadjike et les difficultés économiques.

L’engagement indien débute à la fin des années 1990, motivé par des préoccupations partagées autour de la montée des Talibans en Afghanistan. Aux côtés de l’Iran et de la Russie, New Delhi a soutenu l’Alliance du Nord par une aide logistique, notamment un hôpital de campagne à l’aérodrome voisin de Farkhor. En 2002, sous le gouvernement d’Atal Bihari Vajpayee, l’Inde signe un accord bilatéral visant à remettre en état Ayni, investissant environ 80 millions de dollars dans l’extension des pistes, la construction de hangars, des dépôts de carburant et des systèmes de contrôle aérien.

Au pic de son activité, la base accueillait environ 200 membres des forces aériennes indiennes, dont pilotes, personnels au sol et techniciens, ainsi que des hélicoptères Mi-17 offerts au Tadjikistan, mais opérés par des équipages indiens dans le cadre de missions humanitaires et de secours en cas de catastrophe. Des déploiements temporaires de chasseurs Su-30MKI ont également eu lieu il y a une dizaine d’années, mais il s’agissait d’exceptions limitées, toujours soumises à l’approbation préalable de Moscou, qui conservait un droit de veto sur la présence de forces non-régionales.

La véritable valeur d’Ayni résidait dans sa position géographique : proche du corridor du Wakhan en Afghanistan, une bande étroite bordant la région chinoise du Xinjiang, le Cachemire contrôlé par le Pakistan (PoK) et le Tadjikistan lui-même. Ce point d’observation permettait à l’Inde de surveiller les menaces transfrontalières, d’appuyer des évacuations – comme en 2001 et 2021 lors des prises de pouvoir talibanes – et de contrebalancer subtilement l’influence pakistanaise à Kaboul. Néanmoins, dès l’origine, Ayni n’était qu’un centre logistique et ISR, non un tremplin pour des frappes offensives. L’établissement de bases permanentes pour des avions de chasse restait soumis à Moscou, qui n’a jamais donné son aval, limitant le rôle d’Ayni à des missions de reconnaissance et d’intervention d’urgence.

À partir du milieu des années 2010, le rôle stratégique d’Ayni s’est estompé. La résurgence des Talibans en 2021 a drastiquement réduit son utilité comme nœud logistique avancé pour les efforts anti-Talibans. Avec Kaboul sous contrôle islamiste, la raison d’être principale de la base – soutenir l’Alliance du Nord et surveiller le Pakistan via le corridor du Wakhan – a perdu de sa pertinence. Le renseignement s’est poursuivi, mais à un coût-bénéfice nettement moins favorable que celui justifiant l’investissement initial.

Par ailleurs, Ayni n’a jamais été conçue pour le combat. Son infrastructure supportait les hélicoptères et le transport léger, mais pas des opérations aériennes soutenues ou des campagnes de frappes lourdes. Les analystes soulignent que si la base offrait un « levier sur le Pakistan » par une présence symbolique, elle ne pouvait pas abriter les moyens nécessaires pour une projection de puissance significative. À une époque où les essaims de drones et les munitions de précision redéfinissent la guerre, un simple poste ISR statique générait des gains marginaux face à l’avancée de l’initiative chinoise Belt and Road (BRI) ou à l’influence renaissante de Moscou.

Le déclencheur officiel du retrait fut banal : l’accord signé en 2002 arrivait à échéance en 2021, et le Tadjikistan a informé l’Inde de son non-renouvellement. Douchanbé, pays enclavé encadré par des superpuissances, faisait face à une dette croissante – plus de 3 milliards de dollars auprès de la Chine uniquement – et à des transferts de fonds représentant 30 % du PIB, issus de travailleurs migrants dépendant de la Russie. Renouveler avec l’Inde risquait de compromettre ses relations avec ces mécènes.

Les rapports évoquent régulièrement une « pression de la part de la Russie et de la Chine » comme force déterminante. Moscou, considérant l’Asie centrale comme sa sphère d’influence, refusait la présence de forces extérieures à l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) ; Pékin, avec des bases présumées dans la région de Gorno-Badakhshan au Tadjikistan, percevait Ayni comme une gêne près du Xinjiang. Après le départ indien, les troupes russes ont rapidement pris le contrôle, comblant le vide laissé.

Les critiques, parmi lesquelles le dirigeant du Congrès Jairam Ramesh, dénoncent ce retrait comme un « revers diplomatique stratégique », estimant que l’Inde a gaspillé ses ambitions d’expansion. Ces opinions négligent pourtant les limites réelles de la base. L’Inde ne pouvait engager davantage de ressources sans risquer d’exacerber les tensions dans le fragile trio Russie-Inde-Chine (RIC). Quitter Ayni a évité un affrontement coûteux, tout en préservant les liens avec le Tadjikistan via des accords économiques comme la Déclaration sur la connectivité de Chennai et des échanges culturels.

Le départ indien ne signifie pas un abandon total. New Delhi maintient une présence régionale à travers des programmes de formation, des exercices conjoints et l’aide humanitaire. La voie alternative offerte par le Corridor international de transport Nord-Sud (INSTC) et le port iranien de Chabahar permet d’accéder à l’Asie centrale en contournant le Pakistan. Sur le plan économique, l’Inde privilégie désormais le « soft power » – bourses d’études, vaccins et investissements –, comme le recommandent des experts tels qu’Andrea Stauder, du Bangalore Initiative for Strategic Insight (BISI).

Dans un monde multipolaire, s’appuyer excessivement sur un seul point d’appui restreint était toujours risqué. La fermeture d’Ayni libère des fonds jusque-là affectés à son entretien, qui peuvent désormais être redirigés vers des priorités intérieures, telles que le renforcement des infrastructures frontalières le long de la Ligne de contrôle réel (LAC) ou les systèmes de défense anti-drones au Ladakh. Elle marque aussi un choix pragmatique : à la différence des États-Unis, avec plus de 100 bases à travers le monde, ou de la Chine, présente à Djibouti, l’Inde mise sur des avantages asymétriques – diplomatie, transferts technologiques et alliances.